PROJET DE FONDATION EN LOUISIANE
Ce délai de quatre ans, M"° Duchesne l'avait accepté et supporté; mais aujourd'hui, voyant ce terme révolu, elle estima que le projet était mûr enfin; et c'est alors, en effet, que le Seigneur donna le signal et les moyens de le mettre à exécution.
M. l'abbé Delacroix, ce zelé missionnaire que nous avons vu naguère aumônier à Fleurissant, emmené en Basse-Louisiane par M° Dubourg, y était devenu curé d'une petite ville, proche de la Nouvelle-Orléans et nommée Saint-Michel. Désireux de doter sa paroisse d'une maison de religieuses du Sacré-Cœur, que personne ne pouvait apprécier mieux que lui, il présenta sa requête à M"° Duchesne. Celle-ci s’excusa d’abord sur la défense qu'avait faite la mère générale de s’établir désormais ailleurs que dans les grands centres de population : « Il m'est dur, mon bon père, de renoncer à un établissement qui serait fait par vos soins, et que vous daigneriez diriger vous-même. Mais je ne puis transgresser les ordres de notre mère; et de plus, en ce moment, n'ayant rien à dépenser pour des frais de voyage et d'établissement, nous ne pouvons songer qu’à nous conserver du pain. » — « Ne faites donc pas de démarches inutiles, disait une autre lettre ; j'en aurais une vraie peine; car, ne vous ayant jamais donné aucune consolation, il me serait trop dur de penser que, de plus, vous êtes dans l'embarras à mon occasion !, »
Cette humble obéissance est de celles qui, dit l'Écriture, obtiennent la victoire : Dieu l’eut pour agréable. D'ailleurs M. Delacroix n'était pas homme à rendre les
! Fleurissant, 18 février et 24 avril 1824,
armes si facilement. Il gagna à sa cause M"° Eugénie Audé; et celle-ci, au mois de juin 1825, se rendit à Fleurissant pour conférer de cette affaire avec M"° Duchesne,
Elle la trouva épuisée par les luttes, les fatigues et les privations que nous venons de peindre : « Ma chère mère Duchesne me fait mal à voir, écrivit-elle à M°° Barat; ses forces diminuent sensiblement chaque jour. Vous qui savez si bien entrer dans le Cœur de Jésus, demandez-lui qu'il nous conserve cette bonne mère Duchesne, pour affermir ici son œuvre naissante !. » Une défaillance générale, accompagnée d'’étourdissements, faisait redouter une apoplexie., M"*° Duchesne ellemême voyait dans cet état l'annonce et le pronostic d'une fin prochaine. On lit dans une de ses lettres du commencement de cette année : « J'ai souvent élé occupée de la mort dans ces derniers temps, cependant mon âme tient encore fortement au corps?. »
Le recours à Dieu et à ses saints fut encore une fois le grand remède qu'elle opposa à ce mal. Au commencement de juillet elle put enfin écrire une lettre plus rassurante à M"° Barat: « Il est vrai, lui dit-elle, que depuis quelques mois ma santé changeait beaucoup : je ne me reconnaissais pas moi-même. Mais le jour de Saint-Régis, sans avoir rien demandé, sans avoir rien désiré, je me suis retrouvée dans mon état ordinaire. Je ne puis donc méconnaître la main qui m’a touchée. Il ne me reste plus qu’à mieux profiter du temps à venir; et à vous, ma mère, de nous envoyer ici une meilleure tête. »
Elle terminait cette lettre par cette protestation de
1 Fleurissant, 3 juillet 4825.
2 Fleurissant, 28 février 1825,