SON AMOUR POUR SA SOCIÉTÉ
et ces premières paroles qu’elle y rencontrait : Ma chère Philippine, illuminaient son visage d’un rayon de bonheur. »
La religion du souvenir était une des vertus de ce cœur admirable. Toutes les premières compagnes de sa vie religieuse avaient gardé leur place dans ses affections. Leurs noms remplissaient ses lettres. Nous ne citerons que celle-ci, adressée le 8 octobre 1834, deux jours avant son départ pour Fleurissant, à son ancienne novice de la montagne, M"° Émilie Giraud : « Ma bien chère amie en Jésus-Christ, votre lettre m'a été au cœur, en me rappelant notre première union. Nous fimes nos premiers vœux à Sainte-Marie-d’en- Haut, et c'est ensemble que nous essayâmes alors d'inaugurer, autant que cela serait possible, la vie religieuse, au lendemain et encore dans les derniers orages de la révolution. Nous fimes ensuite de nouveau des vœux plus solennels, dans une plus touchante cérémonie, sous notre digne mère Barat. Si David a pu dire que manger à la même table est déjà un gage d'union, combien plus la Table et le Pain que nous partagions ont-ils formé entre nous des liens délicieux et indissolubles! Outre cela, nous eûmes le même Père, cet ange de paix et de mortification que je regrette encore. Nous fûmes compagnes de noviciat, compagnes de retraites célèbres, compagnes d'emplois et même. de désirs, jusqu’à ce que le Japon, où nous devions aller ensemble, se fût changé pour moi en Amérique, et pour vous, ma chère amie, en un mince département. Mais consolez-vous, vous faites plus dans volre coin que moi dans ma vaste mission et dans ma petile maison, qui va se changer en une plus pelile encore.
Mais elle est consacrée à saint François Régis, si obscur pendant sa vie, et dont tous ses dévots doivent rechercher l’heureux sort. »
L'amitié si élevée, si profonde, si vive, qu'autrefois la mère Duchesne avait liée à Grenoble avec la mère Thérèse, n'avait rien perdu non plus de ses ardeurs célestes. Un jour, M®° Duchesne s'étant plainte du silence prolongé de son amie, celle-ci lui répondit ces lignes, où l’on retrouve bien son âme de feu : « Ma bonne mère, il n’y a personne avec qui je garde moins le silence qu'avec vous : il n’y a pas de jours, d'heures ou d'instants, où je ne parle de vous au Cœur de Jésus. IL me semble que les liens qui attachent nos âmes deviennent plus forts à mesure que se rompent ceux de la nature. Sans doute je voudrais bien vous écrire plus souvent, mais dans cet éloignement on ne peut dire que faiblement ce qu’on voudrait se communiquer. Je voudrais vous parler de mon affection en Dieu : ce bon Maître la voit, il vous l’a fait connaître. Je voudrais vous parler du désir immense que j'éprouve de voir le Cœur de Jésus connu, servi, aimé, glorifié partout... »
« Parlez-moi aussi de vous-même, chère amie. On me dit que vous avez des croix : sont elles extérieures où intérieures? Oh! parlez-moi à cœur ouvert : peutêlre pourrai-je vous soulager. Avez-vous des secours spirituels? Votre âme est-elle au désert? C’est mon attachement qui me dicte ces questions.
« Pour moi, chère mère, mon âme setrouve dans un isolement absolu du côté de Dieu, et du côté des créatures encore plus. Avec cela, la foi me dit que Dieu me remplit. J'aime ce dénûment, quoiqu'il soit dur au cœur. J'aime les âmes plus que ma vie; néanmoins
SA FIDÉLITÉ À SES ANCIENNES SŒURS 4163 j'ai la persuasion que mes iniquités m’empèchent d’en attirer à notre bon Maître... Vivons de Dieu, chère mère, faisons le bien par nos prières, mourons à nousmêmes et à notre volonté propre, mettant tout sous les pieds de Jésus. Que la volonté du Maître soit la nôtre; ne cherchons plus rien ici-bas, rien, rien du tout... !, »
Mais si Mr Duchesne trouvait ce retour d'affection dans ses anciennes compagnes , combien plus le rencontrait-elle, fidèle, inaltérable dans sa première mère ! Celle-ci lui écrivait au mois de juillet 1837 : « Mon attachement pour vous n'a pu être diminué, ni par l’absence , ni par le temps. Au contraire, s’il était capable d’accroissémenñt, votre zèle, vos longs travaux pour la Société en Amérique le doubleraient; car je ne puis oublier ce que vous avez fait et enduré. Je voudrais pouvoir me rendre à vos désirs, en vous procurant ce repos que vous avez tant de droit de réclamer de notre affection, et je puis ajouter, de notre reconnaissance. Mais qui prendrais-je pour vous remplacer ?... J'avais le désir de supprimer Fleurissant : vous-même m'avez fourni de bonnes raisons pour conserver cet établissement solitaire, si propre à un noviciat. Lorsque je pourrai envoyer une maîtresse des novices, alors vous serez libre. Et qui vous empêcherait de venir mourir avec nous ?... Au moins nous nous reverrions. Nous règlerons cela dans le premier conseil. En attendant, priez pour nous. Adieu, chère Philippine. »
Malgré le désir affectueux de M"° Barat, il n’entrait pas dans les desseins de Dieu que la grande mission-
À En 1837, copié par Mme Duchesne, Recueil p, 2, 8° cahier,
naire revit la‘mère patrie. Aucun adoucissement terrestre ne devait diminuer son mérite et sa gloire. Dans une autre circonstance, M"° Barat, pensant que l'Amérique pourrait se passer de cette sainte mère, au moins durant quelques mois, lui écrivit : « Venez, ma chère Philippine. » Cette invitation, qui eût été un ordre pour M"° Duchesne, ne lui parvint jamais. Puis, presque aussitôt après, des affaires importantes étant survenues dans sa mission d'Amérique, on lui manda de Paris de ne pas se mettre en route, s’il en était temps encore. Ïl faut en bénir Dieu : car en quoi ce retour en France aurait-il pu grandir la sainte missionnaire? M"° Duchesne revenant finir tranquillement ses jours au foyer de l'amitié, dans la douceur du repos de la mère patrie, n'eût-elle pas été une M"° Duchesne amoindrie, mutilée? Les Invalides ne conviennent pas à ces cœurs héroïques; et pour être la femme forte que nous admirons, elle devait, comme elle fit, rester et mourir sur le champ de bataille.
Le P. Varin applaudissait à ce mâle courage. Lui aussi comprenait et aimait ce noble cœur. Il lui écrivaii én 1859 : « Ma chère mère et toujours fille en Notre-Seigneur , il ne sera pas dit que je sortirai de ce monde sans vous avoir renouvelé l'assurance des sentiments que je vous ai voués en Jésus-Christ. Il y a bien des années, presque dès votre entrée dans la Société, je prévis que le divin Maître vous emploierait au delà des mers, pour y porter la connaissance et l'amour de son divin Cœur. Ses desseins se sont heureusement accomplis, et vous avez été à l'égard des nations lointaines l'instrument de ses miséricordes. Courage. donc et confiance jusqu’à la fin ! Quelle conso-