Mort le 2lx novembre
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uait à la mémoire de son oncle, Napoléon I". Les vivats d'une foule enthousiaste autour de la glorieuse colonne, retentissaient toujours dans son souvenir, et, depuis la mort du duc de Reischtadt, il caressait secrètement l'espoir de continuer un jour sur le trône de France cette dynastie interrompue par des événements et des revers titaniques. Ce prince croyait sérieusement à son étoile, comme on Ta dit de nos jours, et son histoire pourrait se résumer ainsi : triomphe d'une volonté immuable sur la destinée. La force de volonté était en effet une des qualités politiques les plus saillantes, les plus appréciables au premier coup d'œil du prétendant bonapartiste qui allait se manifester à la France par une de ces tentatives hardies, chevaleresques, quelquefois favorisées par la fortune, qui prouvent toujours un grand courage, et, dans un pays de soldats comme la France, séduisent' aussi par certains côtés, même ceux qui les combattent ou les proclament insensées. Il y a toujours, dans ce pays-ci, quelque chose à gagner à se jeté* hardiment dans les hasards d'une entreprise politique, surtout à n'y point ménager sa vie. Tel fcôup de main naïvement, mais audacieusement entrepris, y suffirait à illustrer un homme médiocre. Quelle popularité et quelle puissance île peuvent donc pas trouver les esprits d'élite dans ces hasaftfc avidement et courageusement cherchés?
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On a vu que le prince, après un premier séjour en Angleterre, s'était fixé avec sa mère, la reine Hortense , au château d'Arenenberg , paisible et pittoresque retraite située sur les bords du lac de Constance. Là, cherchant à absorber dans l'étude, l'ambitieuse pensée qui le consumait, s' efforçant pour ainsi dire, d'étouffer l'idée à l'aide des exercices violents du corps, il passa près de quatre années dans des lieux qu'embellissaient pour lui les soins d'une mère tendre et dévouée. La lettre suivante, datée du 27 août 1835, fait merveilleusement connaître la situation et les tendances de son esprit durant cette époque transitoire : « ...Ma vie n'a été jusqu'ici marquée que par des tristesses profondes et par des vœux étouffés. Le sang de Napoléon se révolte dans mes veines de ne pouvoir couler pour la gloire nationale. Jusqu'à présent, ma vie n'a eu de remarquable que ma naissance. Le soleil de la gloire a rayonné sur mon berceau. Hélas! c'est tout. Qui peut se plaindre, lorsque l'Empereur a tant souffert! La confiance dans le sort, voilà mon seul espoir ; l'épée de l'Empereur, voilà mon seul soutien; une belle mort pour la France, voilà mon ambition. Adieu; pensez aux pauvres exilés qui ont toujours les yeux tournés du côté de la France, et croyez que mon cœur battra toujours quand on lui parlera de gloire, de patrie, d'honneur et de dévouement. » L'homme
tout entier se. retrouve dans ces lignes, avec ses tristesses, ses aspirations généreuses, ses illusions politiques. Il publiait à cette.même époque, un livre spécial, d'une valeur réelle, le Manuel d'artillerie, livre destiné à le faire honorablement connaître de l'armée, et qui eût pu atteindre ce but s'il eût été plus répandu en France. Mais ces travaux de l'intelligence étaient impuissants à distraire le prince de ses préoccupations ambitieuses, et deux faits devaient nécessairement contribuer aies entretenir : d'un côté Louis-Philippe ne perdait pas une occasion d'abriter en quelque sorte sa dynastie derrière la gloire de Napoléon I er et les souvenirs de l'Empire. De l'autre, une portion du parti démocratique n'avait pas été insensible aux avances que le prince lui avait faites, et Armand Carrel n'avait pas craint d'écrire dans le National, organe de ce que nous pourrions nommer la république bourgeoise : « Le nom que porte Louis Napoléon est le plus grand des temps modernes. C'est le seul qui puisse exciter fortement les sympathies du peuple français. Si le prince sait comprendre les nouveaux intérêts de la France, s'il sait oublier ses droits de légitimité impériale, pour ne se rappeler que la souveraineté du peuple, il peut être appelé un jour à jouer un grand rôle. »
A partir de la fin de 1834, des correspondances nombreuses, des intelligences secrètes commencé-
