SA VISITE À SAINTE-MARIE
sation; il me semblait déjà voir la Visitation relevée de ses désastres, et, de plus, une maison de Carmélites établie dans l’ancienne aumônerie. » M'° Duchesne avait amené avec elle sa jeune sœur et sa petite nièce, Amélie de Mauduit, alors âgée de trois ans. Philippine montrait un à ün à ses compagnes les lieux qui lui rappelaient son bonheur passé. Arrivée sur la terrasse où poussait une herbe épaisse, elle ne fut pas peu surprise d'entendre sa nièce s’écrier, en se roulant et folâtrant sur ce tapis de verdure : « Oui, je viendrai ici, j'y serai pensionnaire, et j'y ferai ma première communion. » Celte étrange parole frappa M'° Duchesne, habituée à tenir compte de toute indication de la volonté céleste : « Mon Dieu, s’écria-t-elle, vérifiez ce présage que vous avez inspiré aux lèvres d'une enfant t, » Il lui sembla plus lard que, dans cette réunion en une pareille fête d’une novice visitandine, de religieuses carmélites et d’une future pensionnaire, le Seigneur avait voulu lui donner une image de ce que devaient être un jour, dans le même lieu, l'esprit, la dévotion et le ministère du Sacré-Cœur.
Dès ce moment, son désir se changea en un dessein arrêté de racheter Sainte-Marie-d’en-Haut. Selon son habitude, elle négocia d’abord l'affaire avec le Ciel. Ainsi fut passé, entre elle et son protecteur saint Fransois Régis, un contrat bien en règle, dont la teneur #suit : « Si dans un an je suis à Sainte-Marie-d'en-Haut, onformément à mes désirs, 1° j’enverrai quelqu'un à a Louvesc pour y faire une neuvaine de messes au ombeau de saint François Régis, et une neuvaine de
1 Histoire du Sacré-Cœur, par Mme de Coriolis, f, 55, col, 3 et 4
prières ; 2 je communierai tous les ans le jour de sa fête, jeünant la veille en son honneur; et si cela est impossible, je me ferai suppléer ; 3° j'établirai dans la maison un oratoire en l'honneur de ce saint; 4° j'instruirai ou ferai instruire douze pauvres dans la religion!.» Ce vœu de M'° Duchesne, cet engagement au service de la foi et de la charité, était digne d'elle et de celui qui en recevait le serment.
La seconde proteclion qu'elle seménagea fut celle des enfants qu’elle catéchisait : « Je les fis prier afin que Dieu m'éclairât, car le temps de la divine miséricorde approchait pour moi. » À quoi elle ajoute ces paroles de foi : « Mes affaires étant si bien recom- : mandées, mon courage se rehaussa et je commença # à agir. » 1
Sa première démarche fut de s'assurer le suffrage de plusieurs hommes de Dieu. Elle s’'adressa d'a- | bord à M. Brochier, vicaire général, ancien confesseur de la foi, qu’elle avait pu rencontrer naguère ! dans les prisons de Sainte-Marie-d'en-Haut. Cet homme ! plein d'expérience, et animé du seul esprit de Jésus- É Christ, lui fit une réponse dont le premier et dernier Î mot était : « Le doigt de Dieu est là. » Un autre prètre À de haute vertu, que nous retrouverons souvent dans M celte histoire, M. l'abbé Rey, vicaire général, fit la M même réponse. M'° Duchesne nous apprend qu'elle! avait aussi grande confiance dans un saint prêtre qui M desservait alors l'hôpital de Grenoble, et qui se re! commandait par sa dévotion au sacré Cœur de Jésus. # Comme c'était ce divin Cœur dont elle conspirait à"
1 Histoire de la Société du Sacré-Cœur, par Mme de Coriolis, p. 5.
ELLE RACHÈTE SAINTÉ-MARIE 51 rétablir le règne, elle s’adressait de préférence à ses partisans, pour les engager dans son saint complot.
Ses démarches commencèrent par une requête concertée avec l’ancienne supérieure de Sainte-Marie, la mère de Murinais, et adressée, au nom des religieuses survivantes, à M. du Bouchage, administrateur du département. Cependant l’entreprise languissait sans
résullat, lorsque M'° Duchesne fit agir sa famille. Le ‘mari de sa grande amie, M" de Rollin, ayant fait à | cette époque une grave maladie, Philippine le soigna
avec un dévouement si généreux que sa cousine, touchée de reconnaissance, lui demanda quel moyen elle aurait de reconnaître une telle charité. « Il n’y a qu'une seule chose qui puisse me faire plaisir, répondit Philippine, ce serait que votre mari usât de son influence pour nous faire avoir Sainte-Marie-d’en-Haut. » M. de Rollin était un homme considérable. Avocat général au parlement de Grenoble en 1788, membre du Tribunat en 1800, jurisconsulte distingué, appelé à collaborer à la rédaction du Code Napoléon, ensuite successivement préfet à Évreux et à Anvers, il ne demanda pas mieux que de mettre son créait au service de la parente à laquelle il se savait lui-même si redevable. Les frères Périer, alors fort en vue à Paris, où ils créaient une des plus opulentes maisons de banque de l’Europe, s'entremirent également pour leur pieuse cousine. C’est ainsi qu’enfin, le 10 décembre 1801, la maison de Sainte-Marie fut adjugée,
moyennant huit cents francs de loyer et les frais de
réparations, à M'° Duchesne. Ce jour était le dernier d'une quarantaine de prières que Philippine avait faite au Cœur de Jésus à cette intention.
