MALADIE DE SA NIÈCE ALOYSIA
à l’action ou à l’immolation. Aloysia Jouve, — tel est le nom qu'Euphrosyne avait pris en recevant le voile, et le seul. que nous lui donnerons ici désormais, — ne devait pas être une des ouvrières de la conquête, elle devait être la victime destinée à l'acheter au prix de son beau trépas; semblable à ces vierges pures et dévouées au sacrifice qui, dans l'antiquité, achetaient de leur sang le triomphe de leurs proches, en rendant le ciel propice et les vents favorables.
La novice venait à peine de prononcer ses premiers vœux, lorsqu'on fit savoir à sa tante que sa santé était devenue fort languissante. Un mal purulent, qui s'était porté d’abord sur un de ses pieds, menaçait d’envahir successivement tous ses membres. Cette annonce, dont la gravité ne lui échappa pas, frappa M" Duchesne à l'endroit le plus sensible; et son cœur maternel s’épancha en effusions de tendresse et de compassion, que nous ne sommes plus élonnés maintenant de trouver dans cette mâle nature. « Comment, lui demanda-t-elle dans une première lettre, as-tu pu cacher ton mal? Voilà seulement deux jours que je ne suis plus dans l’agréable illusion que tu étais bien portante. » Puis la religion reprenant le dessus sur l'amitié : « Dieu a ses desseins quand il fait souffrir. Son dessein sur toi est surtout de te persuader de ton néant, de te mettre plus fortement sous sa dépendance, en te faisant mourir totalement à toi-même par cet état d'inaction si opposé à ton zèle et à ton caractère. » La même lettre rappelait à la courageuse malade « que Dieu méconnaît celui qui ne souffre pas; que plus on souffre, plus on est religieux; que la souffrance est à l’âme ce que le feu est à l'or; » et elle concluait : « Je vou-
drais pouvoir te servir, ma chère Aloysia; mais dès que Dieu m'en prive, je prie encore plus pour toi!.
Une seconde lettre faisait mieux voir les regrets et les espérances de sa sainte ambition sur sa noble enfant. Craignant bien plusles effets du mépris de la vie qu’une lâche crainte de la mort dans une âme si forte, elle lui écrivait : « Ma chère Aloysia, peut-être les disgrâces de la vie te font-elles envisager la santé comme peu de chose ; mais moi, qui suis pénétrée du désir de voir s’étendre notre Société, et des besoins sans nombre des contrées très-étendues où nous sommes demandées, j'ai fait vœu, avec permission, à saint François Régis que, s’il t’oblient une guérison parfaite, je te porterai à désirer d’être employée dans l'étranger à l'instruction de tant d’âmes abandonnées ?. » D’autres lettres, adressées à la mère Thérèse Maillucheau, alors supérieure de Sainte-Marie-d’en-Haut, dévouaient Aloysia tantôt à la Pologne, tantôt à la Chine, si elle guérissait : M'° Duchesne ne comprenait plus le service de Dieu que sous la forme de l’apostolat dans les contrées loinlaines,.
En même temps sa charité cherchait des consolalions pour sa sœur M"° Jouve, dont la douleur retombait à plomb sur.son âme. Elle lui disait, dans des lettres déchirantes, mais fortifiantes : « Cette nouvelle m'a bien affligée, ma chère amie; M"° Deshayes a fait de suite commencer une neuvaine, et toute la maison prie pour notre bonne malade. J'espère beaucoup sa guérison. » Puis, la grandeur d'âme reprenant le dessus :
1 Cité de sa Vie, ch, vuir, p. 71, 2 Cité de sa Vie, p. 70,