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rent à mettre le prince en rapport arec un assez grand nombre d'officiers de la jeune et de la vieille armée. C'était, en effet, par l'armée qu'il voulait réussir, oubliant que les années de paix qui s'étaient écoulées depuis 1815 avaient, jointes au régime constitutionnel, naturellement affaibli en France le pouvoir de l'initiative militaire. Un très-petit nombre de chefs de corps, beaucoup d'officiers d'un grade inférieur, avaient accueilli favorablement les ouvertures qui leur étaient faites avec une prudence que les circonstances commandaient, quoique la défiance du gouvernement ne fût pas encore éveillée par ces menées. La pensée de Louis Napoléon s'était tout d'abord fixée sur la ville de Strasbourg. L'importance . de cette place , la proximité de la frontière, sa garnison, composée en majeure partie d'artillerie, arme à laquelle le prince appartenait lui-même, toutes ces considérations la désignaient à son choix. Il se rendit à Bade, où le prétexte des eaux devait réunir quelquesuns des hommes sur le dévouement desquels il croyait pouvoir compter. Il y vit le colonel Vaudrey, commandant le 4 e régiment d'artillerie, et eut avec lui de longues conversations sur ce sujet, auquel se rapportaient désormais toutes ses pensées. Le colonel Vaudrey, officier d'une froide énergie > entièrement dévoué aux souvenirs de l'époque impériale, fut bientôt acquis tout entier à
la cause du prince^ et devint l'âme de cette conspiration militaire. C'était un auxiliaire précieux, car le 4 e d'artillerie commandé par lui, était précisé* ment en garnison à Strasbourg , circonstance qui détermina le choix définitif de cette grande ville connue centre de la tentative bonapartiste. « Si je réussis, disait le prince dans ses longs entretiens avec M. Vaudrey, si je réussis à entraîner un régi* ment, si des soldats qui ne me connaissent pas s'enflamment à la vue de l'aigle impériale, alors toutes les chances seront pour moi , ma cause sera gagnée moralement, quand même des obstacles secondaires viendraient la faire échouer... Une révolution n'est excusable, elle n'est légitime que lorsqu'elle se fait dans l'intérêt de la majorité d'une nation. On est s&r que l'on agit dans ce sens, lorsqu'on ne se sert que d'une influence morale pour la faire réussir. Si le gouvernement a commis assez de fautes pour rendre une révolution encore désirable au peuple, si la cause napoléonienne a laissé d'assez profonds souvenirs dans les cœurs français, il me suffira de me montrer seul aux soldats et au peuple, de leur rappeler les griefs récents et la gloire passée, pour qu'on accoure sous mon drapeau. L'homme de l'antiquité que je hais le plus, c'est Brutus, non-seUlement parce qu'il a commis Un lâche assassinat, noti-seuletiient parce qu'il a tué le seul homme qui eût pu régénérer tlbffie,
mais parce qu'il a pris sur lui une responsabilité qu'il n'est donné à personne de prendre, celle de changer le gouvernement de son pays par un seul fait indépendant de la volonté du peuple. » Ces curieuses théories politiques expliquent parfaitement les tendances du prince à rétablir en 1851, pendant sa présidence, ce suffrage universel donné à la France par la république, et dont la majorité, dans la seconde et dernière assemblée républicaine, ne voulait déjà plus à cette époque. Les paroles du prince à M. Vaudrey expliquent aussi la tentative de Strasbourg, alors que Louis Napoléon conservait encore intactes ses illusions sur la force active des souvenirs bonapartistes que le peuple avait conservés en France. Seulement (tant il est vrai que les principes de l'homme fléchissent presque toujours sous l'empire de ses passions) elles ne permettent plus de comprendre la tentative ultérieure de Boulogne.
Le complot militaire fut arrêté en principe dans les conversations du prince avec le colonel Vaudrey, au commencement de 1836. L'époque de son exécution devait être fixée plus tard. Revenu à Arenenberg, Louis Napoléon, désormais tout entier à son entreprise, rédigea d'avance les documents destinés à voir le jour au moment décisif, et à lui concilier les sympathies des masses. De ce nombre étaient deux proclamations au peuple français et à
