‹ Histoire de Mme Duchesne [microforme]Chapitre 76 sur 270 · PRUDENTS DÉLAIS DE LA MÈRE BARAT CN · texte numérisé non relu

PRUDENTS DÉLAIS DE LA MÈRE BARAT CN

Pères de la Foi, et qui d'un moment'à l’autre pouvait étendre les mêmes violences aux religieuses du Sacré- Cœur ; tout donnait raison aux délais imposés par Me Barat, qui en souffrait elle-même, et qui, loin de décourager son amie, lui disait : « On saura vous remplacer au moment où Dieu manifestera sa volonté par rapport à l'attrait qui vous transporte. En attendant, priez, sanctifiez-vous : cette grâce mérite d'être achetée par de tels travaux, et de plus grands encore. Soit que Dieu se rende à vos vœux, soit qu'il se contente de vos désirs, votre abandon à lui ne sera pas infructueux, surtout s'il est accompagné des œuvres; il produira, dans le temps, au centuple. »

Nous sommes arrivés en 1810. La mitigation forcée du blocus continental ayant permis alors à quelques missionnaires de partir de Bordeaux pour tenter un voyage vers l'extrême Orient, M" Duchesne, instruite tardivement de ce fait par le Père Barat, s'imagina et se plaignit qu’on lui avait sciemment fait manquer ce qu'elle croyait une bonne occasion. M"° Barat, au lieu de se justifier, prit avec elle le ton du reproche ma- Lernel et de la douce moquerie : « Oh! que j'aurais de joie si enfin vous deveniez plus docile et plus douce! Pourquoi, ma chère fille, ne voulez-vous pas comprendre que vous ne pouvez rien pour Dieu, en quelque coin de la terre que vous soyez, si vous n'avez pas les verlus que vous devez enseigner aux autres!.. Vous semblez me reprocher que je vous ai caché le voyage des commerçants, que vous vous voudriez imiler : je l'ignorais entièrement'. Ceux que jeconnaissais etqui par.

! Commerçants est mis ici pour missionnaires, La prudence commandait alors ces déguisements dans les lettres,

tent ne vous convenaient nullement. Et certes, je n'irais pas vous livrer à l'aventure pour un si long voyage. Il ne s’agit pas seulement de partir : il faut savoir où l'on ira, et ce que l’on pourra faire. Je suis encore à comprendre comment une fille qui a du bon sens peut ainsi se laisser conduire par son imagination , sans prévoir les moyens d'arriver à la fin. Heureusement que vos mères y pensent pour vous, et que vous êles dans la résolution de vous laisser conduire. Sans cette disposition, vous feriez de belles imprudences ; et après avoir fait le tour du monde, on vous appliquerait le vers de la Fontaine : « Jean s'en alla comme il était venu. »

Mais, toujours attentive à ne pas décourager le zèle de son amie et à ne point la laisser sur une parole de reproche, M"° Barat disait dans les dernières lignes : « Vous n'êtes peut-être pas éloignée de voir vos espérances se réaliser. Beaucoup de choses . vous y conduisent. Tenez-vous, s’il est possible, dans le calme de l’altente, et soyez pour cela, comme pour tout le reste, dans le bon plaisir de Dieu !. »

Tellesétaient pareillementdesexhortations de M. l'abbé Montaigne, prêtre de Saint-Sulpice, esprit solide et grand cœur cachés sous une rude enveloppe, qui avait la confiance de M"*° Duchesne, comme de la mère Barat : « Nous étions, écrivait cette dernière à son amie, nous étions en train, M. Montaigne et moi, de parler de vous ; et ce n’élait pas sans une certaine jouissance que j'apercevais l'intérêt qu’il y mettait : « Qu'elle ne re-. nonce pas à ses espérances, me disail-il, avec ce ton qui me fait croire comme article de foi tout ce qu’il me

! Poitiers, 3 juillet 1810,

SAGES LENTEURS DE SES DIRECTEURS 123 dit. Seulement qu'elle s'applique à devenir humble, obéissante, mortifiée, abandonnée à la volonté de Dieu, dans le calme; et le Seigneur lui fera connaître ce qui lui sera agréable ‘, » Dans une autre lettre, le saint prètre disait : « Malheur à elle, si elle se conduisait de son chef! ». Ce que M"° Barat confirmait, en ajoutant : « Ma chère fille, les réflexions du bon Père sont les miennes. Vous verrez que nous ne ferons rien qu’avec lenteur et prudence, moyennant la grâce de Dieu ?. »

