SES TERREURS SUR LE BAYOU
dépassaient pour aller nous attendre en un endroit plus favorable ; et je faisais déjà en mon particulier la recommandation de mon âme à Dieu, exhortant également mes compagnes à la prière et à la patience, car, voyant les conducteurs épuisés de lassitude, je n’osais proférer de plainte, de peur de les irriter. Enfin, au moment où j'étais le plus persuadée que nous étions dans un marais, tout à coup la terre se montra à mes yeux, et nous y vimes la charrette attelée de quatre ‘bœufs qui nous attendait sur la rive. C'était une résurrection : jë n’étais pas prête pour mourir !! » | à
Hâtons-nous d'expliquer que, plustard, M"° Duchesne acquit la certitude que les redoutés sauvages qu'elle avait rencontrés, loin d’être des cannibales, étaient, au contraire, de bonnes gens secourables, dont les gestes et les cris n'avaient eu d’autre fin que d'indiquer la route à ses conducteurs qui l’avaient, en effet, perdue.
On monta dans la charrette que les bœufs iraînaient lentement et péniblement : « Je n'oublierai jamais, continue M"° Duchesne, ces noms : Flambeau, Rousseau, Gaillard, Tout blanc, répétés à chaque minute au milieu de ces bois, où continuellement il fallait encourager et harceler nos bêtes dans les mauvais pas. Nous nous arrêtâmes le soir dans une auberge, où peu de jours après on a volé tous les voyageurs. Nous y avons été bien. Reparties de là à deux heures dans la nuit, pour la maison du Sacré-Cœur, nous y sommes arrivées à neuf heures du matin. C'était le 7 août 1822. »
On devine ce que fut l’entrevue de la mère Duchesne et de M" Audé. « J'étais au milieu de mes petites, rap-
1 A Mme Barat, 8 septembre 1822,
porte celle-ci, quand un homme vint m’annoncer l’arrivée de trois religieuses. Je crus qu'il se trompait, et qu’il ne s'agissait que d’une lettre de nos sœurs : « Mais non, vous dis-je, elles sont là! — C'est ma mère! » m'écriai-je immédiatement, et, me débarrassant des enfants qui me serraient, en répélant : Ma mère! j’allai voir si de la porte je ne la découvrirais pas. Je me trouvai dans ses bras. J'étais suffoquée par le bonheur, et je ne fis rien pour le réprimer. Il me semblait que Jésus me le permettait !, »
La joie de M"° Duchesne, plus profonde, plus calme, fut un peu diminuée par l'air maladif qu’elle crut remarquer sur les traits de toute la colonie : ce n'était pas impunément que la petite milice, fidèle à sa consigne, avait depuis deux ans vécu de privations parmi ces marécages. « M"° Eugénie m'a frappée, dit-elle, par son air défait, ainsi que sœur Mary Layton, qui a été bien malade pendant que j'étais là. M"° Xavier a une petite fièvre nerveuse; M°"° Gérard serait renversée par un souffle. Il n’y aura de santé que dans mes deux novices, et dans la sœur Carmélite "fille du pays qui est d'un grand secours. Lui trouvant les qualités nécessaires, j'ai engagé M"° Eugénie à la mettre du chœur. »
Bien que le temps de cette visite fût celui des vacances, quelques pensionnaires étaient restées au Grand- Coteau. L'une d'elles, bien jeune alors, fut chargée de complimenter la grande visitatrice. Cette jeune fille d’espérance était M"° Hardey, qui, devenue plus tard religieuse du Sacré-Cœur, puis supérieure-vicaire, et enfin assistante générale de la Société, n’a cesse d’être
1 Grand-Coteau, 23 septembre 1822.