‹ Histoire de Mme Duchesne [microforme]Chapitre 222 sur 270 · SA VIE DE MORTIFICATION · texte numérisé non relu

SA VIE DE MORTIFICATION

dit la mère Duchesne, donnez-moi seulement une poignée de gros sel; » et elle prit de ce sel pour s’en frotter les mains en les meurtrissant !.

Quant à la nourriture, elle n'en tenait nul compte. « Le matin à la suite du déjeuner des enfants, nous estil rapporté, la mère Duchesne allait soigneusement ramasser les morceaux laissés par les élèves, les entassait dans une écuelle de fer-blanc à son usage, puis se faisait verser, sur ces restes de toute provenance, un peu de café au lait allongé de beaucoup d'eau. Elle resta fidèle à cette écuelle de fer, même lorsque plus tard la communauté fut assez riche pour se servir de faïence. Jamais, à aucun repas, elle ne touchait à la tranche de pain frais qui lui était destinée, n’en voulant prendre d'autre que les morceaux et les croûtes dont elle avait toujours une provision en réserve. Plusieurs de ses filles eussent voulu la faire renoncer à ces actes de mortification qui excédaient ses forces. « Qu'est-ce que cela, répondait-elle, auprès des actes héroïques d’un saint Jean de la Croix, d’un saint Bruno, d'un Berchmans? » L'histoire de ces saints, qu’elle savait par cœur, était toujours devant ses yeux?.

Le travail de M"° Duchesne était incessant. Le raccommodage en particulier était son occupation la plus recherchée. « Quand tout le monde était couché, disent les mêmes témoins, la mère Duchesne faisait le tour des dortoirs des enfants, des religieuses, des sœurs, et visilait leurs bas. Prenant et emportant ceux qu’elle trouvait déchirés, elle les raccommodait nuitamment ; après quoi elle venait en silence les remettre à leur place. Théotis,

1 Notes anonymes, cahier in-8°, Ile part, 2 Lettre de Mme Cornélis,

notre vieille commissionnaire, se rappelle très-bien d'avoir trouvé les siens ainsi raccommodés par M"° Duchesne. Elle faisait aux souliers lesmêmes réparations, Seulement quand son aiguille se trouvait défilée, il lui fallait recourir à la charité de quelques bons yeux éveillés , car les siens ne pouvaient plus lui rendre cet office. Elle allait donc, à pas de loup, implorer ce service de quelque pensionnaire non encore endormie, à qui elle demandait de lui garder le secret. Les enfants, qui avaient sommeillé pendant ce temps, ne pouvaient s'expliquer par quelle providence mystérieuse leurs effets, qu'elles avaient laissés déchirés en se couchant, ne l'étaient plus le matin quand elles les reprenaient, C'était le secret de la charité de M"° Duchene!, »

Toute besogne, si rude fût-elle, était bonne à celte mère. « L'impossibilité de payer un domestique l'obligeait à faire les choses les plus pénibles, disent les récits du temps; et comme elle n’était pas très-adroite de ses mains , elle n’en recueillait très-souvent qu'humiliations, » On lit dans son journal : « Nous sommes sans domestiques et tellement surchargées, que c’est à peine si nous pouvons nous joindre dans la maison pour nous souhaiter la bonne année. C’est au bruit de la vaisselle qu'on lave dans la cuisine, où un vent glacé pénètre de toutes parts, que nous pouvons renouveler notre sacrifice, en songeant à nos sœurs de France*, » Elle savait même s’arracher aux douceurs de l’oraison pour les plus rudes travaux ; et on raconte qu’une fois, au second jour d’une retraite, un troupeau de pourceaux ayant été amené pour la provision d’hi-

4 Lettre de Mme Cornélis.

2 Journal, 1er janvier 1839,

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ver, la pauvre communauté , n'ayant pas de quoi les nourrir, les fit tuer tout de suite ; puis chacune se mit à l'œuvre, coupant et salant la viande dans l'intervalle des exercices, et courant successivement du sermon à la boucherie , et de la boucherie au sermon !,

Occupée au jardinage et au travail de la terre, comme un anachorète, à peine M"° Duchesne entendait-elle le coup de cloche qui annonçait l'office, qu'aussitôt laissant la bèche, et déposant son tablier, elle entrait dans l’église avec recueillement. Seulement il arrivait quelquefois qu'elle oubliait de laisser à la porte sa coiffure de jardinière, consistant en un énorme chapeau de circonstance fait avec de vieux journaux, dans le but de se préserver de l’ardeur du soleil. Qu'on juge de ce que devenait la gravité des sœurs, des plus jeunes sœurs surtout, quand, se tournant pour être bénies, elles apercevaient sous ce bonnet de fantaisie la tête de leur mère!

L'activité de M"° Duchesne était mise surtout au service de ses sœurs malades et souiïraites, « Elle travaillait auprès d'elles, nous est-il rapporté; elle les consolait, elle les égayait par des récits à la fois pieux ct intéressants. Dans les épidémies on ne pouvait l’arracher du chevet des malades, leur donnant même son lit et son propre matelas, dont elle se passait sans difficullé. Une dé ses sœurs malades devait-elle subir quelque opération, M" Duchesne se faisait un devoir d'y assister, malgré le médecin qui la voulait éloigner, parce qu’il la savait très-impressionnable. « Non, Jui répondait-elle, excusez-moi, Monsieur, mais c'est ici

1 Ce fait semble se rapporter au premier séjour de Fleurissant, 1825 ou 1826,

ma place, je ne l’abandonnerai pas. » Cette charité s’étendait à toute espèce d’infortune. Elle soigna une pauvre femme malade et son enfant pendant plusieurs semaines, sans permettre à personne de partager ce soin. Les fatigues qu’elle se donnait n'avaient pas de mesure. Nous lisons dans une lettre d’une de ses religieuses : « Faites prier, ma chère mère, pour notre mère Duchesne, nous avons grand besoin que Dieu nous la conserve. Elle ne se ménage nullement. Songez qu'elle a passé onze nuits près d'une malade, sans vouloir se reposer. Je ne comprends pas comment elle y tient, à son âge. Je regarde cela comme un miracle !. »

Le fondement de ces vertus était une humilité qui la faisait se mettre sous les pieds de tout le monde. Nous en avons donné des exemples sans nombre. De là procédait encore son entière obéissance à ses supérieurs. Elle avait abdiqué sa personnalité sans réserve entre les mains de sa première mère. Elle écrivait un jour à M"° Barat : « Je suis fâchée, ma mère, que vous me consultiez comme si javais une volonté ,.et que je possédasse quelque chose en propre. C'est à vous à décider, à disposer de tout, et à moi de me conformer à vos intentions, que je respecte d'avance et auxquelles je me soumets ?. »

L’obéissance cependant n’était pas, on le devine, sans lui coûter quelquefois. Ainsi, dans les premiers temps où elle s'était attachée à cet obscur et pauvre séjour de Fleurissant, quelques paroles ayant fait craindre qu’on ne l’en éloignât, en la faisant descendre davantage versle

1 Mme Thiéfry à Mme Barat. Fleurissant, 21 août 1831, 2 Fleurissant, le 19 février 1824, ;

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