Cependant, dans les mêmes vues, M"° Barat lui prescrivait de ménager ses forces, dont elle abusait. Comme, depuis janvier 1811, elle ne se couchait plus qu’à minuit, ordre lui fut donné de se coucher désormais à onze heures et demie, et « de faire exactement la collation du carème, et jamais avec du pain sec, excepté le vendredi saint? ». — « Ménagez-vous pour le grand voyage, lui disait un peu plus tard sa sage directrice ; mais si vous êles trop mauvaise, je n’oserai plus vous en meltre *, »

Comme la mère Barat alléguait que, pour elle, Dieu n'avait pas encore parlé dans celte affaire, M" Duchesne, au contraire, croyait reconnaître sa voix dans tous les événements, même les plus naturels, mêlant à ce.culte de sa vocation un certain alliage de crédulité naïve dont les grandes passions ne se dégagent guère. Au commencement de celte même année 1811, Mme Barat étant tombée gravement malade à Gand, Me Duchesne stipula que le rétablissement de cette chère

! Paris, 6 janvier 1811.

2 Poitiers, 2 octobre 1811.

3 Gand, 17 février 1811.

4 Paris, 7 juillet 1811,

santé serait le signe auquel il faudrait reconnaître que son départ était agréable au Seigneur. L'humble mère générale ne comprit pas qu'on altachât une si merveilleuse signification à la vie ou à la mort de sa pauvre personne, et elle répondit : « Vous avez eu tort, ma fille, de demander ma santé comme signe que votre projet chéri était dans l’ordre de Dieu. Lorsqu'il le voudra, il vous en donnera de plus sûrs encore. Pourquoi ne voulez-vous donc point croire votre mère? Demeurez en paix, portez votre croix avec courage, et votre Époux aura soin de vous !, » Enfin, deux mois après : « Ce oui, que vous me demandez, je vous le dirai un jour; mon cœur en garde l'espoir. En attendant, souffrez et demeurez paisible dans l'attente ?, » .

A la fin, il fallut que M"° Barat lui interdit de nourrir des projets qui la bouleversaient : « Je vous recommande instamment d'éloigner toute pensée qui pourrait entretenir ce que vous me proposez, » lui avail-elle dit. Elle lui écrivit encore : « Plus un mot de vos projets, ni au Père Varin, ni à M. Montaigne. Comment, à votre âge, ne pas modérer le feu de votre imagination, qui vous exalte jusqu’au point de vous ôter le jugement *? » Puis, l’onction de la charité venant plus lard adoucir la rigueur de ce reproche : « Souffrez, s’il est possible, avec paix el amour. Le calme viendra après la tempête. Ah! si du moins le fond de votre âme restait dans le ciel serein, comme l'est souvent le

1 Amiens, 7 juin 1811, 2 Poitiers, 19 août 1811.

3 Poitiers, 29 août 1811.

PAIX, COURAGE ET ESPOIR 125 mont Saint-Bernard! Courage et confiance! Ce temps difficile passera. »

M° Duchesne raconte qu'elle tâcha d'obéir : « Quand mon désir fut le plus combattu, rapporte-t-elle, j'ai évité de rien lire qui pût l'entretenir. J'ai cherché à m'ôter tout moyen pécuniaire sur lequel je pusse fonder un espoir de réussite, mais tout fut inutile *, » D'un côté, assurée de la réalité de l'appel divin, de l'autre, condamnée, en vertu de l’obéissance, à fermer l'oreille à ce pressant appel, Me Duchesne se sentait, pour ainsi dire, écartelée entre les ordres du ciel et les ordres de la terre, Que ne tenta-t-elle pas pour sortir de là! Elle en appela à Rome. « Un jour, raconte-t-elle, après la communion, je me décidai à écrire au Père vicaire général des Jésuiles à Rome, pour consulter le Pape et savoir si je devais suivre ou élouffer mes désirs! Vous avez su, ma mère, le sort de ma lettre. » On devine que cette lettre ne fut pas envoyée : Rome n’eût peut-être pas compris qu'il y allait pour l'Église d'un intérêt suprême, ainsi qu’il paraissait à M"° Duchesne.

