‹ Histoire de Mme Duchesne [microforme]Chapitre 239 sur 270 · SON ARDEUR POUR SA MISSION INDIENNE · texte numérisé non relu

SON ARDEUR POUR SA MISSION INDIENNE

l'héroïsme de son vieux cœur d’apôtre : « Si Alexandre, arrivé au bord de l'Océan, pleurait de ne pouvoir pousser plus loin ses conquêtes, je serais tentée de pleurer, moi aussi, de ne pouvoir, à cause de mon grand âge, tirer de la barbarie tant de pauvres gens qui se détruisent par leur inconduite !. »

Sugar-Creek formait, avec les stations indiennes avoisinantes, un contraste glorieux : « La nation, écrivait M'"° Duchesne , est à moitié catholique, faisant village à part avec les païens qui se converlissent peu à peu. Une fois baptisés, ils ne connaissent plus l'ivrognerie, ni le vol, ni le brigandage. Aucune maison ne ferme, et cependant rien n’y manque jamais. Les Potowatomies s'assemblent le matin pour la prière en commun, la messe et l'instruction; ils font de même ensemble la prière du soir ?, » Certes, il restait cependant encore beaucoup à faire; et M"° Duchesne ne voyait pas sans peine ces chrétiens imparfaits dévorer sept repas par jour, passant le reste du temps dans le sommeil et l’oisiveté. Mais elle n’en était pas moins montée à l'action de grâces, et elle écrivait : « J’en ai dit assez pour prouver qu'on peut avoir une vraie vocation pour un pareil état, en faisant voir comment le Seigneur peut le bénir et le récompenser *. »

Les commencements de la fondation furent plus difficiles qu'on ne l'avait prévu. À défaut d’une maison qui n'existait qu'en projet, les religieuses durent accepter la cabane d’un sauvage, lequel spontanément se réfugia sous une tente, lui et toute sa famille. Elles

1 Sugar-Creek, 12 septembre 1841.

2 Jbid., 21 juillet 1841, 3 Jbid., 42 septembre 1841

n’en ouvrirent pas moins une école, le 19 juillet, fête de saint Vincent de Paul. L'habitation et l’école s'élevaient sur l'éminence d'où le regard plongeait sur la plaine sans fin. L'église ou chapelle en bois était près de là, desservie par le P, Allen, dont la charité procura aux religieuses deux vaches, un cheval et une paire de bœufs. Le laitage et le jardinage leur permirent de subsister, au sein d'une indigence qui faisait leurs délices : « Nous ne cèderions pas notre place pour tout l'or du monde, écrivait M"° Mathevon, tant nous sentons notre bonheur de pouvoir imiter l’adorable pauvreté de notre divin Maître‘. » Au mois d'août elles eurent enfin une maison en bois, dont leur nègre avait été l'architecte et le charpentier. « Dans notre lit de sauvage, écrit M"° Mathevon, nous dormons mieux que dans le palais des rois. Le lard, le laitage, les légumes, le riz, le pain de maïs et de blé, voilà notre nourriture. Nous avons grand appétit, et nos santés se sont améliorées. »

Bientôt cinquante jeunes filles remplirent la petite école; les femmes y venaient aussi apprendre à travailler. Mais le plus difficile était de les entendre et de les entretenir ; car rien ne ressemble moins à nos langues d'Europe que les dialectes rudimenlaires et rauques des peuplades indiennes. Les maitresses commencèrent donc par se faire écolières : « Deux sauvagesses nous apprirent le potowatomie, écrit M"° Lucile, et au bout de quinze jours nous pouvions chanter des cantiques en cette langue ; mais nous n’en sayions pas assez long pour parler. » M"° Mathe-

1 Lellres annuelles de la Sociélé du Sacré-Cœur, 1841, p. 72.

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von ajouté : « Dès que cela nous fut possible, nous apprîimes les prières de l'Église à nos Indiennes, et, en particulier, les lilanies de la sainte Vierge, que l’on a coutume de chanter le dimanche après vèêpres. Bientôt, notre cabane n'étant pas assez grande pour contenir toutes nos élèves, nous avons fait une salle avec des branches d'arbres. Nos enfants sont intelligentes et saisissent facilement tout ce que nous leur montrons. Elles font ce qu'elles veulent de leurs doigts !. »

On les appliqua donc au travail manuel. Pendant que les Pères Jésuites tenaient école de culture, le Sacré- Cœur tint école de cuisine, de couture, de filage et de tissage. On apprit aux femmes à se faire des vètements. Le costume adopté, depuis qu’elles étaient chrétiennes, consistait simplement en deux aunes de drap bleu roulées autour du corps. On confectionna aussi, à l'usage des hommes, de longues chemises avec lesquelles ils pouvaient assister à l'office divin. Les sœurs ont raconté que, dans les commencements, elles avaient bien de la peine à retenir leur rire, en voyant ces braves gens s’avancer gravement à la table sainte dans cet uniforme sommaire; et elles avaient besoin de se rappeler la robe blanche des néophytes d'autrefois.

