‹ Histoire de Mme Duchesne [microforme]Chapitre 92 sur 270 · ELLE EST FIXÉE A PARIS · texte numérisé non relu

ELLE EST FIXÉE A PARIS

désormais à Paris, devenu le siége de la maison-mère. « J'en eus du chagrin, écrit-elle, en pensant qu’on voulait peut-être m'ôter par là tout moyen de réussir dans mes chers projets !. » |

Toute pleine de ces pensées, elle s’en ouvrit un jour à la mère générale, et elle la supplia avec les plus vives instances de la laisser partir. Celle-ci essaya encore de lui faire comprendre combien, à cette époque, elle lui était devenue nécessaire à Paris, pour la fondation que l’on y commençait, et quelles difficultés entouraient le voyage et l'établissement qu'elle sollicitait : « Altendez et priez ; pour maintenant c'est impossible, ne me demandez rien. — Je ne vous demande rien, repartit M"° Duchesne, et cette réponse est sublime, je ne vous demande que ce seul mot : Partez! La grâce de l’obéissance me tiendra lieu de tout. »

IL n’y avait plus moyen de retenir l'explosion de ce zèle impatient. Une lettre de M"° Duchesne adressée à ses sœurs de la maison de Grenoble établissait fortement que telle était sa vocation pressante, irrésistible. Repassant d’abord d’un regard d'ensemble les voies de la Providence, visiblement marquées dans la conduite de sa vie : « Dieu, leur écrivait-elle, ne fait ordinairement dans l'existence de chacun qu’une seule grâce distinguée. Cette grâce a été pour moi mon retour à Sainte-Marie, et mon union avec la Société du Sacré-Cœur. C'était bien au delà de ce que je pouvais espérer, et cependant, malgré mes infidélités, le Seigneur me montre une nouvelle carrière qui entraîne toute ma reconnaissance et confond mes pensées ! »

1 Mémoire, f. 2, p. 4,

[ci elle appuyait sa détermination sur les plus graves témoignages ecclésiastiques. « Déjà, disait-elle, beaucoup d’évêques nommés, entre autres M" d’Astros , auquel notre mère a bien voulu nous présenter, applaudissent au voyage d'outre-mer et y donnent de loin leur bénédiction. »

C'est aux mêmes intentions qu’elle demandait des prières. Elle-mème priait beaucoup dans la chapelle des Dames de Saint-Thomas-de-Villeneuve, chez qui s'était réuni le conseil général. « J'espère, écrivait-elle à ses sœurs de Grenoble, que vous ne cesserez pas de prier la sainte Vierge et saint François Régis pour cette grande affaire. J'ai bien versé des larmes sur l’Amérique, ici devant l’image de la sainte Vierge, qui a obtenu à saint François de Sales la guérison de sa tentation. Je crois lui devoir beaucoup, ainsi qu’à celle de Montmartre!. » |

Obligée de sortir pour la fondation de la maison de Paris, M" Duchesne allait, de sanctuaire en sanctuaire, jeter ses vœux et sa douleur dans le sein de la Mère de Dieu : « Avant de renouveler ma demande, écrit-elle, je me résolus à faire une neuvaine de communions à la chapelle de la sainte Vierge de Saint- Sulpice. Pendant cette neuvaine, je priai Marie avec de grandes instances, ainsi que devant son image à Saint-Thomas, à Montmartre, aux Carmes, aux Missions, tâchant d’abord de me mettre dans l'indifférence; mais l'équilibre en moi se perdait aussitôt, et j'en revenais à vouloir braver tout respect humain, tout blâme , toute froideur, pour qu'il ne manquât rien

1 Paris, 1816, autogr.

PRIÈRES INSISTANTES POUR SON DÉPART 159 de ma part au succès que je désirais. Quand je vis le Père Varin si opposé, dans le sentiment de ma peine, j'entrai à Saint-Sulpice, et je dis à la sainte Vierge : « Vous m'avez donc trompée ! Plus je vous ai priée, plus mon attrait s’est fortifié; et cependant, vous voyez combien mes vœux sont combattus. » Je n'avais pas fini de parler qu’ilme fut dit au fond du cœur : « C’est, ma fille, que tu n’as pas fait ainsi qu'il fallait! » Je compris que j'avais trop compté sur mes démarches, et, que je devais tout remettre à ma supérieure; je fus alors plus tranquille. Je lui renouvelai mes désirs et elle me promit pour l’avenir!. »

Cependant la fondation que le Sacré-Cœur commençait à Paris, dans une petile maison de la rue des Postes, près de Sainte-Geneviève, ne se formant que lentement et laborieusement , quelques-uns des parents de M'"° Duchesne, hommes publics et hommes du monde , ignoranlis de la conduite des affaires de Dieu, en tiraient un défavorable augure pour le succès de l'œuvre. Autres étaient les pensées de M Duchesne, qui, à sa manière vive, pour ne rien dire de plus, sut les remettre à leur place dans la lettre suivante : « Je sais, écrit-elle à M"° Jouve sa sœur, qu'Augustin Jordan s'étonne de cette lenteur, et que, de plus, il n'aime pas la diversité et la multiplicité des maisons religieuses. J'ai combattu de vive voix et sans succès celte opinion, ainsi que plusieurs autres qui sentent bien l'homme du monde. Cela fait gémir de voir ainsi des séculiers juger leurs pères dans la foi, et s’employer dans les questions ecclésiastiques. Quant à

1 Mémoire, f, 2 et 3,

nous, croit-il donc qu’un établissement aussi compliqué se constitue et prenne faveur en trois mois ? Car nous ne datons que du 1° avril pour avoir la maison, et du 1°" juillet pour notre réunion! A-t-il lui-même réussi à volonté dans toutes ses entreprises? Qu'il n’augure donc point aussi mal pour nous; il faut jeter dans nos œuvres de profondes racines d’humilité et de patience, avant de pouvoir porter le succès sans danger‘. »

Cette correspondance de famille amena bientôt, dans une lettre de M"° Jouve à sa sœur, le nom d'un personnage de qui l'influence va naître, agir, grandir, et prédominer enfin dans la vie apostolique de M"° Duchesne. Vers la fin de mai 1816, M"° Jouve fit donc savoir à sa sœur qu’un missionnaire, évêque de la Nouvelle-Orléans, Mf Dubourg, venait de prêcher à Lyon, où sa parole avait produit un fruit merveilleux. La charité lyonnaise s'était enflammée pour lui et pour sa chrétienté d’une ardeur secourable ; une association charitable en était née pour les besoins de la Propagation de la Foi, et des prêtres en grand nombre se disposaient à suivre l’apôtre en Louisiane... Cetle nouvelle fut pour l’âme de M"° Duchesne comme une secousse électrique, et l’étincelle jaillit dans la réponse suivante : « Tu n'as fait grand plaisir de me parler de M" Dubourg. J'en ai aussi entendu faire un grand éloge par Augustin. On avait espéré qu’il viendrait à Paris; mais les troubles survenus dans son diocèse ont peut-être retardé sa marche. Cependant on m'a dit que le gouvernement des États-Unis veut s'entendre avec le Pape, et que la foi fait des progrès dans cette partie

1 À Me Jouve, à Lyon. Paris, 4 avril 4816,

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