l'armée, dans lesquelles on retrouve tout entière l'idée qui devait se produire de la même façon, mais avec plus d'éclat, le 2 décembre 1851 : « Français, disait le prince dans la proclamation au peuplé, Français, on vous trahit ; vos intérêts politiques , vos intérêts commerciaux,- votre honneur, votre gloire, sont vendus à l'étranger. Et par qui? Par des hommes qui ont profité de votre belle révolution, et qui en renient tous les principes. Est-ce donc pour avoir un gouvernement sans parole, sans honneur, sans générosité; des institutions sans force, des lois sans liberté, une paix sans prospérité et sans calme, enfin un présent sans avenir, que nous aurons combattu depuis quarante ans? En 1830, on imposa un gouvernement à la France sans consulter ni le peuple de Paris, ni le peuple des provinces, ni l'armée française : tout ce qui a été fait sans vous est illégitime. Un congrès national, élu par tous les citoyens, peut seul avoir le droit de choisir ce qui convient le mieux à la France. Fier de mon origine populaire , fort de quatre millions de votes qui m'appelaient au trône, je m'avance devant vous comme un représentant de la souveraineté du peuple. 11 est temps qu'au milieu du chaos des partis, une voix nationale se fasse entendre; il est temps qu'au cri de la liberté trahie, vous renversiez le joug honteux qui pèse sur notre belle France. Ne voyez-vous pas que les
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hôflwies qui règlent no» destinées sont encore le& traîtres de 1814 et de 1815, les bourreaux du maréchal Ney? Pouvez-vous avoir confiance en euxî Ils font tout pour complaire à la sainte-alliance ; pour lui obéir, ils ont abandonné les peuples nos alliés; pour se soutenir, ils ont armé le frère contre • le frère, ils ont ensanglanté nos villes, ils ont foulé aux pieds nos sympathies, nos volontés, nos droits. Les ingrats ! ils ne se souviennent des barricades que pour préparer les forts; méconnaissant la grande nation, ils rampent devant les puissants et insultent les faibles. Notre vieux drapeau tricolore s'indigne d'être plus longtemps entre leurs mains. Français, que le souvenir du grand homme, qui fit tant pour la gloire et la prospérité de la patrie, vous ranime ! Confiant dans la sainteté de ma cause* je me présente à vous, le testament de l'empereur Napoléon d'une main , son épée d'Âusterlitz de l'autre... Lorsqu'à Rome le peuple vit les dépouilles ensanglantées de César, il renversa ses hypocrites oppresseurs* Français! Napoléon est plus grand que César , il est l'emblème de la civilisation ail îix e siècle. Fidèle aux maximes de l'Empereur, je ne connais d'intérêts que les vôtres, d'autre gloire que celle d'être utile à la France et à l'humanité. Sans haine, sans rancune, exempt d'esprit de parti, j'appelle sous l'aigle de l'Empereur tous ceux qui sentent un cœur français battre dans leur poitrine.
J'ai voué mon existence à l'accomplissement d'une grande mission. Du rocher de Sainte-Hélène, un rayon du soleil mourant a passé dans mon âme : je saurai garder ce feu sacré, je saurai vaincre ou mourir pour la cause du peuple. Hommes de 1 789, hommes du -20 mars 1815, hommes de 1830, levezvous! Voyea qui vous gouverne, voyez l'aigle, emblème de gloire, symbole de liberté, et choisissez ! Vive la France ! »
La proclamation à l'armée était rédigée dans le même sens mais en termes plus énergiques encore. L'appel aux sympathies militaires pour l'aigle et la gloire impériale s'y joignait à un rapide tableau de la situation secondaire faite à l'armée par la monarchie constitutionnelle , et le ton de ces deux documents signale une évidente parenté entre eux et les proclamations que Paris a pu voir le 2 décembre 1891 affichées sur ses murs. On corn* prend aisément, en les comparant, que c'est la même main qui les a écrites , que c'est la même pensée qui les a dictées.
Les hommes qui entouraient le prétendant impérial et devaient devenir ses auxiliaires étaient presque tous, en dehors du colonel Vaudrey, dont nous avons parlé et du commandant Parquin, frère de l'avocat de ce nom, soldat de l'empire entièrement dévoué à la reine Hortense, jeunes, inexpérimentés, obscurs. A part quelques-uns d'entre
eux qui avaient une valeur d'esprit et d'intelligence politique, tels que MM. Laity, de Gricourt, de Querelles, le reste ne pouvait offrir au prince qu'un dévouement qui, pour être absolu, ne remplaçait pas des qualités plus sérieuses, plus essentielles en pareille circonstance. Ce fut évidemment une difficulté nouvelle et considérable pour Louis- Napoléon que cette absence de tout conseil émanant d'esprits graves , réfléchis , rompus aux choses de la politique. Car après avoir engagé des correspondances avec plusieurs généraux ou personnages civils ayant servi le gouvernement impérial , et leur avoir assigné un rendez-vous à Bade, le prince eut la douloureuse déception de n'en voir aucun venir à son appel.
