ELLE DEMANDE A ÊTRE ENVOYÉE AUX INDIENS
occupée par les presbylériens ou les méthodistes. Je lui ai montré la lettre de M Rosati, lettre qui sent l’inspiration, où il me dit positivement : « Suivez cette vocation... » Je pense maintenant qu’elle est la voix de Dieu, que la volonté souvent exprimée de ma mère générale y concourt, et que Dieu permettra que vous y donniez la main. » Elle concluait ainsi, fortement et humblement : « Dieu va me guérir; j'irai; je serai là surnuméraire, aidant au ménage, au travail, et ainsi laissant à une novice que vous y emploieriez le temps de finir son noviciat, en la remplaçant !. »
Quinze jours après, le P. de Smet descendait en Louisiane, dans le double but de chercher des secours pour la fondation et de s'entendre à cet égard avec M"° Galitzin. Il portait à l'adresse de la visitatrice une seconde lettre de M"° Duchesne, où celle-ci disait : « Le Père, porteur de cette lettre, est celui qui soutient la grande mission, vers les montagnes. J'espère qu'il appuiera fortement mes demandes... Daignez, ma révérende mère, hâter votre retour pour cette grande affaire, que je sais être un des désirs ardents de notre mère générale. Les sujets ne manquent pas. J'espère que Dieu permettra que je sois choisie. » Et un peu plus loin: « Au lieu d’instruire des élèves qui gardent si peu de piété quand elles rentrent dans leurs familles, combien il y aurait plus de gloire pour Dieu et de consolalion pour nous à instruire des âmes neuves, qui restent dans l’innocence! Qu'il est doux de servir Dieu gratuitement et à ses frais! Si on avait seulement quatre cents piastres pour commencer, on irait au printemps. Nos vastes maisons de la
1 Saint-Louis, 7 janvier 1841,
Louisiane peuvent bien regarder ce don minime comme une obole, en comparaison des grands frais de leurs bâtiments, auxquels il serait glorieux, pour Dieu, de retrancher quelque beauté, afin de fournir l’indispensable à nos pauvres Indiens !. »
Cinq cents piastres (environ 2,600 francs), recueillies par le P. de Smet, furent portées par lui à M" Galitzin, pour les premières dépenses. L'expédition était désormais décidée. Mais restait à savoir si M"° Duchesne pourrait en faire partie, car elle semblait « n'avoir plus qu'un souffle de vie ? ». Pour cette cause M"° Galitzin se montrait de moins en moins favorable à son départ. Elle en référa donc à la mère générale, qui en jugea d'autre sorte. Passant par-dessus toutes les considéralions d'ordre temporel pour ne suivre que l’inspiration manifeste de Dieu, elle donna sans hésiter son consentement au désir de M"° Duchesne : « Comprenez bien, écrivit-elle à son assistante, que les fondations de la Louisiane ne furent pas notre premier objet. Ce fut pour les sauvages que la mère Duchesne se senlit inspirée d'entreprendre cette œuvre. »
La nouvelle que cette grâce lui était accordée transporta la sainte mère. Profitant du départ de M. l'abbé Timon, plus tard évèque de Buffalo, qui se rendait en France, elle s'empressa d'écrire à la mère générale une lettre où déjà s’enflamme son enthousiasme pour sa chère tribu : « Il y a là, disait-elle, des métis qui sont des saints. Il y en a aussi de grands parmi les sauvages. On voit dans cette mission ce qui ne se voit point ailleurs, tant la foi qui y règne rappelle les
1 Saint-Louis, 25 janvier 1841.
2 Mme Mathevon, 26 avril 1841,
ELLE OBTIENT D'ÊTRE ENVOYÉE AUX INDIENS 48y
premiers temps de l'Église !. » Elle citait à l'appui plusieurs traits édifiants : cette famille était sienne, elle avait déjà pour elle des entrailles de mère.
Sur ces entrefaites, on apprit, par une lettre de M5 Rosali, que le pape Grégoire XVI avait fait savoir à la mère générale combien il serait heureux de voir le Sacré-Cœur aller s'établir parmi les Indiens. Ce désir du Saint-Père, exprimé précisément dans ces conjonctures, fut le dernier coup de lumière qui rendit évidente la volonté du Ciel : « Nos sœurs fussent volontiers parties aussitôt, sans sac ni bâton, écrit une des religieuses, pour courir où les appelait Notre- Seigneur Jésus-Christ. »
Mr° Lucile Mathevon, supérieure de Saint-Charles, aspirait, elle aussi, depuis de longues années, à cet apostolat, que lui avait autrefois prophétisé et souhailé la mère générale. Elle demanda à cette mère d’exaucer ses vœux : « Ma révérende mère , donnez-nous votre consentement, et nous partons de suite. » Elie fut nommée supérieure. Une Irlandaise, sachant l'anglais et le français, M"° O'Connor, déjà employée au ministère des sauvagesses dans l’école de Saint-Charles ; une Canadienne, la sœur Louise Amyot; un nègre nommé Edmond, homme de ressources et d'industrie, s’enrôlèrent pour la mission. À ceux qui objectaient le dénûment du pays : « Nous y vivrons de laitage, » disait M"° Duchesne. Elle brûlait de partir.
Cependant on doutait de plus en plus qu’elle pût le faire; car son état de langueur ne faisait que s’aggraver. Elle-même écrivait en France : « Mon écriture et
1 Saint-Louis, 18 mai 1841.
mes ratures annoncent la faiblesse de ma tête et de ma main. Le miracle n’est pas fait, j'attends la volonté de Dieu. » Huit jours auparavant la mère Lucile mandait à la mère générale : « M"° Duchesne baisse beaucoup ; je crains qu’elle n'’aille pas loin. Elle est un grand exemple pour la maison de Saint-Louis, obéissant à une personne qui a été sa novice, et se mortifiant en tout et partout. Que ne pouvez-vous voir sa chambre, son lit, dans un bas-fond, sous un escalier : c'est un Alexis! Malgré deux vésicatoires aux jambes, elle se traîne pour aller demander une permission. Il n’y a pas ‘ de saintes canonisées qui en aient fait autant! Sa chambre vous ferait pleurer. Mais elle dit qu’elle y est plus tranquille qu'ailleurs ‘. » Enfin, dans une lettre du 4 juin, M"° Galitzin ajoutait encore les détails suivants : : « Quoique habituellement en danger de mort, de l'avis du médecin, la mère Duchesne a voulu faire maigre et jeûner en carême; aussi, depuis cette époque, enflet-elle continuellement, et l’enflure se porte jusqu’à la poitrine, de sorte qu’elle peut être étouffée d’un moment à l’autre. Elle sent enfin qu'elle est mourante ; toutefois une permission donnée par notre vénérée mère lui fera l'effet d’un ordre, et personne ne sera capable de l'arrêter. »
Un départ, dans cet état, devait paraître une folie. Mais il y a de ces folies qui sont l'inspiration de la Sagesse d'en haut. Malgré les avis contraires, le P. Verhaegen, chef de l'expédition, voulut que M"° Duchesne y fût acceptée : « Si elle ne peut pas travailler, déclara-t-il fermement, du moins elle servira au succès
{ Saint-Louis, 10 mai 1841.