‘Un redoublement de piété dans ces âmes simples et dociles fut le fruit des travaux de leurs instilutrices : « Nos femmes sont presque toutes de nouvelles converlies, et elles ont encore la ferveur de leur baptème, écrivait M®° Lucile, je n’ai jamais vu tant de foi et de simplicité. » Celle des hommes n'était pas: moindre,

1 Sugar-Creek, 3 août 1841, passim,

Une des promesses de leur baptème avait été de s’abstenir de liqueurs enivrantes : ils:y étaient fidèles, et le chef ne se gènait pas de chasser tout homme blanc qui venait leur apporter de la liqueur de feu. Quand le Père était absent, un sauvage le remplaçait pour faire non-seulement la prière, mais le sermon. D’autres le secondaient dans l’apostolat de leurs frères : « Tu serais touchée de la piété de cette bonne nation, écrivait M'"° Duchesne à sa sœur, M"° Jouve. Le prêtre appelle souvent un de ses catéchistes, qui s’avance aussitôt tête baissée, et commence d’abord à parler timidement, enveloppé dans sa couverture. Puis , bientôt il s’anime, sort son bras, et achève son discours en orateur, sans que rien l’intimide. » La mère Duchesne observait que le christianisme transformait non-seulement l'âme de ces sauvages, mais aussi les traits de leur physionomie, à ce point qu’un païen était toujours reconnaissable à son air farouche et misérable. Le samedi on assiégeait le confessionnal , dont chaque paroissien s’approchait tous les mois. Le dimanche on comptait régulièrement plus de cent personnes à la sainte Table !.

La vie surnaturelle débordait dans ces âmes dignes de l’âge d’or de la foi. Dieu se plaisait en elles, et plus d’une s'élevait à une haute sainteté. M°° Mathevon rap-: porte que deux fois la sainte Hostie, s'échappant des mains du prêtre, était allée d'elle-même se placer sur les lèvres d’une pauvre sauvagesse. Une Indienne racon: tait qu’elle avait été instruite de la religion par la sainte Vierge elle-même, qu'elle voyait souvent; et les vertus sublimes de sa vie et de sa mort confirmèrent la sincé-

1 À Mie Jouve, 24 avril 1842, Lettres à sa famille, p, 155 et suiv,

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rité de son naïf témoignage. Un bon sauvage avait entendu dans la forêt son ange gardien lui parler à l'oreille, et lui apprendre ainsi tout au long l'histoire de la Passion de Jésus-Christ. M Duchesne disait, dans une de ses lettres : « On assure que le cimetière des Potowatomies renferme des corps de saints. Aussi, dans mes promenades solitaires, je sollicite le bonheur d’avoir mes os réunis aux leurs !! »

La mère Duchesne se sentait renaître dans ce milieu de sainteté et de pauvreté. « Ma santé a beaucoup gagné dans ce pays, écrivait-elle à sa sœur. J'y ai repris des forces, une meilleure vue, et je conserve l'usage de tous mes sens, malgré mes soixante-treize ans *. » Parfois même, au récit que lui faisaient, au retour de leurs courses apostoliques, tantôt le P. Allen, tantôt le P. de Smet, elle se prenait à rêver des conquêtes nouvelles. « J'éprouve, écrivait-elle à la mère générale, j’éprouve les mêmes mouvements pour la mission des Montagnes Rocheuses, ou toute autre semblable, que j'éprouvais en France pour venir en Amérique, et que je sentais en Amérique pour les pays sauvages. On dit qu'aux Montagnes Rocheuses on vit plus de cent ans. Maintenant ma santé étant rétablie, et n'ayant d’ailleurs que soixante-treize ans, je pense que je pourrais avoir encore dix années de travail. D'autres fois, je crois plus parfait d'attendre les événements qui décideront de mon sort 5, »

M" Duchesne se trompait ; il n’y avait plus en elle que le cœur qui restât jeune; et elle dut constater que

| Sugar-Creek, 21 février 1842, ? Sugar-Creek, 4 février 1842, p. 153.

3 À Me Barat, 23 février 1842,

ces rudes travaux n'étaient plus de son âge. Il lui fallut d’abord renoncer à jamais pouvoir se faire entendre dans la langue indienne : « Elle est difficile et tout à fait barbare, écrivait-elle à sa sœur. Des mots interminables de huit à dix syllabes, point de dictionnaire, point de grammaire, pas de livre. Je ne crois pas pouvoir apprendre une telle langue !. »

Mais, grâces soient rendues à Dieu, il y a, dans notre sainte religion, un autre apostolat que celui de la parole. Il y a premièrement celui de la prière. C'avail été l'exercice de la vie entière de M"° Duchesne : ce fut exclusivement celui de son séjour chez les Potowatomies. « La pauvre mère prie tout le jour, écrivait M" Mathevon, ne pouvant presque plus rien faire que tricoter ?. » On raconte, en effet, qu’elle passait ordinairement quatre heures de la matinée et quatre heures de la soirée dans la chapelle qui servait d'église paroissiale. Là était son domicile. La voyant immobile devant le Tabernacle, les sauvages, saisis d’un religieux respect, s'’approchaient d'elle en silence, et baisaient par derrière le bord de son vêtement. Habitués à nommer les personnes par leur trait le plus caractéristique, ils avaient appelé celle-ci la femme qui prie loujours. Le dimanche, M"° Duchesne ne quitlait pas le pied de l'autel, demeurant à l’église, même entre les offices, hors ie temps de son diner. Encore ce pauvre repas de légumes et de fruits, elle se le faisait apporter, et le prenait sur le seuil de la maison de Dieu. Quelquefois, après vèpres, elle consentait à faire une promenade dans la prairie; c'était pour prier encore. Elle se diri-

1 Sugar-Creek, 2 septembre 1841. Recueil, p. 149 et 450. 2 Sugar-Creek, 3 août 1841, Recueil, p, 30,

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