SA VIE DE PAUVRETÉ
ses contemporaines. Tout sur elle et autour d'elle portait les stigmates de la vie crucifiée. Elle eût voulu disparaître, et il est vrai de dire que jamais personne ne tint moins de place en ce monde que M Duchesne, Sa chambre consistait en un misérable réduit, éclairé par une fenêtre où, en plus d'un endroit, le papier collé avait remplacé les vitres. Son lit était un lit de camp : M" Duchesne ne fut jamais que campée en ce monde. Il se composait d’un matelas de deux pouces d'épaisseur, étendu le soir sur le plancher, serré le jour dans une armoire incrustée dans la muraille, ayant pour toute couverture une vieille étoffe noire figurant une croix, comme un drap mortuaire. C'était à effrayer les hommes les plus austères. Et un jour précédemment qu’elle recevait la visite de Me l'évêque, — c'était encore alors M# Dubourg, — le lit invisible étant tombé de sa cachette aux pieds de Sa Grandeur : « Ah! le voilà, » s’écria l'évêque ; et le montrant à ses prêtres : « Venez voir, Messieurs, et admirez le lit de la femme forte! »
On nous dépeint M"° Duchesne vêtue, hiver comme élé, de la même robe rapiécée, jaunie par les années, et tellement rétrécie par ses raccommodages, pris successivement sur la largeur de l’étoffe, qu’elle ressemblait à un sac. « Ses bas, ses souliers, ses robes, disent ses contemporaines, n'étaient qu’un ramassis de pièces mises les unes sur les autres. Il en était de même du papier sur lequel elle avait coutume d'écrire, se servant pour cela du verso et du blanc des lettres qu'elle avait reçues. Une religieuse ayant remarqué que l’on déposait à la porte de cette humble mère toutes les guenilles de la maison, lui en demanda la
raison : « C’est, dit-elle, que chacun sait mon goût pour le vieux et tient à me faire son offrande. » Quelqu'un par compassion lui faisait-il présent de quelque vêtetement, elle le mettait de côté pour s'en parer seulement le jour de la visite de la donatrice : « Voyez, lui disait-elle agréablement, regardez-moi ; me voici toute couverte de vos dons. » Une de nos mères lui ayant fait des bouquets pour sa fête, elle trouva moyen d'y mêler de vieilles fleurs, tant elle tenait à ce que tout, chez elle, portât le cachet de la sainte pauvreté. Elle ne parlait de cette vertu qu'avec délectation; el c'est bien à elle-même que l'on peut appliquer ces lignes d’une de ses lettres : « Le bien se fait ici dans la pauvreté. Sœur Catherine y est plongée et s’y baigne de plaisir !. » Malgré le froid glacial qui sévit l'hiver dans le Missouri, elle ne faisait pas de feu. « Le froid, écrivailelle pendant le rude hiver de 1835 à 1836, le froid attache nos lèvres l’une à l’autre et gèle notre respiration, qui la nuit forme de la glace sur notre oreiller et sur nos draps. » Un récit de cette époque nous représente M"° Duchesne passant une grande partie de la journée dans une cuisine tellement exposée au froid que les mains, en touchant un objet en métal, y demeuraient attachées et ne pouvaient s’en séparer qu'aux dépens de la peau. Plusieurs de ses lettres, d'une écriture tremblée, portent encore le témoignage des horribles souffrances de cette rude saison. Elle avoue que la plume lui échappait des mains. Ces mains, toutes crevassées et ensanglantées, faisaient compassion; et ün jour quelqu'un lui proposant un remède : « Non,
1 À Mre Barat, 16 janvier 1826,