L'ARRIVÉE CHEZ LES POTOWATOMIES
Le lendemain, la caravane se mit donc en route. C'était une voie triomphale. De deux en deux milles étaient échelonnés des Indiens à cheval, pour montrer le chemin. Tout à coup, à l'entrée d’une grande prairie, apparut une troupe de cent cinquante Indiens, montés sur des chevaux richement harnachés, et rangés en bel ordre. Au -milieu de leurs costumes flottants et bariolés, et au-dessus de leur tête ornée de hautes plumes, se déployaient deux drapeaux , l’un rouge et l’autre blanc. Deux Pères missionnaires à cheval précédaient le cortége. C'est au milieu de cette calvalcade que durent s’avancer les voitures des religieuses , tandis qu’autour d'elles la tribu exécutait des figures variées, faisant retentir l'air de décharges de mousqueterie.
La maison du curé fut le terme de ce défilé : « Là on nous fit descendre et asseoir sur des bancs, raconte la mère Mathevon, nous quatre religieuses et cinq. Pères jésuites. Les sauvages se placèrent sur quatre rangs de chaque côté. La première chose que fit le P. Verhaegen fut de leur présenter notre mère Duchesne : « Mes enfants, leur dit-il, foici une dame qui, depuis trente-cinq ans, ne cesse de demander à Dieu de venir parmi vous. » Le chef s’approcha pour nous complimenter. Sa femme nous adressa aussi son compliment, qu'elle termina ainsi : « Pour vous montrer notre joic, toutes les femmes et filles vont vous embrasser! » Le discours nous fut traduit par un interprète nommé Bourassa, fils d’un père français et d’une mère indienne. Nous nous exécutâmes; après quoi nous dûmes encore serrer la main à chacun des sauvages, qui, leur chef en tête, défilèrent devant nous.
Il n’y eut pas jusqu'à un vieillard aveugle qui ne voulût pas manquer de nous témoigner sa satisfaction. Nous passâmes sept cents fois par cette cérémonie, à laquelle mère Duchesne, malgré son extrème fatigue, se prêta de bonne grâce !, »
Le village des sauvages s'appelait Sugar-Creek. Il s'élevait au sein d’une vaste prairie de neuf cents milles de longueur sur autant de largeur, légèrement ondulée et se prolongeant jusqu'aux montagnes Rocheuses : « C’est tout ce que nous avons devant les yeux, » écrivait M"° Mathevon?. D’autres tribus indiennes vivaient dans le voisinage, encore livrées aux horreurs du cannibalisme. M" Duchesne en rapporte des traits qui font frémir : « Une femme disait, en étouffant son enfant nouveau-né : « Je ne veux pas que mon fils soit malheureux comme moi! » Deux filles très-grasses ont été grillées au feu, pour, de leur graisse, arroser le maïs de la nation. Les efforts des missionnaires et des voyageurs qui allaient aux Rocheuses n'ont pu les sauver... »
Le tableau de cette misère et physique et morale inspirait à M"° Duchesnm® ces beaux élans de zèle : « Dis-moi, ma chère sœur, écrit-elle à M"° Jouve, si on pouvait peu à peu changer tant de maux affreux qui ravagent encore les peuplades voisines en l’heureuse situation de notre village chrétien, ne ferait-on pas plus de bien que de passer son temps à enseigner les sciences humaines dans les classes ? » Et un peu plus haut, montrant tout
1 Lettre de Mme Mathevon à Mme Galitzin, complétée par les notes sur la mère Duchesne, par les mères Mathevon, R. Hamilton, O'Connor et Shanon.
? Sugar-Creek, 14 sept. 1841.