D'autres fois c'était Dieu même qu’elle pressait de lui répondre par ses saintes Écritures. Un jour qu'elle élait tourmentée et fort triste, elle s’en fut sur la terrasse , s'asseoir et méditer près du puits perdu. Là, en face des montagnes, elle prit sa Bible, et, l'ouvrant au hasard, clle tomba sur ce passage du chapitre vi° du Deutéronome : « Lorsque le Seigneur ton Dieu l'aura introduit dans la terre promise, et qu'il t’aura donné des maisons pleines de richesses que tu n'as pas amas-

1 Poitiers, 29 février 1812.

2? Son Mémoire à Mme Barat, f. 2%, p. 3,

sées, des citernes que tu n'as pas creusées, des vignes et des oliviers que tu n'as pas plantés, que ton cœur ne s'élève pas... Et le reste. » Sur ce texte qu’elle rapporte tout au long en latin, M"° Duchesne se remonte. Par delà les montagnes qui se dressent devant ses yeux, elle voit s’entr'ouvrir un horizon immense : celle terre promise dont parle le saint Livre, ce sont les régions lointaines où elle aspire, et où vont couler à flots le lait et le miel de l’amour de Jésus-Christ. Là, le Sacré- Cœur aura des maisons remplies de richesses célestes, des citernes et des réservoirs de grâces, des vignes chargées des fruits vermeils de la charité, des oliviers fertiles en douceur spirituelle. « Ces passages, dit-elle, firent couler dans mon âme un torrent de consolations ‘. » La source qui l’a fait jaillir se rouvrira un jour. Ce texte qu'elle vient de lire aujourd'hui en France, au penchant de sa vallée natale de l'Isère, Me Duchesne le relira en entrant dans la vallée du Mississipi, et elle ÿ reconnaîtra, avec aclions de grâces, la réponse d'un Dicu fidèle en ses promesses.

Telle fut la longue épreuve, la longue préparation de M" Duchesne. Qu'on ne s'étonne pas d'y voir prédominer la patience, la prière, le sacrifice et la contradiction; car tel sera, nous le verrons, l'élément prépondérant dans l’œuvre apostolique de la servante de Dieu. Qu'on ne s'étonne pas non plus de voir M"° Barat employer tant d'années à celte formation. Qu'on se rappelle plutôt que, durant toute sa vie mortelle d'ici-bas, le Seigneur ne fit autre chose que de former douze hommes à l’apostolat. Il fallait, à la base d’une telle entreprise,

1 Mémoire à Mme Barat, f. 3e, p. 2,

LES SAINTES VOIES DE L'ÉTERNEL 127 celte lente et solide expérimentation, pour s'assurer soi-même et pouvoir, au besoin, assurer aux autres que l'inspiration en venait bien de Dieu, et qu'on était dès lors en droit de compter sur lui. Ceux qui s’en vont répétant que ces déterminalions aux choses héroïques, chez les femmes surtout, naissent d’une heure d’enthousiasme, et qui traitent d'aventures inconsidérées ces sacrifices sublimes, savent-ils bien ce qu’ils disent ? Bien plutôt, faudrait-il s'étonner de la lenteur avec laquelle d'ordinaire procède l'Éternel. Sans doute il ne faut pas marchander avec Lui, et l'Évangile nous apprend que Jésus ayant dit aux disciples : « Suivezmoi, » les disciples, quittant tout, se mirent aussitôt à le suivre. C’est l'élan spontané du zèle et de l'amour, tel que nous venons de le voir dans M” Duchesne. Mais il est également écrit que l'homme qui veut édifier une tour, ou que le roi qui prépare une expédition, doit supputer d'abord si ses moyens répondent à son entreprise. C'est un autre élément, celui de la prudence. La sainteté ne se croit pas dispensée d'en tenir compte; ct qui osera reprocher à M'"° Barat d’avoir exagéré ce premier de ses devoirs ?

Maintenant on se demandera : Mais qu’était-ce donc que celte femme qui foulait ainsi aux pieds et famille et patrie? Elle n'aimait donc rien? Elle n’était donc retenue par aucune de ces attaches sacrées, indissolubles, qui enlacent notre cœur? C'était donc un cœur de glace ? C'était au contraire un cœur aussi ardent que fort; et le chapitre suivant, en nous la faisant connaître sous ce nouvel aspect, nous permettra d'apprécier la grandeur du sacrifice qu'eile s'apprètait à faire pour l'amour de Dieu.

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