Plus que jamais pourtant il était décidé à agir; une fois entré dans cette conjuration contre le gouvernement établi en France, il lui tardait d'essayer ses forces , de juger par lui-même de l'influence que les souvenirs impériaux exerçaient encore sur ces masses, sur cette armée auxquelles il allait faire entendre sa voix. Depuis, et parvenu à la puissance suprême qu'il convoitait si ardemment alors, Louis-Napoléon, jetant tin regard en arrière, a fait noblement amende honorable des ardentes tentatives de son passé pour renverser le pouvoir fonctionnant régulièrement en France. Mais en 1836, à la veille de se lancer dans tous les hasards
Gdogk
d'une conspiration active, son esprit n'admettait pas ces réticences , ces délicatesses politiques a et ne se faisait pas un cas de conscience de marcher tout droit au but qu'il s'était toujours proposé depuis la mort du duc de Reichstadt. Il l'a dit luimême d'ailleurs : « Fort de ma conviction, qui me faisait envisager la cause napoléonienne comme la seule cause nationale en France, comme la seule cause civilisatrice en Europe; fier de la noblesse et de la pureté de mes intentions, j'étais bien décidé à relever l'aigle impériale ou à tomber victime de ma foi politique. »
Le choix de Strasbourg, comme théâtre de l'action décisive, était un choix fort intelligent. L'importance de la ville , l'esprit de sa population généralement peu sympathique à la monarchie de 1830, le personnel de sa garnison composée en grande partie d'artilleurs , arme à laquelle appartenait le prince, tout se réunissait pour présenter des conditions vraiment exceptionnelles qui pouvaient faire espérer ,1e succès. Indépendamment de l'entourage intime dont nous avons déjà parlé, une trentaine d'officiers appartenant à la garnison de Strasbourg ou à celles des places voisines étaient gagnés à la cause bonapartiste. De ce nombre se trouvaient même, assure- 1- on,, deux des fils du maréchal Ney, le prince de la Moskowa et son frère Edgar, noms qui , si le mouvement militaire ii. 28
se fàt propagé , eussent naturellement produit une certaine sensation sur l'esprit du soldat. Depuis quelque temps, des correspondances secrètes étaient échangées entre les adhérents de Louis -Napoléon et divers corps de l'armée. Des billets étaient introduits dans des pains de munition et colportés ainsi par des affldés. Le général Voirol, qui commandait le département du Bas -Rhin, avait été en partie instruit de ces menées. H les avait fait connaître non-seulement au préfet, M. Chopin d'Àrnouville, mais encore au ministre de la guerre qui ne leur avait pas accordé, paraît-il, toute l'importance qu'elles méritaient.
Le 25 octobre, le prince quitta Àrenenberg sous le prétexte d'une partie de chasse lointaine et depuis longtemps arrangée. Au moment où il prenait congé de sa mère, on dit que la reine Hortense, sans savoir positivement à quel rendez -vous son fils courait ainsi, mais cédant à quelque pressentiment secret, lui passa au doigt l'anneau de mariage de Napoléon I <f et de l'impératrice Joséphine en lui disant : « Si quelque danger te menaçait , tiens, voilà un talisman. » Le talisman maternel ne donna pas la victoire, mais du moins, la vie devait être sauve, et quel prodigieux couronnement l'avenir réservait à cette vie agitée !
Le 27, Louis -Napoléon arriva à Lahr, insignifiante localité du grand-duché de Bade , où l'essieu
de sa voiture s'étant brisé, il demeura toute une journée à attendre des nouvelles qui ne lui parvinrent pas. Le 28 , il retourna sur ses pas , passa parFribourg, Neufbrisach, Colmar, et arriva vers onze heures du soir à Strasbourg où une cîiambre lui avait été retenue rue de la Fontaine , n° 24. Dès le lendemain, il voyait le colonel Vaudrey, et lui soumettait le plan qu'il avait conçu pour l'exécution matérielle du complot. « Prince, lui dit le colonel , il ne s'agit pas ici d'un conflit en armes ; votre cause est trop française pour la souiller en répandant du sang français ; il n'y a qu'un seul moyen d'agir qui soit digne de vous, parce qu'il évitera toute collision. Lorsque vous serez à la tète de mon régiment, nous irons ensemble chez le général Voirol; un ancien militaire ne résistera pas à votre vue et à celle de l'aigle impériale lorsqu'il saura que la garnison vous suit. » Les principales dispositions de l'entreprise étant adoptées pour le lendemain matin, Louis -Napoléon dit au colonel : « Nous allons nous engager dans une entreprise chanceuse ; l'un et l'autre nous y serons tués peut-être : vous n'êtes pas riche , et je ne veux pas que vos enfants aient à me reprocher, s'ils vous perdent , non-seulement la mort de leur père, mais encore l'état de pauvreté où cette mort les placerait. Voici deux contrats de 10,000 francs de rente chacun, qui assureront l'avenir de votre
famille. Prenez-les ; ma mère fera honneur à cette traite que je tire sur elle. » Le colonel Vaudrey prit les contrats , les déchira froidement et répondit : « Prince, je vous donne mon sang; ma vie vous appartient; mais je ne vends ni l'un ni l'autre. » On se sépara.
Une maison avait été retenue pour le prince et ses amis dans une rue voisine de la caserne d'Austerlitz , quartier du 4 e régiment d'artillerie ; et c'est de là que tous devaient le lendemain se rendre à la caserne dès que le son de la trompette aurait indiqué que le régiment s'assemblait. La f garnison de Strasbourg se composait alors d'envi-
; ron neuf à dix mille hommes répartis entre deux
régiments d'artillerie , le 3 e et le 4 e , un bataillon ï de pontonniers et trois régiments d'infanterie. Le
colonel Vaudrey commandait par intérim les deux régiments de son arme, et chez lui étaient déposées les clés de l'arsenal , double circonstance qui * favorisait singulièrement les projets du prince.
