PERVERTISSEMENT DES ENFANTS
Et, dans une autre lettre, n'envisageant que les seuls intérêts de Dieu, de l'Église, des âmes, M"° Duchesne écrivit à la mère Barat : « Nous pouvons ressentir le contre-coup de ces maux, mais le mal est bien moins grand, s’atlachant à de pauvres filles comme nous, qu'au chef de la religion dans un pays. Hélas! le monde parle, le monde court; Dieu appelle par la voix de ses merveilles, de ses châliments, de ses pasteurs, et il ne peut obtenir l'entrée des cœurs, ni provoquer le réveil de l'assoupissement de l'indifférence. Que le Cœur de Jésus est outragé!! »
L'état moral de la ville, et l’indisposition des esprits à la suite du départ de l’évêque, amenèrent la désertion du pensionnat. A la date du 10 mars 1823,.M° Oclavie mandait à la mère générale : « Nous n'avons plus que dix-huit enfants : plusieurs paient très-mal, d’autres ne paient rien du tout, mais tout cela fait le bonheur des épouses de Jésus. » Et elle ajoutait : « Que nos sœurs d Europe qui désirent venir ici ne s’attendent pas à des consolations. Il n'y a que des déboires dans tout ce qu'on entreprend pour le bien des âmes. C’est un pays perdu, d'une pauvreté extrême, et rempli des désordres les plus scandaleux. Le mélange des protestants, et autres sectes, élouffe le bon grain dès qu'il commence à croître ?, »
L'inévitable conséquence de cette diminution des élèves payantes fut un état de misère dont M"° Octavie nous donne assez l’idée dans ces lignes, qui cependant n'expriment que l’action de grâces : « Nous avons le bonheur d'être pauvres en habits, en nourriture, en
1! Fleurissant, 10 février 1823, ? Fleurissant, 10 mars 1823,
logement. C’est la plus grande jouissance que puisse goûter le cœur de votre pauvre Octavie, qui, pour l'amour de Jésus, et à l'exemple du séraphique saint François, a pris la pauvreté en partage. »
Il y avait un moyen de parer à cette misère : c'était de congédier celles des pensionnaires qui ne payaient pas; et on le conseillait à M"° Duchesne. Un non généreux fut son unique réponse : « Non, car plusieurs ‘le cesenfants perdraient la foi, dit-elle ; nous aimons mieux les garder en nous privant de tout. Fiat pour la disette comme pour la maladie‘. » Elle fit plus. Elle reçut pour rien et adopta six jeunes orphelines, leur offrant de partager le peu qui lui restait : son logement, son pain de maïs et les pommes de terre que donnait le jardin.
Il ne manquait plus aux charitables maîtresses que d'être calomniées par les enfants mêmes qu’elles avaient élevées. Deux jeunes filles de l’école, sorties de la maison à laquelle elles devaient tout, ne trouvèrent pas d'autre moyen de se décharger du devoir de la reconnaissance : « On a tout dit contre nous, excepté que nous empoisonnions nos enfants, » écrit M"° Duchesne. Toutefois, son grand cœur s’élevant au-dessus de l’outrage, pour ne considérer que le péril des âmes : « Notre plus grand chagrin, dit-elle, n’est pas de nous voir moquées et calomniées dans le monde par nos anciennes élèves, c’est de les voir courir à leur perte par la route des plaisirs et de l'inutilité. » Puis, laissant s'échapper de son sein déchiré un cri de désespoir qui rappelle celui de la mère de saint Louis : « Nous en
1 Fleurissant, 20 mai 1823,
DÉSOLATION DE SON ZÈLE 333 sommes réduites pour toute consolalion à souhaiter que les jours de ces enfants si chères soient abrégés, de peur que la malice du monde ne vienne à les corrompre ‘, »
Consternée de tant de maux, l'humble mère n'eut pas de peine à se persuader qu'elle seule en était cause. Elle demanda sa déposition, elle appela la mort : « Je gâte tout, écrivait-elle, Quand vous me déchargerez, vous ferez le plus grand bien. Je connais que je le mérite, non par faveur, mais par punition ?, » Et dans une autre lettre, montrant mieux encore le fond d’une âme lasse de ce monde et altérée de l’autre : « Il me tarde de partir de celte pauvre terre ; non que je n'aie bien des craintes pour ma dernière heure; mais parce que je vois que je ne suis pas propre à avancer l’œuvre de la Société dans ce pays... Je reste avec la peine que je ne remplis pas mes devoirs, que les âmes en souffrent; el cependant je n’apercçois pas le terme qui me remettra à ma place. Je vous prie avec instance de peser devant Dieu les besoins de votre famille, d'autant plus chère qu’elle est plus abjecte et plus souffrante *. »
M'"° Barat lui fit une belle réponse : c'est une humilité qui répond à une autre, pour se relever ensemble dans le même sentiment de la confiance en Dieu. « Ma chère Philippine, comment espérez-vous être déchargée de la supériorité? Une autre que vous aurait plus de vertu , sans doule; mais ne pouvez-vous pas, par votre zèle pour votre œuvre et le salut des âmes, acquérir ce qui vous manque? Hélas! ce n’est guère à moi de vous
1 Fleurissant, 4 septembre 1823.
2 Fleurissant, 43 février 1824, 3 Fleurissant, 1er septembre 1824,
faire cette leçon; j'en ai plus besoin que vous; et cependant ne faut-il pas que je continue à porter mon fardeau, qui augmente tous les jours? Ayons donc confiance dans le Cœur de Jésus. Il soutiendra notre faiblesse, il réparera nos sottises ; et même il les fera tourner à notre bien. S'il en agit ainsi envers votre mère coupable et si infidèle, que ne fera-t-il pas pour vous !? »
Me Barat avait raison. Dieu ne détruit que pour construire ; et s'il démolissait le pensionnat pierre par pierre, c'était dans le dessein de porter tout l'effort de ses courageuses filles sur un autre terrain, où il se préparait à édifier de grandes choses.
On pouvait déjà remarquer au milieu de ces désastres que, chose étrange! le noviciat de Fleurissant croissant en proportion de ses adversités. De ce côté se portait toute la séve de l'arbre, qui gagnait en racines ce qu’il perdait en rameaux. Le 20 mars 1822, Me Duchesne mandait à ses mères de Paris : « Dans cette lettre, je ne ferai point de jérémiades, parce que je suis consolée d’avoir donné le voile, le dimanche dans l'octave de saint François Xavier, à notre sœur Élisabeth Hubert, élève de l’école externe, âgée de seize ans, bonne, travailleuse et ferme dans sa vocation. Un plaisir plus grand encore nous était réservé pour la fête de saint Joseph. Hier, nos sœurs Xavier et Régis Hamilton et la sœur Mary Anne ont fait leurs premiers vœux : c’est la fleur de nos novices, les deux premières surtout. Sœur Régis croyait ne pas pouvoir passer ce jour sans mourir, tant sa joie était grande.
1 Paris, der janvier 1825.