A VIE DE MORTIFICATION
crètement une boîte qui renfermait ses instruments de pénitence. Tout était pauvre dans sa chambre; et nous n'élions pas cerlaines qu'elle se servit mème de la modeste couche qui lui tenait lieu de lit. » A ceux qu'effrayaient pour elle Lant de rigueurs pénitentes : « C’est bien le moins, répondait-elle, que, ne pouvant travailler pour mes pauvres sauvages, je souffre quelque chose pour eux, »
Cette vie d'immolation était l'émerveillement de la mère Barat. Étant venue à Grenoble, en septembre 1807, elle écrivit à M" Émilie Giraud : « Votre bonne mère Duchesne fait les classes le jour, veille la nuit les enfants malades à l’infirmerie , gouverne l'extérieur de la maison, et cela sans gène et presque sans surcharge ; quelle femme forte! » Elie crut cependant nécessaire de refréner les excès, qui eussent abattu l'apôtre avant son entrée dans la grande carrière. « Ménagez votre santé, lui écrivit-elle, ne jeûnez pas jusqu’à altérer vos forces. Je vous prie aussi de prendre vos six heures de sommeil; autrement je vous Ôôterais votre heure d’adoration du soir, et vous vous coucheriez en même lemps que les autres. » El en un autre endroit : « J'ai pensé hier, dans mon oraison, que je devais prendre soin de votre corps aussi bien que de votre âme, et que je répondrais de l’une et de l’autre devant le Seigneur. Or, si forte qu'elle soit, votre santé ne liendrait pas un an à un tel régime; et vous devez vous conserver, afin de travailler longtemps à la gloire de Dieu‘. »
Il est un sacrifice duquel la santé n’a rien à redou-
! Poitiers, 15 juillet 1807.
ter : le sacrifice intérieur, la circoncision du cœur, comme l'appelle saint Paul. La mère Barat prèchait à M'° Duchesne la lutte incessante contre son caractère : « Vous qui aimez tant le bon François de Sales, lui écrivait-elle avec une aménité qui présentait le modèle à côté de la leçon, pourquoi n’avez-vous pas pris son esprit, quand vous étiez à son école? Quelle douceur il apprenait à avoir avec soi-même et avec tout le monde !! »
Elle lui reprochait d'entrer contre elle-même, à chaque défaite qu’elle éprouvait, dans certains accès ou d’indignation ou de découragement, qui aggravaient le mal, comme un lion qui s’irrite ou qui se couche dans la fosse où il vient de tomber. M"° Barat la faisait se relever tranquillement et courageusement : « Je vous recommande, lui disait-elle, de vous supporter avec patience. Jamais donc d’abattement, de tristesse après vos fautes. Un redoublement d'humilité et de confiance en Dieu, voilà ce qu'elles doivent produire ?. »
Envers le prochain, les religieuses, les pensionnaires, les mêmes dispositions étaient recommandées par M"° Barat. Le missionnaire ne doit-il pas se faire tout A à tous? « Travaillez donc, ma fille, à acquérir les » vertus nécessaires pour gagner les cœurs de ces en- W fants : la douceur, l’aménité et l'égalité d’âme que pro- ! duit la patience, avec l'ardent amour de Jésus que je 4 vous désire. »
M Duchesne savait entendre ce langage. Une humble obéissance la sauvait d'elle-même : « Et si parois, | témoigne M"° Deshayes, son caractère l'avait portée à
1 Poitiers, 6 avril 1808.
2 Poitiers, 9 février 1807,
SA VIE D'AMOUR CRUCIFIE 113 quelque excès de sévérité, elle aliait s’en humilier Adevant sa supérieure ; après quoi on la voyait pleine de
charité et de prévenances pour tout le monde, »
… L'amour de Dieu était le levier qui soulevait et ren- | dait légère la croix du sacrifice. M"° Duchesne portait, sentait cette croix de l'amour dans des peines intéieures, dont sa grande directrice était loin de s’étonner. C’élait l'effet d’un pacte explicite conclu avec le Cœur de Jésus, et elle lui en rappelait la circonstance solennelle dans les lignes suivantes : « Souvenez-vous “de ce qui se passa, ma fille, la veille de mon départ, “ète du Sacré-Cœur. L'inestimable faveur de vous con- Bacrer au Cœur de Jésus ne vous fut accordée qu’à la ondition que vous prendriez de sa main la myrrhe, car elle est meilleure pour vous que le miel le plus exuis',» Et quelques mois après, revenant sur ces mèmes souffrances intérieures : « Elles sont la conséquence de plusieurs engagements que vous avez pris avec votre Époux, et dont vous ne devez que vous éliciter *, »
Enfin, dans le printemps suivant : « Souvenez-vous, ma chère fille, que Dieu vous appelle à porter sa croix. Avez-vous oublié ces paroles qu'il fit souvent entendre l'oreille de votre âme, qu'il fallait que vous dejinssiez une victime immolée pour Lui? Avez-vous bublié les promesses solennelles que vous lui fites de le suivre partout où il irait?» Je pourrais vous les rappeler; car combien de fois vous-même ne m'avez- Yous pas fait le témoin et le dépositaire de ces senti-
! Poitiers, 4er août 1806, 2 Poitiers, 10 novembre 1806,
ments de votre cœur? Ils ont été le lien qui a uni nos deux âmes. C’est parce que toutes deux voulaient aimer et souffrir, que Jésus les a réunies de si loin !, »
Me Barat fit plus que de prècher à sa fille l'amour de Jésus et de sa croix. Elle en plaça près d'elle un | modèle excellent. A la suite d’une visite qu'elle fit à % Sainte-Marie, dans l’automne 1807, elle laissa dans à cette maison une professe de Poitiers, M° Thérèse Maillucheau , formée à son école, et qui devint bientôt la compagne et le guide de M" Duchesne dans le service de Dieu. Son séjour sur la montagne ne dura guère qu’un an; mais ce fut pour celte dernière « un second noviciat ». Des oraisons « souvent longues de six heures , une continuelle union à Notre-Seigneur Jésus- Christ, la communion quotidienne, » faisaient monter la à mère Thérèse dans les plus hautes régions de la vie À intérieure. M"° Barat exhortait sa chère Philippine à suivre cet exemple : « Tant, lui écrivait-elle, tant que vous aurez près de vous votre mère Thérèse, elle sera à vous : soyez donc aussi son soulien et sa consolation. Et lorsqu'elle s’écriera comme l'Épouse des cantiques : Fulcite me floribus, stipale me malis quia amore langueo*, souvenez-vous que ce sont pas de simples fleurs et des fruits terrestres qu’elle demande, mais des âmes qui lui présentent les fleurs et les fruits des vertus qui plaisent à son Époux #. » Elle explique que ces fruits sont des fruits de saintelé : « Que nous devrions être saintes! Si vous connaissiez le désir ardent que j'en ai, quel effort ne feriez-vous pas pour le devenir! Et
1 Poitiers, 31 mai 1807, ? « Entourez-moi de fleurs et de fruits, car je languis d'amour. » # Amiens, 12 mai 1809,