SA VIE DANS SA FAMILLE
êlre viril dans la formation de l'esprit comme du cœur de cette femme forte, l'instruction aussi bien que l’éducation.
C'est ainsi que Philippine étudia le latin, particulièrement en vue de comprendre l'Écriture sainte, dont nous la verrons faire un si bel emploi dans ses lettres. Elle dut s'appliquer aussi, avec ses cousins, au calcul usuel que M. Périer, leur père, homme éminemment pratique, mettait en première ligne dans l'ordre des sciences utiles. On lui fit en outre étudier la musique, mais ce fut sans résultat : ni l'esprit, ni la main de cette nature inflexible ne se prêtaient à un art qui ne vit que de souplesse, de mesure et de nuances. « Le dessin était son art de prédilection, nous apprend sa sœur, et elle y eût réussi admirablement, si l’on eût éié à même de lui procurer un maître distingué. » Nous le croyons sur parole à défaut d’autres preuves, car les peintures d'elle, très-rudimentaires, qui nous sont conservées, ne sont, il faut bien l’avouer, que les essais d’un talent encore à l’état d'enfance. A vrai dire, le don propre de M"° Duchesne, c’est celui du style, si ce nom peut être donné au jet spontané d'une âme aussi désintéressée de la forme et de l’art. À peine même échappe-t-il à l'incorrection. Mais la grandeur et la force s’y impriment en traits d’une vigueur abrupte : c’est un style de bronze et de feu, comme son caractère.
Les parents de Philippine se flattaient de l'espérance de conserver dans le siècle une fille si capable de s'y distinguer. Ce n'est pas cependant qu'elle se relâchât en rien de sa fidélité aux pratiques religieuses qu’elle s'était prescrites. « Depuis sa sortie de Sainte-Marie-
d’en-Haut, rapporte sa sœur, je l'ai vue se confesser et communier régulièrement tous les quinze jours, » circonstance remarquable pour une époque où le préjugé janséniste éloignait les fidèles de la communion fréquente, laissant ainsi les âmes, sous couleur de respect, mourir de soif auprès de la source de la vie. Philippine s’y retrempait dans sa résolution d’appartenir à Jésus-Christ; « mais, ajoute sa sœur, elle gardait un profond silence sur sa vocation, afin d'éviter les contradictions qu’elle craignait d’éprouver, de la part de ses parents, sur ce sujet sensible. »
Cependant arriva l'heure de se prononcer. La jeune fille venait d’avoir dix-sept ans. Sa sœur puînée, Charlotte, ayant été dès lors demandée en mariage, M. et Mr° Duchesne estimèrent qu'il convenait préalablement de pourvoir Philippine; et ils lui présentèrent un parti honorable, insistant beaucoup pour qu'elle acceptât. La jeune fille refusa : « Non point, expliqua-t-elle, qu’elle eût rien à objecter contre cet établissement, mais uniquement parce qu’elle se sentait appelée à l’état religieux. » Ses parents n'insistèrent plus; c'était sur le temps seul qu'ils comptaient désormais pour donner un autre cours aux idées de leur fille. Ils se trompaient ; Philippine, qui se voyait dès lors affranchie de toute contrainte par la publicité de sa résolution, commença à se prononcer hautement dans sa conduite. Elle renonça à toute réunion de plaisir, à toute parure superflue, montrant même, dans ses refus de paraître parmi les fêtes, comme dans l'exactitude de ses pratiques religieuses, une sorte de roideur qui est l'excès de la force, et qu’il faut nous résigner à trouver longtemps encore dans ce mâle caractère.