1 La maison où Louis -Napoléon devait passer la
« nuit qui précéda l'entreprise était située rue des
Orphelins, et très -rapprochée de la caserne. C'est là, dans deux chambres au rez-de-chaussée, que t ses adhérents allaient se réunir et l'attendre. Le
" 29 octobre , à onze heures du soir , le prince tra-
1 versa Strasbourg, guidé par un de ses officiers , et
se rendit à la maison de la rue des Orphelins.
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Durant le trajet, remarquant le calme de la ville tout éclairée par un magnifique clair de lune, il ne put s'empêcher de songer au jour suivant, et dit à son compagnon de route : « Par quoi ce calme sera-t-il remplacé demain ? Cependant il n'y aura pas de désordre, si je réussis, car c'est surtout pour empêcher les troubles qui accompagnent souvent les mouvements populaires que j'ai voulu faire la révolution par l'armée. Mais quelle confiance, quelle profonde conviction il faut avoir de la noblesse d'une cause pour affronter, non les dangers que nous allons courir, mais l'opinion publique qui nous déchirera , qui nous accablera de reproches, si nous ne réussissons pas! » Arrivé à la maison où il devait passer le reste de la nuit, véritable veille des armes, il y trouva ses partisans assemblés; l'un d'entre eux apporta une aigle qui avait appartenu au V régiment de ligne commandé par Labédoyère, et que tous pressèrent sur leur cœur avec une émotion qui n'était point jouée. Le prince tint presque littéralement ce langage aux conjurés durant cette nuit d'attente et de réflexions profondes , nuit dont les heures s'écoulèrent bien lentement au gré de son impatience : « Messieurs, vous connaissez tous les griefs de la nation envers le gouvernement du 9 août; mais vous savez aussi qu'aucun parti existant aujourd'hui n'est assez fort pour le renverser, aucun assez
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puissant pour réunir tous les Français, s'il s'empa* rait tout à coup du pouvoir. Cette faiblesse du gouvernement comme cette faiblesse des partis, vient de ce que chacun ne représente que les intérêts d'une seule classe de la société. Les uns s'appuient sur le clergé et la noblesse, les autres sur l'aristocratie bourgeoise, d'autres enfin sur les prolétaires seuls. Dans cet état de choses, il n'y a qu'un seul drapeau qui puisse rallier tous les partis, parce qu'il est le drapeau de la France et non celui d'une faction ; c'est l'aigle de l'empire. Sous cette bannière qui rappelle tant de souvenirs glorieux, il n'y a aucune classe expulsée. Elle représente les intérêts et les droits dé tous. L'empereur Napoléon tenait son pouvoir du peuple français ; quatre fois son autorité reçut la sanction populaire : en 1804, l'hérédité dans la famille de l'empereur fut reconnue par quatre millions de votes ; depuis, le peuple
n'a plus été consulté Je suis l'aîné des neveux
de Napoléon ; je puis donc me considérer comme le représentant de l'élection populaire, je ne dirai pas de l'empire, parce que depuis vingt ans les idées et les besoins de la France ont dû changer. Mais un principe ne peut être annulé par des faits ; il ne peut l'être que par un autre principe. Or, ce ne sont pas les douze cent mille étrangers de 1815, ce n'est pas la chambre des 221 de 1830 qui peuvent rendre nul le principe de l'élection de 1804.
Le système napoléonien consiste à faire marcher la civilisation sans discorde et sans excès, à donner l'élan aux idées tout en développant les intérêts matériels, à raffermir le pouvoir en le rendant respectable, à discipliner les masses d'après leurs facultés intellectuelles, enfin à réunir autour de l'autel de la patrie les Français de tous les partis en leur donnant pour mobiles l'honneur et la gloire. Remettons le peuple dans ses droits, l'aigle sur nos drapeaux, la stabilité dans nos institutions » Ce fut par ces discours interrompus,
repris pour être interrompus encore, que le prince chercha à tromper son impatience, à abréger les longues heures de cette nuit d'attente. Il l'employa aussi à copier ses proclamations que, dans la crainte d'une indiscrétion, il n'avait pas voulu faire imprimer d'avance. Vers cinq heures du matin, le bruit que produit toujours une réunion quelque peu nombreuse parut avoir éveillé les habitants de l'étage situé au-dessus des deux chambres occupées par les conjurés. Ils se levèrent, ouvrirent leurs fenêtres, mais tout étant rentré dans le silence, ils se rendormirent. Bientôt six heures sonnèrent au beffroi de la ville. C'était l'heure indiquée par le colonel Vaudrey, et il avait été convenu que le prince et ses amis ne sortiraient de leur retraite que lorsque le colonel les ferait prévenir de se diriger vers la caserne. « Jamais ,
a dit depuis Louis-Napoléon, jamais les sons d'une horloge ne retentirent si violemment dans mon cœur; et un instant après la trompette du quartier d'Austerlitz vint en accélérer les battements. *
La trompette résonnait en effet, elle appelait sous les armes le 4 e régiment d'artillerie. En un instant les soldats furent rangés en bataille dans la cour du quartier, en dedans des«grilles; le prince, averti par les soins du colonel Vaudrey, sort aussitôt de sa retraite, accompagné de ses amis. Il était en uniforme d'officier d'artillerie, avec un chapeau d'état-major. A ses côtés marchaient MM. Parquin, en uniforme de général de brigade, et de Querelles en costume de chef de bataillon portant l'aigle de Labédoyère. Une douzaine d'officiers le suivaient.
