‹ Histoire de Mme Duchesne [microforme]Chapitre 196 sur 270 · FONDATION À BAYOU-LA-FOURCHE · texte numérisé non relu

FONDATION À BAYOU-LA-FOURCHE

communauté et du pensionnat, en admettant ces saintes filles dans sa Société. Cette demande fut présentée simultanément à la supérieure générale et par M"° Duchesne,

et par M Dubourg, évèque de Montauban. La lettre

de l’ancien évêque de la Nouvelle-Orléans nous montre

en quelle estime il avait la sainteté de M"° Duchesne :

« Cette mère, explique-t-il, brülant du zèle de la gloire

de Dieu, ct connaissant bien les lieux, conçut, il y a

quelques années, l’idée de former une congrégation de. sœurs pour l'instruction des filles pauvres de la cam-, pagne. J'ai toujours regardé cette vénérable mère comme

étant spécialement conduite par l'esprit de Dieu pour le

bien spirituel de la Louisiane. Vous avez, vous aussi,

une lumière particulière pour la direction de votre So-

ciété.. Aussi ai-je espéré que le projet de la mère

Duchesne deviendrait quelque jour un germe qui pro-

duirait de très-grands fruits. Ce jour me paraît venu. La Providence a réuni un certain nombre de saintes

filles ; elle leur a procuré une propriété et une maison.

Elle semble aujourd’hui vous les adresser afin que vous

les dirigiez et leur imprimiez l'esprit qui doit les régir,

pour leur sanctification propre et celle des autres... Je

vous conjure, Madame , d’y réfléchir devant le Sei-

gneur. Ne précipitez pas, si vous voulez, l’affiliation,

mais essayez. L'expérience ensuite vous fournira des

lumières sur les desseins de Dieu‘, » |

Mr° Barat hésita. N’était-il pas plus sage de s’en tenir

à la règle de ne plus fonder de maisons que dans les grands centres? Et puis La Fourche, placée très-près

de Saint - Michel, ne lui nuirait-elle pas par la con-

! Évêché de Montauban, 25 janvier 1828.

currence ? L’insistance des évêques pût seule décider Me Barat à permettre qu'une de ses religieuses, Me Hélène Dutour, partit de Saint-Louis pour aller à La Fourche faire cette réunion et cette fondation. Encore eut-elle bien soin de déterminer le caractère que devrait avoir cet établissement : « Nul doute, écrivit-elle à Mr° Audé, supérieure de Saint-Michel, nul doute que l'on ira contre mon intention, si l’on met La Fourche à votre niveau. Il faut ne faire là qu’une maison secondaire. La religion, le travail, un peu d'orthographe, lire, écrire, compter, voilà ce qu’on doit se borner à apprendre aux enfants, pour que cette fondation ne fasse pas de tort à votre pensionnat. Si l’on veut davantage, il faudra faire des dépenses considérables pour bâtir, contracter de nouvelles dettes, et mettre ainsi vos deux maisons dans la gêne pour de longues années !. » On verra, par la suite, ce qu'il en coûta à la maison de La Fourche pour n’avoir pas compris ces sages avertissements de la supérieure.

La seconde œuvre de M"° Duchesne, mais celle-là toute d’elle, née de ses plus chers souvenirs, et jaillie de son cœur, fut la reprise de possession de Saint- Charles du Missouri. *

Le Missouri supérieur et les contrées voisines ne cessaient d’être l’objet des sollicitudes de ce cœur d'apôtre : « Pauvre Amérique, écrivait-elle en 1825, quand on pense que de chez nous au Canada et à l'Ouest, et jusqu'à l'océan Pacifique, il n’y a pas une église, pas un prêtre ! et cependant on compte jusqu’à vingt-trois mille âmes venues cette année de l'Est dans

1 Paris, 8 novembre 1828.

! . FONDATION À SAINT-CHARLES 393 ce seul État du Missouri! Et des établissements français, irlandais, presque aux sources du Missouri et du Mississipi, qui n'entendent jamais parler de religion!!»

Émus de cette détresse, les PP. Jésuites venaient de s'établir à Saint-Charles, comme à un poste avancé vers les tribus sauvages et vers les émigrants venus de l’Europe et de l'Est. Ils y avaient construit une église én pierre, dont eux-mêmes avaient été les maçons et lés charpentiers, aussi bien que les architectes. Mais leur apostolat ne pouvait se soutenir que moyennant l’éducation chrétienne des enfants. C'est pourquoi ils pressèrent le Sacré-Cœur de revenir se fixer à Saint- Charles, où ils avaient pourvu à son établissement : « Le père supérieur part pour les Osages, relate le journal de M"° Duchesne, à la date du 25 mars 1828; et avant son départ, il nous envoie par écrit la donation de notre première maison à Saint-Charles, qu'il a achetée pour nous, et où il désire que nous nous établissions. » M"° Barat, consultée par M"° Duchesne, fut d'autant plus favorable à cette fondation, qu’alors elle craignait tout pour ses maisons de France : « Tous les maux vont fondre sur nous, écrivait-elle le 6 juin 1828. Dans ce cas, ma chère Philippine, nous vous enverrons du monde. C'estune raison de plus pour accepter Saint- Charles ?, »

Le 15 du même mois, MF Rosati, le P. Van Quickenborn et la mêre Duchesne se rendirent à Saint-Charles, afin de tout régler. Après les réparations les plus indispensables, deux de ses filles chéries, M"“ Octavie

