‹ Histoire de Mme Duchesne [microforme]Chapitre 210 sur 270 · LE CHOLÉRA A SAINT-MICHEL · texte numérisé non relu

LE CHOLÉRA A SAINT-MICHEL

sédait environ deux cents personnes, religieuses et élèves, lorsque, le 30 mai 1833, dans l'après-midi, une maitresse, M" Vandamme, senlit les premières atteintes d’un mal violent. Une autre religieuse, M"° Thérèse Delchemendy, puis la sœur Bariot, furent prises également dans la même journée. Avant la fin de la nuit, Me Vandamme n'était plus, les deux autres expiraient. Le courage de la mère Eugénie Audé se surpassa dans celte crise. Éloignant ses sœurs du chevet des malades, de peur de les exposer à la contagion, elle se-réserva à elle seule la douloureuse tâche de soigner ses filles le jour et la nuit. Elle s’y épuisa. Comme on la suppliait avec instances de quitter ce poste si exposé: « Nous séparer, répondit-elle, serait pire que la mort. Dieu nous ayant réunies au pied de ses autels, nous devons y vivre et y mourir. » Ses amis alarmés revinrent à la charge : une maison l’attendait prèle à la recevoir, elle et ses élèves; un bateau à vapeur élait loué pour le transport. Elle ne voulut entendre à rien, — « On m'aurait mise en pièces, écrivait-elle ensuite, plutôt que de me faire quitter le chevet de mes pauvres sœurs. »

Cinq autres religieuses et deux orphelines furent encore atteintes. M"° Audé, placée entre les mortes el les mourantes, fut l’ange des dernières heures pour ces pieuses victimes. « Je ne sais, écrivait une religieuse de Saint-Michel à M"° Duchesne, si je dois vous dire quelque chose des vertus de celte mère. Tout ce que j'ai jamais entendu dire des plus grands saints n’approche pas de ce que je lui ai vu faire, dans ces heures douloureuses. J'étais du nombre des malades. On nous avait divisées en trois chambres: ma mère suffisait à

tout; et, comme un saint François Xavier, je crois qu'elle était en plusieurs endroits en même temps. Elle paraissait toujours calme et même gaic, de manière que son air serein encourageait les plus faibles. Elle nous servait dans les choses les plus dégoûtantes, et cela sans prendre de repos ; car, à la moindre plainte qu’une malade proférait, elle était aussitôt auprès d'elle. Elle ne prenait presque pas de nourriture, et quand elle devait le faire, c'était encore auprès des malades et au milieu des objets les plus répugnants. Cinq de nous ont reçu les derniers sacrements !, »

Une chose transfigurait ce lamentable spectacle : c'était la beauté chrétienne de ces précieuses morts. « Dans ces funèbres moments, témoigne M"° Audé, Dieu me donna une consolation qui alla jusqu'à l’intime de mon âme : ce fut de voir celles qui m'étaient enlevées mourir comme des saintes ; et les autres calmes, résignées, joyeuses même, n'exprimer qu'un désir : celui de mourir dans l’union de leur volonté avec celle de Jésus, ct de ne dérnentir en rien, jusqu’à leur dernier soupir, la donation entière qu'elles avaient fuite d’ellesmême à son divin Cœur. » On admira surtout les derniers instants de la sœur Bariot, qui près de mourir disait : « Combien je vais jouir aujourd’hui ! quel beau jour! je vais voir mon Dieu ?. »

Mais si de tels spectacles faisaient monter l'espérance dans les hauteurs de l’âme de M"° Audé, dans une autre région, celle de ses affections de supérieure et de mère, une mornce tristesse planait sur une solitude désolée.

1 Mme Maria Lévêque à Mme Duchesne. Saint-Michel, 12 juin 1833. — Recueil, p. 69, ne 99.

2 Jbid., p. 71.

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