Louis-Napoléon entre dans la cour de la caserne suivi de son petit cortège ; le colonel Vaudrey en occupait le centre. Le prince va droit à lui, et le colonel qui, par sa taille élevée, dominait tout le groupe, tire son sabre en s'écriant : « Soldats du 4 e d'artillerie , une grande révolution s'accomplit en ce moment; vous voyez ici devant vous le neveu de l'empereur Napoléon. Il vient pour reconquérir les droits du peuple ; le peuple et l'armée peuvent compter sur lui. C'est autour de lui que doit venir se grouper tout ce qui aime la gloire et la liberté de la France. Soldats, vous sentirez
comme votre chef toute la grandeur de l'entreprise que vous allez tenter, toute la sainteté de la cause . que vous allez défendre. Soldats! le neveu de l'empereur peut-il compter sur vousî»Un immense cri de vive Napoléon! vive l'empereur! répond à cette harangue , et la clameur militaire se prolonge pendant quelques instants. Le prince prend alors la parole : « Résolu à vaincre ou à mourir, dit-il, pour la cause du peuple français, c'est à vous les premiers que j'ai voulu me présenter, parce qu'entre vous et moi il existe de grands souvenirs; c'est dans votre régiment que l'empereur Napoléon, mon oncle, servit comme capitaine; c'est avec vous qu'il s'est illustré au siège de Toulon; et c'est encore votre brave régiment qui lui ouvrit les portes de Grenoble au retour de l'île d'Elbe. Soldats ! de nouvelles destinées vous sont réservées. A vous la gloire de commencer une grande entreprise; à vous l'honneur de saluer les premiers l'aigle d'Austerlitz et de Wagram. » Prenant l'aigle que tenait à côté de lui M. de Querelles et la montrant aux soldats : «Voici, continua-t-il, le symbole de la gloire française, destiné à devenir aussi l'emblème de la liberté! Pendant quinze ans il a conduit nos pères à la victoire; il a brillé sur tous les champs de bataille, il a traversé toutes les capitales de l'Europe. Soldats, ne vous rallierezvous pas à ce noble étendard que je confie à votre
honneur et à votre courage? Ne marcher^Bbus pas avec moi contre les traîtres et les oppresseurs de la patrie au cri de vive la France! vive la liberté ! — Oui , oui ! » répondirent les soldats avec un redoublement d'enthousiasme. Le colonel fit aussitôt mettre le régiment en mouvement, musique en tête, et l'on sortit de la caserne pour se rendre chez le général Voirol.
Durant ce trajet le prince chargea M. Lombard d'aller faire imprimer ses proclamations, envoya MM. Laity et de Schaller, le premier au quartier des pontonniers où il avait des intelligences, le second vers le maréchal de camp et le commandant du 3* d'artillerie pour s'emparer de leur personne ; il ordonna également de s'assurer du télégraphe. Enfin il utilisa la présence de M. Fialin de Persigny en l'envoyant à la tête d'un peloton arrêter le préfet du Bas-Rhin, M. Chopin d'Arnouville.
Quelques acclamations populaires avaient accueilli le passage du prince et répondaient aux vivats des soldats qui le suivaient. En passant devant le quartier de la gendarmerie, le poste se mit sous les armes en criant « Vive l'Empereur ! » Arrivé à l'hôtel du général Voirol, dont les portes furent ouvertes par les domestiques intimidés , Louis Napoléon monta, suivi de MM. Vaudrey, Parquin et de deux autres officiers. Le général Voirol n'était pas encore habillé. Le prince s'avança
et lui dit : « Général, je viens vers vous en ami; je serais désolé de relever notre vieux drapeau tricolore sans un brave militaire comme vous. La garnison est pour ma cause ; décidez-vous et suivez-moi,,» et en même temps il lui montrait l'aigle ; mais le général la repoussa : « Prince, répondit-il, on vous à trompé ; l'armée connaît .ses devoirs, et je vais à l'instant vous le prouver. — La garnison n'est plus à vos ordres, interrompit vivement le colonel Vaudrey; vous êtes notre prisonnier. » Louis Napoléon s' éloignant alors, confia la garde du général à M. Parquin, auquel il laissa un piquet d'artillerie, puis il redescendit dans la rue, où de nouveaux cris de « Vive l'empereur ! » l'accueillirent. Ce premier échec l'avait vivement affecté cependant, et il l'a avoué depuis; la vue de l'aigle, les souvenirs impériaux n'avaient donc plus ce charme, ce prestige irrésistible sur lequel il avait tant compté? Le cortège se remit en marche et se dirigea vers la caserne Finckmatt, occupée par le 46* régiment d'infanterie de ligne. Pour arriver à cette caserne, vaste bâtiment construit dans une sorte d'impasse, il y avait deux chemins à prendre: l'un c'était le chemin du rempart aboutissant à l'extrémité de la cour du quartier; l'autre, une ruelle assez étroite pour qu'on n'y puisse passer que quatre de front, et conduisant à la grille principale de la caserne. De ce côté, le terrain n'était
pas disposé de telle sorte qu'un régiment pût s'y développer et se mettre en bataille. Ce fut pourtant par cette ruelle que le prince arriva à la caserne, ayant dû laisser, pour assurer sa retraite, la moitié du 4 e d'artillerie dans la grande rue du faubourg, disposition fatale, qui contribua certainement beaucoup à l'insuccès de l'entreprise.
