SON INSTALLATION A SAINTE-MARIE
de prince ne fut préparé avec plus de sollicitude que l'habitation disposée par l'ancienne novice pour l'Époux de ses désirs, « La maison fermait mal, rapporte son récit; mais j'étais sans frayeur dans celte solitude, pensant que Dieu, ayant été mon guide, serait aussi mon gardien, jusqu'à ce que j'eusse eu le temps de pourvoir prudemment à notre sûreté. Je m'en occupai bientôt; et mon temps se passait ou avec des ouvriers, ou à faire la cuisine, ou à balayer des parties de la maison qui ne l'avaient pas été depuis dix ans, ou à sortir l’eau et la neige de notre demeure. Tout était plaisir dans ces occupations; j'éprouvais les contentements de sainte Thérèse balayant dans son monastère. Jamais les plaisirs du monde les plus vifs ne m'en ont autant procuré. Nous allions prier à l’église, où il manquait trois fenêtres et une porte; le froid était très-vif, et nous ne le sentions pas. »
Le jour de Noël fut une grande et heureuse journée pour le pauvre monastère. Chacune des sœurs avait dû jusqu'alors conserver l’habit séculier : c'était prudencé, dans un pays où le costume religieux avait été tant honni et tant exposé, depuis dix ans de proscription. M'° Duchesne n’en tint nul compte, et elle dit à ses sœurs de se faire chacune une robe de Visitandine que l’on prendrait le jour de Noël, auquel notre Sauveur était apparu dans le monde, revêtu de notre chair de mortalité. Le soir, veille de ce jour, elle et ses compagnes descendirent à la ville chargées de leur petit paquet pour le faire bénir. Un ouvrier, ancien frère de la grande Chartreuse, brave homme « qui eut loujours du zèle pour la maison », marchait devant elles, une lanterne à la main. On arriva à l'église, où
les attendait le prêtre qui bénit clandestinement ces généreuses livrées, et célébra ensuite le saint sacrifice. De retour à la maison, « nous primes aussitôt nos robes comme un présent de Jésus naissant, » dit M"° Duchesne. Elle devait rester fidèle à ce vêtement d'honneur jusqu’à son dernier jour
Le surlendemain 27, fête de l’apôtre saint Jean, elle fut fière d'en faire montre à deux illustres visiteurs ecclésiastiques. C'était M Spina, archevêque de Corinthe in partibus, et M Caselli, tous deux revêtus plus tard de la pourpre romaine. Ces deux prélats, venus en France pour le Concordat, avaient été conduits à Sainte-Marie-d'en-Haut par M. l'abbé Rivet et M. de Rollin, qui lui avaient parlé du généreux projet de M'° Duchesne. Ils bénirent ce premier germe de la résurrection de la vie religieuse, et M"° Duchesne témoigne de la joie au’elle et ses sœurs ressentirent à paraître en uniforme, dès cette première revue des légats du grand Roi. Elle regarda leur visite comme étant pour son œuvre la sanction de l'Église, dont ils étaient la haute représentation.
D'ailleurs, son zèle pour le culte public de Jésus- Christ avait devancé l'acte de la promulgation de la paix religieuse. Elle n’osait pas encore ouvrir aux fidèles la porte extérieure de l’église de Sainte- Marie, mais elle trouvait moyen de les y introduire par l'intérieur du couvent, et l'office s'y célébrait avec solennité. « Ainsi, dit M" Duchesne, notre église de Grenoble fut la première où le culte catholique parut dans sa splendeur après la révolution?. »
1 Histoire autographe de Sainte-Marie, p. 10. 2 Jbid., p. 13.