MORT DE MADAME OCTAVIE
aux yeux, On a continuellement prié Dieu dans sa chambre jusqu'à l'enterrement, qui à été solennel, Nous l'avons suivie jusqu’à sa tombe, qui est dans notre clôture. Les orphelines formaient le cortége en habillement bleu et voile blanc. Les pensionnaires suivaient en noir, puis les externes et nos sœurs, Quatre Filles de la Charité nous ont aidées à porter le corps, à cauge de la faiblesse de nos mères, qui sont presque toutes d’une santé chancelante !, »
Une particularité de ces apprêts funèbres était restée gravée dans la mémoire et le cœur de M de Kersaint : « Comme nous n'avions personne pour descendre Je corps, avant de le mettre dans le cercueil, ma mère Duchesne me dit : « Nous le porterons à nous deux. » Arrivées au milieu de l’escalier, nous vimes, par un mouvement sans doute simplement naturel, mais que je n'oublierai jamais, la tête de la mère Octavie se pencher vers sa révérende mère Duchesne. On eût dit qu’elle voulait la remercier encore. — Le jour de cette précieuse mort, ajoute M" de Kersaint, était la veille de la distribution des prix de nos enfants, de sorte qu'avant l'enterrement le cercueil fut déposé au milieu de la salle déjà ornée de guirlandes. Notre Octavie était couronnée la première. »
On pourra apprécier diversement le sacrifice de M Berthold. On pourra se demander si, au lieu d’appeler l’anéantissement de tant de dons charmants, qu'elle redoutait comme un péril, il n'eût pas élé meilleur de les faire tourner à l'honneur de Dieu , en attirant les âmes pour les gagner à Lui? Ce dévoue-
! Saint-Louis, 17 septembre 1832,
ment, celle vie précieuse brisée, comme le vase de Madeleine, sur les pieds de Jésus-Christ, est-ce autre chose qu'une perte? Ut quid perdilio hœc? se demanderont quelques-uns. Mais non, c'est le gain suprême. Le Ciel l’admire, les anges l’envient, Jésus-Christ l'encourage, les âmes en sont le prix. Sans doute tous ne peuvent s'élever à l'intelligence d’un si haut mystère : il n’est pas donné à une âme terrestre de concevoir cet amour virginal, sans partage, jaloux des regards de Dieu seul, et échappant au monde par la belle porte du martyre. Mais aux fils de la croix, il est permis d'admirét, ne fût-ce qu’en frissonnant, le courage d'un cœur qui, sur les ruines de tout son être, s'élève par un libre choix jusqu’à la générosité rédemptrice de « Celui qui, étant le plus beau des enfants des hommes, a paru comme un lépreux, ainsi que l’a vu le prophète; sans beauté, sans éclat, l’homme de douleurs, la victime blessée pour nos iniquités, et broyée pour nos crimes ».
La loi du dépouillement se poursuivait cependant de pluë en plus rigoureuse pour M"° Duchesne. De ses deux premières compagnes, le Ciel venait de reprendre l'une ; à peu de temps de là, la France lui ravit la seconde, En 1833, le Conseil général, éclairé par l’oxpérience de M"° Duchesne et le rapport qu’elle avait fait sur la réunion de Saint-Michel en 1829, résolut d’emprunter aux maisons d'Amérique une assistante générale, chargée de représenter et de gérer les intérêts de celte lointaine colonie. Le choix des conseillères tomba sur M Audé, qui reçut l’ordre de-se rendre aussitôt à Paris, auprès de la mère Barat. Celle-ci lui disait : « Nous vous enjoignons, ma fille, d'accepter ce fardeau
MADAME AUDÉ EST RAPPELÉE EN FRANCE al
que Jésus vous aidera à porter. Aussilôt cette lettre reçue, si votre santé vous le permet, procédez à la visite de ces quatre maisons, les Opelousas, Saint- Louis, Saint-Charles, Fleurissant; puis embarquezvous, et venez en France nous rendre compte de votre mission, Nous vous retiendrons le moins possible; mais il est important que ce voyage ait lieu, dès que vous le pourrez !. »
La réponse de M"° Audé,fut un cri de joie et de reconnaissance : « Quoi! ma mère, est-il donc vrai que je vous verrai! que, sous peu, je ne dirai plus : Je vous verrai, mais je vous vois! Ah! si le bonheur existe quelque part, c'est dans le cœur de votre Eugénie qu'il se trouvera alors! » Dans sa pensée comme dans celle de sa supérieure, ce voyage ne devait être qu’une mission temporaire, après laquelle l’assistante viendrait reprendre son poste. « Quelque temps passé auprès de vous, disait-elle, me fortifierait, retremperait mon pauvre cœur, me disposerait à mieux souffrir. » Mais ces transports de joie, cette soif de la présence de M"° Barat, joints au délabrement d’une santé qui appelait le repos de la patrie, ne faisaient-ils pas craindre un départ sans retour ?
Mr Audé, suivant les instructions reçues, commença par visiter Saint-Louis et Fleurissant : « Elle nous a toutes édifiées et comblées de ses présents,» écrit M"° Duchesne. Ni l'une ni l’autre ne savaient alors qu’elles ne se reverraient plus. Dieu avait décrété que seule Me Duchesne resterait jusqu'à la fin fidèle à l’'Amérique; et qu'ayant perdu coup sur coup ses deux filles,
1 Paris, 2 novembre 1833.
elle réunirait la force d’immolation de l’une et la force d'action de l’autre dans sa seule personne.
Rien ne manquait, semble-t-il, au martyre d’un cœur frappé de toutes parts dans ses affections. Il ne lui restait plus de la mère patrie qu'une image, un souvenir, et le plus cher de tous, celui de son monastère de Sainte-Marie de Grenoble, berceau de sa jeunesse, cénacle de son noviciat, conquête de son âge mûr, sanctuaire inoubliable de sa première vie religieuse, seconde fondation de sa Société chérie, tombeau enfin de sa sainte nièce Aloysia. Sans cesse elle y reportait sa pensée, comme uñe mère vers le premier enfant qu’elle a donné à son époux; mais cette attache devait être rompue comme les autres. Des lettres de France apprirent à M" Duchesne que sa chère maison, menacée et dominée par les constructions du génie militaire, devait être abandonnée par le Sacré-Cœur. Le conseil général de 1833, effrayé, plus que de droit, de ce gènant voisinage, décréta la suppression de Sainte- Marie-d'en-Haut. M" Barat eut la peine d’avoir à l’apprendre à M Duchesne : « Ma chère Philippine, quel chagrin nous avons eu de supprimer votre maison de Sainte-Marie, qui vous fut si chère! C’est par force, hélas! »
Ce coup fit à ce grand cœur une profonde blessure : « J'oublierais plutôt ma main droite que ce délicieux séjour ; et je peux le pleurer à plus juste titre que Jérémie pleurait Jérusalem. Témoignez à mes bonnes et anciennes sœurs de Grenoble, qui ont supporté la douleur des derniers moments, combien je compatis à leurs peines... » M" Duchesne, apprenant que le marquis de Vidaud expirait, dans le temps même de la suppression