Elle était triomphante. « Le préfet, raconte-t-elle, parut jouir de mon contentement. » Puis, par une admirabie inspiration de foi, voici de quelle manière elle témoigna à Jésus-Christ sa reconnaissance. Ce passage est sublime : « Au sortir de la préfecture, mon premier soin fut d'aller remercier Dieu de ses largesses chez un pauvre malade, que j'allais voir presque tous les jours, et chez qui j'avais souvent invoqué saint François Régis pour lui et pour mes affaires. 11 parut oublier ses maux pour ne penser qu’à la nouvelle que je lui annonçai à lui le premier, comme à Jésus-Christ mon bon Maître, qu'il me représentait par ses souffrances !. »
- Le même jour M'° Duchesne reçut la visite d’un prêtre qu’elle connaissait à peine, et qui cependant devait être l'instrument de la Providence dans l’œuvre dont elle venait de prendre l'initiative. Ce digne prêtre s’appelait Jean-Baptiste-Joseph Rivet, et il élait connu dans la ville pour sa sainteté et la sagesse de sa direction. Ayant appris le succès de M''° Duchesne, il venait lui apporter ses encouragements. Il y joignit la nouvelle que le Concordat signé entre le pape Pie VIT et le premier Consul allait recevoir tout de suite son exécution. L'acte réparateur de M"'° Duchesne coïncidait avec la renaissance légale de l'Église en France; et celle précieuse visite, reçue en pareil jour, lui parut la réponse immédiate de Jésus-Christ à celle qu’elle venait de lui faire dans la personne du pauvre. | |
Maintenant il s'agissait de s'installer sans retard, et
én dépit de toutes los contradictions. « On me trouvait
Fr
1 Histoire aulographe de SaintesMarie, p. 8.
ELLE PREND POSSESSION DÉ SAINTE-MARIE 53 téméraire, raconte M'° Duchesne, d'aller habiter une maison près de tomber, et de laquelle on pouvait de nouveau être chassé. On m'accusait de n'avoir consulté personne, d’avoir tout sacrifié à mon amour-propre. » De quoi allait donc vivre le pauvre monastère? Quels élaient ses revenus? Non content d'y faire, comme précédemment, vœu de pauvreté, n'y ferait-on pas aussi vœu de mendicité? » D’autres conseillaient d’attendre jusqu'à Pâques suivant. « Je répondis, rapporte bravement M°° Duchesne, que je ne diffèrerais pas d’une heure mon retour dans le saint asile après lequel j'avais lant soupiré; qu’il élait temps de montrer au monde qu'il en avait menti, quand il! avait osé dire que nous étions des victimes forcées, et que nous nous plaisions avec lui !, » — « Que d’autres, répondait de même saint Jérôme aux détracteurs de son monastère, que d’autres en pensent ce qu'ils veulent : pour moi, ce que vous appelez ma prison est un château, et mon désert un paradis ?. »
Ce fut le 14 décembre, quatre jours seulement après l’adjudication, que M'° Duchesne rentra, ainsi qu’elle s'exprime, dans la maison du Seigneur. « Je ne pus le faire la veille, jour anniversaire de la mort de sainte Chantal, ce qui eût élé une consolation pour moi. Les petits enfants de mon catéchisme portèrent mes paquets avec un emprèssement incroyable, malgré la pluie qui les mouilla tout le jour. Ils ne commirent point la moindre infidélité. J'arrivai à Sainte-Marie le soir à la nuit, après tous mes effets, que le concierge reçut.
| Histoire aulographe de Sainte-Marie, p. 9.
? Viderint alii quid sentiant, Mihi oppidum carcer et solitudo para-
disus est. (Hieron. Epist, 11 ad Ruslicum.)
Il faisait un grand vent, et la pluie tombait toujours; mais je n’élais pas si mouillée que mes pauvres enfants: l'eau ruisselait sur leurs habits, et cependant leur visage portait le contentement, heureux indice de celui du Seigneur!, »
Nous venons d'assister aux premières armes du zèle de M'° Duchesne; et sur quels champs de bataille ! « Il faudrait, a écrit une des plus nobles victimes de nos récentes fureurs, il faudrait avoir passé par le martyre pour devenir un maître parfait ?. » La Terreur, les prisons, l'échafaud vu“de près, furent cette école sublime pour l’apostolat, tout de combat et de périls, que Dieu destinait à M'° Duchesne.
Mais, si grande que soit l’œuvre de ces commencements, le cœur de l’ouvrière est plus grand encore ; et voici que maintenant ni le soin des prisonniers, ni le salut des petits ne lui suffisent plus. C’est trop peu désormais de rendre des enfants et des disciples à Jésus-Christ, M'° Duchesne se met en devoir de lui rendre des épouses ; et c’est sur le lieu même où la haine de son nom a entassé ! hier les confesseurs de la foi, qu'elle rouvre le premier sanctuaire où retentiront ses louanges, et où s’allumera M un zèle impatient de lui rendre plus qu'il n’a perdu. |
1 Hisloire autographe de Sainte-Marie, p. 9.
? Le Père Captier, fusillé à Arcueil le 25 mai 1871,