INTRODUCTION XXVII
à ce spectacle, l’apôtre , chemin faisant, se disait à lui-même : « Hélas! des torrents de grâce tombent ainsi tous les jours sur le cœur des mortels, et, semblables à ces blocs sur lesquels roule en vain cette immense rivière, ces cœurs durs laissent passer inutile la grâce, qui rentre dans.l abîme sans les avoir pénétrés !. »
Îl n'en sera pas ainsi des torrents de miséricorde dont le Cœur de Jésus inonde l'Amérique, spéciale ment de nos jours. Fondée originairement « dans un but de religion et non de commerce », comme on l’a remarqué ?; peuplée -par des réfugiés dont plusieurs étaient des confesseurs de la foi; instruite par ses pères et premiers législateurs à mettre la religion à la base de sa vie civile et politique; et dès lors marquée du caractère religieux comme de son caractère propre , la nation américaine ne peut impunément renier son origine et mentir à sa nature, sans courir le péril d’une dissolution, qu'en dépit de certains tableaux romanesques et fantaisistes, tout présage et fait redouter pour cette grande nation.
Ni le pervertissement de la constitution, ni le débordement violent de la démagogie, ne sont les causes premières du déraillement manifeste de cette puissante machine dont la course vertigineuse faisait notre étonnement. Mais le mal, le grand mal, est
1 Vie de Mer Flaget, p. 185, 186.
2 Prince’s christian History, p. 66. — Item, Magnalia Christi Ameri-
cana, Vol, Ier, cap, 1v, p. 61.— M, de Tocqueville, Démocratie en Amérique, t, Ier, ch. 17, p. 69.
XXVIII INTRODUCTION qu’elle n’a plus de frein. Si c'est un axiome que nulle nation ne peut naître ni ne peut vivre sans Dieu, combien plus ce principe est-il vrai pour un peuple qui, divisé d’origine, de territoire, d'intérêts, de mœurs et de langue, nè trouverait que dans la Religion l'autorité et l'unité capables de faire un corps de ces membres dissidents et disparates entre eux ?
Or, disons-le tout d’abord, cet élément essentiel de cohésion et de force qui lui manque le plus, ce n’est pas dans le protestantisme que l'Amérique peut se flatter de le rencontrer. Le fractionnement moléculaire auquel le protestantisme est réduit par tout le monde est devenu en Amérique une insaisissable pulvérisation. Les deux pôles opposés auxquels l'erreur aboutit invariablement, le rationalisme d’un côté et l’illuminisme de l’autre, y sont arrivés à leurs conséquences extrêmes. Ici les unitariens et les universalistes , là les shakers, les spirites et les perfectionnistes conspirent à la destruction totale de l'Évangile ; et derrière ces millions de sceptiques ou de fanatiques qui peuplent les États, se dresse, à l'extrême frontière du mal et du mensonge, la secte croissante des Mormons, qui, sous le nom ironique de « saints du dernier jour », ressuscitent le paganisme dans toutes ses ignominies ; qui, sous le nom sacrilége de « nouvelle Jérusalem, » reconstituent, dix-huit cents ans après la Rédemption, une nouvelle Sodome !
Mais ce que n’a pas le protestantisme , le catholicisme le possède; et voilà pourquoi, selon le mot