LE DÉTACHEMENT DU CŒUR
délectable repos qu'une âme dégagée goûle, même sur terre, dans le sein du Bien-Aimé!. »
Cette fermeté de M" Barat ne se démentit point. Sauf de rares et courtes apparitions à Grenoble, ellemême se condamna à vivre loin de cette fille non moins énergiquement que tendrement aimée : « Je vous désire près de moi, lui mandait-elle plus tard, mais ce n’est pas le moment : il faut souffrir, et souffrir sans consolation. Quelle devrait être notre joie, si nous avions la foi ?! » Un moment cependant elle eut la tentation de l'appeler à Poitiers, où elle se trouvait alors; mais bientôt prenant conseil d’un amour plus fort : « Vous y auriez été trop heureuse, lui écrivit-elle, la vie ne doit pas être pour vous un temps de jouissance. » À quoi elle ajouta cette vigoureuse expression de nos livres saints : « Notre-Seigneur veut que vous soyez une épouse de sang *. »
Le missionnaire doit être un homme de désirs. Pressant de ses vœux l’avénement du règne de Jésus-Christ dans les contrées lointaines, M"° Barat ne manquait pas de faire part à sa fille des progrès de la foi. Tantôt elle lui communiquait les nouvelles écrites par les missionnaires ; tantôt, comme à Bordeaux, où elle dut séjourner momentanément, elle lui faisait partager les saintes ambitions que l'aspect des navires en partance dans ce port avait réveillées dans son âme.
Mais en encourageant des vœux si magnanimes , elle en ajournait la réalisalion. « En apprenant ces nouvelles, vous allez vous écrier, ma fille: Que Dieu est
É Poitiers, Le: août 1896 et 31 mai 1807.
2 Poitiers, 7 décembre 1807.
3 Poiliers, 6 avril 188,
bon! Mais il faut que vous aussi vous deveniez bonne. L'humilité, la douceur, la charité, la patience, doivent être les vertus familières des apôtres de cette nouvelle chrétienté. Il y faut en tout l'esprit de notre aimable Sauveur. » Alors elle la plaçait dans la conformité à la volonté divine, pour partir ou rester, si Dieu voulait seulement se contenter de son désir. Puis, lui citant l'exemple de Marie d'Agreda, qui, par le seul mérite de ses sacrifices, obtint la conversion de peuplades lointaines qu'elle ne connut jamais : « Priez, écrivait-elle, pour ceux qui sont occupés aux missions étrangères ; mortifiez-vous à cette intention, et vous y travaillerez, quoique éloignée !. »
Le missionnaire est donc un homme de prière. Que donnera-t-il aux âmes s’il n’est uni à Dieu? Et qui a jamais prié plus que François Xavier? En ceci, devançant et outre-passant les désirs de la mère Barat, M" Duchesne enfantait, pour ainsi dire, les âmes de ses futurs néophytes dans une prière incessante. Elle implorait la faveur de ne pas quitter de la nuit le saint Sacrement. La mère Barat lui permit l’adoration nocturne, au moins à titre d'essai, et à la condition qu’elle s’en partagerait les heures avec deux religieuses de sa communauté. Mais M®° Duchesne, selon son habitude, non-seulement prenait pour elle la plus longue faction, mais aimait à se charger encore de celle des autres, oubliant même souvent l'heure de se retirer. Les élèves observaient que telle elles l'avaient laissée la veille au soir, à genoux, immobile, absorbée dans la profondeur de son adoration, telle elles la retrou-
1 Bordeaux, 30 août 1806.