Les soldats du 46% livrés à leurs travaux du matin, regardent avec surprise cette colonne de troupes qui pénètre dans le quartier. Les cris de « Vive l'Empereur ! » leur causeht une grande émotion. Ils descendent dans la cour, fraternisent avec leurs camarades de l'artillerie, s'approchent du prince, qui leur adresse quelques parolçs chaleureuses, le considèrent avec une curiosité sympathique, et l'acclament à leur tour. Mais tout à coup arrive le lieutenant Pleignier du 46 e , logé dans la caserne et attiré par le bruit. Il gourmande les soldats, leur dit qu'ils sont trompés; que ce n'est pas le prince Louis, le neveu de l'Empereur qu'ils ont devant les yeux, mais un aventurier qui veut abuser de leur crédulité. Le colonel Taillandier accourt de son côté, suivi d'un capitaine d'état-major : « Ce n'est pas le neveu de l'Empereur, s'écrie-t-il, c'est le neveu du colonel Vaudrey ! — Je le reconnais parfaitement, » dit le capitaine d'état-major. Pleignier s' élançant aussitôt sur le prince, veut l'arrêter; les artilleurs le repoussent et la lutte s'engage.
Déjà brillent les sabres et les baïonnettes. Prévenus de ce conflit, les soldats que le prince a laissés derrière lui dans la grande rue du faubourg, se précipitent vers le quartier. Quelques-uns y pénètrent ; mais le colonel Taillandier a ordonné de fermer la grille et fait battre la charge* La confusion qui règne dans cette cour étroite devient indescriptible. Une quarantaine d'artilleurs à cheval y sont entrés et ont refoulé l'infanterie à Tune des extrémités. Elle revient menaçante, la baïonnette en avant, en poussant des cris de mort. MM. de Gricourt et de Querelles ont offert au prince de lui ouvrir, l'épée à la main, un passage au milieu des rangs du 46% et il a refusé ; espérant encore faire entendre sa voix aux fantassins furieux. Les canonniers s'aperçoivent du danger qu'il court. Us l'enlèvent et le placent au milieu d'eux. Mais la retraite est impossible. Louis Napoléon veut se saisir d'un cheval ; les chevaux effrayés le renversent contre le mur. Les soldats d'infanterie le voyant acculé, se précipitent alors vers lui, le font prisonnier et le conduisent dans le corps de garde , où en entrant il aperçoit M. Parquin, qui était venu le rejoindre et avait été arrêté comme lui. « Prince, nous serons fusillés, lui dit le vieux soldat de l'Empire , mais nous mourrons bien. — Oui, répond Louis Napoléon, nous avons échoué dans une belle et noble entreprise ! »
Nul doute que le colonel Vaudrey n'eût pu enlever le prince et s'échapper lui-même, s'il avait voulu donner à son régiment l'ordre de faire feu sur l'infanterie. Mais ce conflit eût été terrible, et d'ailleurs pour rendre la liberté à Louis Napoléon, il eût fallu d'abord compromettre ses jours. 11 ordonna à ses soldats de rentrer à leur caserne, et suivit lui-même le colonel Taillandier qui le conduisit à l'appartement du lieutenant Pleignier. Le général Voirol arriva ; il était parvenu à s'échapper de son hôtel par une porte dérobée. Il eut pour son prisonnier des paroles pleines de convenance. Des voitures ayant été amenées, le prince et ses partisans furent conduits à là prison Neuve, et en y entrant, Louis Napoléon s'écria : « Au moins je ne mourrai pas dans l'exil. »
Au greffe, on lui fit subir une sorte d'interrogatoire : « Qu'est-ce qui vous a poussé, lui dit-on, à agir comme vous l'avez fait? — Mes opinions politiques et mon désir de revoir ma patrie, dont l'invasion étrangère m'avait privé. En 1830, j'ai demandé à être traité en simple citoyen ; on m'a traité en prétendant, eh bien je me suis conduit en prétendant ! — Vous vouliez établir un gouvernement militaire ? — Je voulais établir un gouvernement fondé sur l'élection populaire. — Qu'auriezvous fait, vainqueur? — J'aurais assemblé un congrès national. » Conduit à la citadelle avec le colonel
