LE DÉNUEMENT DE SAINT-LOUIS
M"° Barat qu’elle « commençait à avoir l'air d'une comtesse ! ». Mais pour que ce domaine ne fût pas un désert, il y fallait Jésus au saint Sacrement. Elle s’en vit d’abord privée par sa pauvreté : « Nous ne pouvons garder le saint Sacrement, n’ayant pas de ciboire, » nous apprend son journal. Puis quand on eut obtenu la présence de l'Époux, la demeure où il résidait était si misérable que ce fut une autre cause de douleur et de confusion pour le cœur de l'épouse. La chapelle n’était autre que l’ancienne cuisine de la maison, sorte de gave humide où rampaient d'énormes crapauds et où serpentaient les reptiles. M"* Duchesne raconte que le soir, s’y rendant pour son adoration, elle entend&x autour d'elle le concert « de grosses araignées qui chantaient, dit-elle, comme de petits oiseaux ». Encore cette humble cave eût été un paradis, si on eût eu un prêtre pour dire la sainte messe. À peine de loin en loin voyait-on venir de Fleurissant le père Recteur ou un autre religieux de sa résidence, arrivant à midi, à jeun et à pied, pour offrir le saint sacrifice et communier les sœurs, s’il en était temps encore. Cette dernière ressource leur fut encore ravie : « Le père Recteur, écrit-elle, m'a dit de ne plus compter désormais pour la messe ni sur lui, ni sur ses prêtres qui vont faire leur troisième an. » Ici, laissant éclater la douleur de son âme, ainsi privée de Dieu : « J’en ai versé, ajoute-t-elle, des larmes bien amères, car il faut vivre ici de continuelles privations | Nous n’avons eu ni fête du Saint-Sacrement, ni fête du Sacré-Cœur. Souvent quatre communions perdues par semaine ! Ce sont pour moi des jours de jeûne; car il
! Saint-Louis, 9 juillet 1827,
m'est impossible de me résoudre à déjeuner, espérant toujours quelque coup de la Providence qui amènera un prêtre pour la communion !.
Le père Recteur A taies cette sainte ulianes, et s’excusait ainsi d’être dans l'impuissance de la soulager : « Soyez bien persuadée que nous désirons sincèrement faire pour vous tout ce qui est en notre pouvoir. Si les circonstances actuelles nous privent de vous servir, je me console par la pensée que nous serons bientôt en état de faire plus. » Puis il l’'encourageait à restersur sa croix, pour delà attirer les cœurs à Jésus-Christ: « Je prie le Seigneur qu'il vous multiplie et qu’il daigne se servir de votre Société pour embraser les cœurs de milliers et de milliers d'hommes ?. »
Quelque temps après, des secours envoyés de France permirent à M"° Duchesne d'élever une maison en briques où une place d'honneur fut donnée à la chapelle. Cette chapelle fut desservie plus régulièrement; M"° Duchesne rentra avec bonheur dans la familiarité de son Époux. L'externat devint nombreux ; le pensionnat ne cessa de croître. La supérieure, heureuse surtout de voir l'Évangile annoncé aux pauvres, en exprimait sa joie à la mère Barat : « Nous faisons, chaque dimanche, l’école aux mulâtresses, après l'office de la paroisse, afin de les instruire de leur religion. Nos élèves pensionnaires, orphelines et externes, la plupart gratuites, dépassent le nombre de soixante. C’est donc plus de soixante enfants à qui nous avons la joie de faire connaître le sacré Cœur de Jésus. La peine passe sans doute le profit temporel, mais pour
1 Saint-Louis, 9 juillet 1827, ? Recueil copié par Mme Duchesne, Ile partie, lettre Lxx1°.
LES PAUVRES SONT ÉVANGÉLISÉS 381 le ciel n'est-ce pas un bien de plus ? Oui, et je m’en réjouis !. »
Saint-Louis étant fondé, c'élait désormais la vallée entière du Mississipi jusqu’au Missouri qui se trouvait sinon occupée encore, du moins jalonnée par une première ligne de maisons du Sacré-Cœur. Dix ans de travaux obscurs et persévérants avaient réalisé ce premier plan de conquête de M"° Duchesne ; et de quelque côté qu’elle la considérât, elle y voyait établi pauvrement mais fortement le règne de son divin Roi.
À commencer par Fleurissant, les écoles d’Indiennes y faisaient l'espérance et déjà la joie de la supérieure M Lucile Mathevon, qui en rendait ainsi témoignage par lettre : « Mes sœurs envient mon sort; j'en suis toute glorieuse. Je n’ai pas d’autre plaisir que celui de me trouver parmi mes sauvagesses ou de faire le catéchisme aux petits garçons, qui m'appellent leur mère et me reçoivent en battant des mains. » Tout le village en ressentait l'édification ; les parents se convertissaient ; cent cinquante personnes avaient été baptisées en 1826, et le nombre des communions s'était accru d’un tiers dans toute la contrée *?.
Le Grand-Coteau florissait sous le gouvernement de M"° Murphy. La généreuse donatrice M"° Charles Smith redoublait de dévouement pour cet établissement de sa prédilection. Un jour, quittant cet asile pour un lointain voyage, on l'avait entendue dire, en embrassant en larmes le marchepied de l’autel : « Chère maison, c’est ici que je laisse mon cœur. » Les familles
1 Saint-Louis, 23 mars 1828, 2 Fleurigsant, 8 mai et 3 juillet 1827, 3 Lettre de Mme Murphy, 19 avril 1826,
protestantes altirées par les vertus aimables de la supérieure, lui confiaient leurs filles et disaient hautement : « Nous aimons la vertu de M"° Murphy.» Le Père Van Quickenborn lui-même, si peu louangeur qu'il fût, lui en adressait ses félicitations ; et l'évêque de Saint- Louis, M Rosali, au retour d’une visite aux Opelousas, en écrivait en ces termes à M° Duchesne: « Quelle consolation pour tous les amis de l'Église de voir la prospérité que Dieu donne à ces maisons, et les bénédictions qu'il y répand en abondance! Quand, dans le cours de ma visite, je n'aurais recueilli d'autre satisfaction que celle de voir le bien qui se fait en ce lieu, je m'estimerais assez récompensé de mes peines. Baplème administré à trois demoiselles devenues catholiques, confirmation donnée à quinze pensionnaires ; partout beaucoup de piélé, beaucoup de régularité, grand contentement : que voulez-vous davantage ? Voilà comme Dieu nous soutient *. »
Dans la Basse-Louisiane, Saint-Michel, quoique de fondation récente, faisait déjà des recrues pour la Société : « Il paraît que la maison de la mère Audé, écrivait M"° Murphy, est prédestinée à faire des épouses du Sacré-Cœur, et la nôtre des chrétiennes; mais tout pour le même but : la plus grande gloire de Dieu *. » M5 Rosati, après une visite faite à cette fondation, en exprimait ainsi son admiration à M"° Barat : « Dieu soit béni, Madame; on voit bien qu’il a des vues de miséricorde sur ce pays, puisqu'il nous donne, non-seulement le bienfait d’une éducation brillante et chrétienne,
1 Mms Duchesne, Saint-Louis, 18 août 4827, 2 À Mme Duchesne, 12 mai 1828, 8 Grand-Coteau, 27 février 1827,