SA NAISSANCE
l’'ardente-sollicitude de la fille dont la vie fait le sujet de ce livre.
Cette enfant vint au monde le soir du 29 août 1769, en la veille de la fête de sainte Rose de Lima, dont on joignit le nom à celui de Philippine, qu’elle devait porter. Ce nom, emprunté à celui d’un apôtre, était une sorte de présage de sa mission future; et ce n'est pas non plus sans un dessein du Ciel qu’elie entra dans la vie sous les auspices d’une vierge que l'Église appelle « la première fleur de sainteté produite par ce Nouveau-Monde, » dont Philippine devai' être un jour le missionnaire !.
Ce fut sans doute dans le dessein de la placer sous un patronage plus auguste encore qu’on attendit, pour lui conférer le baptême, le jour du 8 septembre, fête de la Nativité de la sainte Vierge. On lui donna pour parrain un de ses oncles maternels, Jean-Antoine Périer, et pour marraine sa grand'mère Élisabeth Dupuis, femme de Jacques Périer. Le baptême fut célébré dans l’église Saint-Louis, alors la seule paroisse de la rive gauche de l'Isère, et les deux familles se firent un devoir d’y assister, comme l’atteste le registre où figurent ieurs noms.
Sur la place de Saint-André, et séparé seulement par une rue étroite de l’éguise de ce nom, en face du palais gothique des comtes de Dauphiné converii dès lors en palais de justice, s'ouvre un couloir voûté, débouchant dans la cour intérieure d’une maison qui porte bien encore le cachet d'un autre siècle. Cette
! Primus Americæ meridionalis flos sanctitatis, virgo Rosa. (Brev. Rom., Il noct., lect, 1, die 30 aug.)
maison était celle de la famille Duchesne. Les transformations de sa façade extérieure et la distribution actuelle du logis ne permettent guère au visiteur de la reconstituer telle qu’elle était alors. Mais l'aspect de l'escalier, qui est d'un grand caractère, et celui de la petite cour, d’un côté percée irrégulièrement d'étroites fenêtres grillées comme celles d’un cloître, et de l’autre présentant quelques ouvertures qui ne sont pas sans slyle, donnent fidèlement l’image des habitudes sévères et modestes d’une famille bourgeoise nombreuse et aisée, mais qui n'avait pas encore émergé au grand jour de l'illustration. Une porte aujourd’hui murée, mais encore visible, ouvrant sur cette cour, faisait communiquer la maison des Duchesne à celle des Périer, et permettait ainsi aux deux familles alliées de se voir journellement. C’est là que s’écoula l'enfance de Philippine, à l'ombre, pour ainsi dire, de l’église collégiale de l’apôtre saint André, son modèle dans l'amour des âmes et de la croix.
Dieu qui, selon l'Écriture, « façonne les cœurs un à un‘ » en vue des destinées qu'il leur a assignées, permit bientôt d’entrevoir de quelle matière précieuse il avait fait celui de la jeune Philippine. Elle avait bien la roideur et la ténacité du caractère Duchesne, comme on disait à Grenoble; et qu'il faudra d'années, de travail et de vertu pour assouplir ce caractère, si tant est qu'on parvienne à le refaire jamais! Mais aussi que de ressources offrent de pareilles natures, lorsque c'est vers le bien qu’elles poussent leurs énergies! On remarqua de bonne heure dans cette enfant d'espérance
1 Deus finxit sigillatim corda eorum. (Ps, xxx1t, 15.)
SES PREMIÈRES DISPOSITIONS 9 de précieuses dispositions à la générosité. Une grandeur d'âme naturelle la portait d'instinct à s’oublier elle-même pour se dévouer aux autres. « Elle avait recu du Ciel une beauté remarquable, rapporte une de ses sœurs; mais à l’âge de trois ans, ayant perdu, par suite de la petite vérole, une partie de la finesse native de ses trails, elle ne montra jamais, ni alors ni depuis, aucun regret de celle perte. Au contraire, voyant sa sœur plus favorisée qu’elle de ces dons extérieurs, Philippine, loin d’en ressentir aucune jalousie, était sans cesse occupée à rehausser et à faire valoir les avantages de cette sœur chérie‘. » Ce renoncement n'est pas d’une femme : on commençait dès lors à sentir un cœur d'homme dans M"° Duchesne.
C'est dès cette époque aussi que se révéla son amour pour les malheureux. Elle accueillait généreusement les mendiants qui se présentaient à la porte de son père. Elle se dépouillait pour eux de ce qu’elle possédait, leur distribuant aussitôt l'argent que ses parents mettaient à sa disposition, et comme on lui faisait observer que ces petites sommes lui étaient accordées pour ses menus plaisirs : « Mais, répondait Philippine avec une noble candeur, le plus grand de mes plaisirs c'est de faire du bien. »
La virilité de l'esprit répondait à celle du cœur, c’est là le trail principal de cette physionomie. On chercherait en vain, dans ce printemps de la vie de M" Duchesne, de ces fleurs d'esprit ou de grâce enfantine dont les historiens aiment à parer les débuts des existences illustres. Cette petite fille, par le sérieux de ses
1 Notes de sa sœur Mme Jouve, p. 1.
goûts, semblait avoir dix ans d'avance sur ses compagnes. « À l’âge où les: enfants jouent avec des poupées, nous raconte sa sœur, Philippine n’y pensait plus. À peine avait-elle neuf ans, que je la voyais faire gravement la lecture à sa sœur aînée, qu’une longue maladie retenait dans son lit. Or, le livre dont elle avait fait choix pour la distraire était l'Histoire romaine. » Il y avait sympathie entre cette âme énergique et l’héroïque race de qui l’on a écrit que « le fond du Romain est d'agir courageusement et de souffrir de même !. »
Celte disposition à l'admiration et à l'amour des choses généreuses et grandes n’attendait, pour éclater, qu’un objet digne d'elle, quand lui fut révélé providentiellement un ordre d’héroïsme bien supérieur à celui des hommes de l’ancienne Rome. « Ma première estime pour l’état de missionnaire, écrivait-elle plus tard, vint des conversations d’un bon Père jésuite qui avait fait les missions de la Louisiane, et qui nous racontait des histoires de sauvages. Je n’avais que huit ou dix ans, et néanmoins j’estimais heureux les missionnaires ?. »
La colonie française, qu’on comprenait alors sous la dénomination générale de Louisiane, embrassait le bassin du Mississipi jusqu’à la région des lacs. Or, au commencement de ce siècle, la religion avait traversé dans toute cette contrée une crise sanglante; et le Père jésuite dont parle M" Duchesne pouvait lui raconter des actes de dévouement bien capables, en effet, d’enflammer ce
1 Facere et pati fortia, romanum est. (Tite-Live.) 2 Mémoire à Mme Barat sur sa vocation, février 1818, 4re feuille, p. 2,