SOM PREMIER AMOUR DES MISSIONS
jeune cœur. Dans cette gloire du martyre, les jésuites avaient eu la principale part. On se souvenait encore, par exemple, du Père Rasles fusillé, puis scalpé, outragé, assommé, haché par une troupe de bandits aux ordres de trois officiers anglais, au pied de la croix que lui-même avait plantée parmi ses chers Abnakis. On racontait aussi les cruautés exercées par les derniers païens de la tribu des Natchez sur leurs missionnaires : le Père Du Poisson décapité en se rendant de l’Arkansas à la Nouvelle-Orléans; le Père Souel criblé de coups de feu, et sa soutane sanglante servant de trophée à l'insurrection; le Père Doutreleau, l’apôtre des Illinois, assailli pendant sa messe sur le rivage des Yasous, et se sauvant sur une pirogue en habits sacerdotaux, sans que les balles pussent l’atteindre ou lui faire de mal. On décrivait les cruautés sacriléges des sauvages, se parant, eux et leurs chevaux, des vêtements sacrés et des ornements de l’autel, portant à leur cou des patènes suspendues, buvant et donnant à boire dans les ciboires et Les calices!. Mais on pouvait aussi raconter le châtiment infligé par nos armes à ces profanateurs, les consolations que la religion recueillait parmi les indigènes des bords du Missouri, les toutes-puissantes entreprises du sulpicien Picquet dans l'Amérique septentrionale, et la moisson abondante qui appelait dans ces régions de nouveaux missionnaires. « J’enviais leurs travaux sans m’effrayer de leurs dangers; car, en même temps, je lisais l’his-
1 Voyez, sur ces événements, Lettres édifiantes, t. X, p. 146, 244; t. XI, p. 132, 142, 176, édition in-18. — Hist. des missions, de M. Henrion, t. Il, rie partie, p. 608.
toire des martyrs', » rapporte M"° Duchesne. Le martyre! C’est déjà le point de mire de ce jeune cœur, comme autrefois celui de sainte Thérèse enfant. Nous venons de voir briller la première étincelle dont le souffle d'en Haut devait faire jaillir une si vive clarté.
Jusqu'ici l'éducation de Philippine avait été principalement l'ouvrage de sa mère, véritable femme forte, en qui l'esprit chrétien rehaussait et dirigeait l’intelligence pratique qui caractérisait la race des Périer. Mais se voyant bientôt chargée de quatre enfants, trois filles et un fils, M"° Duchesne comprit que son devoir était de remettre en d’autres mains cette grande mission, à laquelle elle ne pouvait plus s’'employer suffisamment par elle-même; et comme la Visitation avait héréditairement la juste confiance de toute sa famille, elle mit sa chère Philippine au pensionnat que cet Ordre dirigeait à Grenoble, dans le monastère de Sainte-Marie-d’en-Haut.
Ce monastère, qui occupe une place considérable dans l’histoire de la vie de M" Duchesne, s'élève à mi-côte de la montagne de Rachais, sur la rive droite de l'Isère. On y arrive par une rampe escarpée, tortueuse, bordée de maisons noires de l’époque de la Ligue, qui, serpentant sur le flanc de la colline, amène tout à coup, par un brusque tournant, devant une sorte d'arc ou de porte monumentale, où se lit cette inscription : « Sainct François de Sales a choisi ce lieu pour fonder le quatriesme monastère de son ordre de la Visitation-de-Saincte-Marie. La première pierre fut posée en sa présence le 16 octobre 1619. »
! Mémoire à Mme Barat sur sa vocalion, 1re feuille, p. 2.