1 Fleurissant, 25 décembre 1825. ?

? Paris, 6 juin 1828,

Berthold et Lucile Mathevon, se joignirent à elle pour aller faire l'ouverture de la nouvelle maison. C'était le 10 octobre. S’étant rendues d’abord de Saint-Louis à Fleurissant, où les attendait M® Rosati, elles firent route de là, en compagnie de l'évêque, du recteur, de quelques Jésuites et de trois prêtres séculiers, jusqu’à la ville de Saint-Charles, si ce nom peul être. donné à un gros bourg qui n’a encore qu'une seule rue. Quand, à huit heures du matin, elles y arrivèrent, par un temps magnifique, la population élait aux portes et aux fenêtres pour fêter leur bonne venue, et on entendait des mères qui disaient à leurs filles, en battant des mains: « Voilà les bonnes dames! » Une maison en planches, abandonnée en partie aux bestiaux du village, était l'habitation qui les attendait. Rien de plus apostolique que le pauvre mobilier qu’elles y transportèrent : « Quatre draps, six serviettes, quatre couvertures, deux matelas, quatre tasses, six assiettes, une cafetière, un poêle, une marmite, une livre de thé et douze livres de riz, une taie d'oreiller contenant du sucre, et une autre du café, une bouteille de vin destinée à la messe et une autre de vinaigre. » Quel approvisionnement pour une fon- ‘ dation! C'était bien la besace, le bâton et l'unique tunique dont parle l'Évangile. Mais cette demeure si pauvre eut bientôt un honneur qui fut un premier gage de bénédiction. Un autel provisoire , élevé par les religieuses, dès le lendemain de leur arrivée, reçut pendant plusieurs jours le précieux dépôt du corps d’un martyr, saint Adéodat, destiné à l'autel de l’église paroissiale que l’on terminait. Elle fut consacrée avec grande pompe, le dimanche suivant, par MS Posati;

INSTALLATION A SAINT -CHARLEE 395

après quoi M"° Duchesne et M" Berthold repartirent pour Saint-Louis, laissant M" Mathevon à Saint- Charles, comme supérieure, avec une seule religieuse, Mary Anne O'Connor, et, pour toutes ressources, quatre piastres (environ vingt francs), avec le fonds sacré et inépuisable de la confiance en Dieu.

M'° Lucile Mathevon était un vaillant cœur. La lettre qu'elle écrivit quelques jours après à M"° Duchesne respire celte allégresse qui, du Cœur de Jésus, rayonne sur toute souffrance, et qui la rend aimable avec Lui et pour Lui : « Ma bien digne mère, dit-elle, je ne puis dire que je souffre de la pauvreté, parce que rien ne nous manque. Nous sommes toujours très-gaies et prêtes à souffrir tout ce que le bon Dieu nous enverra, pourvu que nous puissions faire aimer son divin Cœur, ou plutôt commencer nous-mêmes à être chrétiennes. Nous sommes toute la journée avec la hache, la scie et la truelle à la main ; nous avons fait du pain pour sept jours ; la maison a été changée par notre travail; vous ne la reconnaîtriez plus. C'est un petit palais où la paix et la charité règnent à l'ombre du Cœur de notre Maître, de Marie notre mère, et de nos saints patrons et protecteurs !. »

Une autre lettre adressée à la mère Barat racontait que les mères de famille de Saint-Charles, en souvenir de leurs maîtresses d'il y avait dix ans, s'empressaient d'envoyer leurs filles à l’école; on y compta bientôt de quarante à cinquante externes. Le dimanche, la chapelle réunissait pour la messe plus de trois cents per- Sonnes. « Enfin, dans toute la ville, disait Mm° Ma-

! Saint-Charles, 24 et 29 octobre 1828.

thevon, on n'entend plus que des cantiques au sacré Cœur et à la sainte Vierge. » A dire vrai, M"° Duchesne soupçonnait bien un peu sa chère fille Lucile d’envisager les choses par le beau côté. Mais cette intrépidité de joie et de reconnaissance n'est-elle pas l'hommage le plus capable d'attirer le sourire de Dieu? Aussi les fruits de salut ne se firent pas attendre ; et dès le mois d'avril1829, M": Barat écrivait à la mère Duchesne. « Je tiens à Saint-Charles, et je suis bien aise qu’il y ait là une, de nos maisons. Ce sera peut-être celle qui fera le plus de bien ?. »

Ces nouvelles entreprises demandaient aussi de nouvelles ouvrières. Le 26 juin 1829, la mère générale annonça à son amie que trois de ses filles allaient s’embarquer pour l'Amérique : « Nos mères que je vous envoie vous embrasseront pour moi, lui écrivit-elle. Que ne puis-je les remplacer seulement quelques heures et me trouver auprès de vous! Priez du moins pour que la miséricorde de Dieu m'accorde le bienfait de vous revoir un jour. »

Les religieuses annoncées étaient M°* Thiéfry, Félicité Lavy et Julie Bazire. Partie du Havre le 8 juillet, la colonie arriva ie 16 août à New-York, et le 11 sep-: tembre à Saint-Louis. Elle venait en compagnié de M. l'abbé Delacroix, qui, après avoir passé une année en Belgique, rentrait en Amérique pour consacrer de nouveau à sa mission de la Louisiane les débris d’une santé à demi rétablie dans sa terre natale.

Maintenant c'en était fait : six maisons étaient fondées. De Saint-Michel à Saint- Charles, le Sacré-Cœur

1 Saint-Charles, 24 octobre 1829.

2 Paris, 5 avril 1829.

Page 1