Vaudrey, le prince se vit au bout de vingt-quatre heures réintégré dans la prison Neuve, Y autorité civile l'ayant, nous ne savons pourquoi, réclamé. Le 9 novembre, on le prévint qu'il allait être transféré dans une prison nouvelle ; et en effet, à sept heures du soir le général et le préfet vinrent le chercher pour le conduire à la préfecture, où deux chaises de poste l'attendaient. On le fit monter dans l'une avec deux officiers de gendarmerie. Quatre sous -officiers de la même arme suivaient dans l'autre. On se dirigea sur Paris, malgré les plaintes amères et les protestations du prince, qui ne voulait pas qu'on le séparât de ses compagnons d'infortune. Le H , à deux heures du matin , Louis- Napoléon arrivait à Paris à l'hôtçl de la préfecture de police, où M. Delessertle reçut avec beaucoup de courtoisie. Il lui apprit que la reine Hortense était venue réclamer directement la clémence du roi en faveur de son fils, et qu'il allait repartir dans deux heures pour le port de Lorient, où l'attendait une frégate française chargée de le conduire aux États- Unis. Le prince dejnanda pourquoi on ne le mettait pas en jugement, et M. Delessert lui répondit qu'on faisait pour lui ce qu'on avait fait pour la duchesse de Berry . Louis-Napoléon écrivit alors deux lettres, l'une adressée à Louis-Philippe pour lui dire que « la vie lui semblait peu de chose , mais que sa reconnaissance envers lui serait grande s'il épar-
gnait celle d'anciens soldats, débris de notre vieille armée, entraînés par lui et séduits par de glorieux souvenirs, » la seconde lettre était écrite à M. Odilon-Barrot, pour le prier de se charger de la défense du colonel Vaudrey. A quatre heures du matin le prince se remettait en route. Le 14 il arrivait à Lorient, et sept jours après, le 21 novembre, il voyait, plongé dans une méditation amère et profonde, s'éloigner les rivages du pays natal.
On s'est demandé si l'expédition de Strasbourg pouvait avoir une issue favorable: il est évident, lorsqu'on y réfléchit bien, que le succès local n'eût pas été douteux si, par une fatalité singulière, la tentative n'était pas venue avorter misérablement dans une cour de caserne trop tôt fermée. Il ne faut pas perdre de vue, en effet, que le 3 e régiment d'artillerie et le bataillon du génie s'ébranlaient déjà pour renforcer le nombre des partisans du prince, lorsque la nouvelle de son arrestation se répandit tout à coup dans la ville. Il est bon de noter aussi que pendant Je conflit survenu entré les artilleurs et l'infanterie, le peuple rassemblé sur le rempart et spectateur de la scène terrible qui se passait dans la cour de la caserne Finckmatt, encourageait les artilleurs et accablait les fantassins d'une grêle de pierres. Le succès tint donc à un fil, et les pièces de canon braquées dans les centres principaux de Strasbourg eussent eu faci-
lement raison d'une résistance partielle de la garnison.
Mais Strasbourg une fois enlevé, tout était-il donc dit en faveur de la cause bonapartiste ? Non : sous un régime constitutionnel comme celui qui régissait alors la France, l'armée, nous le répétons, a trop peu de force, trop peu d'initiative, trop peu de prestige pour accomplir à elle seule une révolution aussi complète que celle rêvée par le prétendant impérial. La paix et la prospérité matérielle dont jouissait alors le pays, eussent rendu la bourgeoisie très- hostile au mouvement qui se serait ainsi produit dans une ou peut-être deux villes de l'est de la France. Le peuple, qui ne souffrait pas, n'eût prêté qu'une attention assez distraite aux bruits napoléoniens qui lui venaient de ce côté. Les Chambres réunies extraordinairement, d'ailleurs, et dans le sein desquelles l'opinion bonapartiste n'existait pour ainsi dire pas, eussent en cette circonstance, prêté un concours très-dévoué au roi Louis-Philippe, menacées qu'elles se seraient senties elles-mêmes dans leur existence, basée ou sur la simple volonté du souverain, ou sur une étroite fiction électorale. Entourée et secondée des deux autres pouvoirs de l'État, la royauté constitutionnelle aurait trouvé, elle aussi, une armée pour la défendre. L'esprit libéral se serait déchaîné contre l'esprit impérial. Louis-Napoléon un instant maître h. 29
tM HISTOIRE DE MON TEMPS. [4830
de Strasbourg, n'eût probablement pas vu comme son oncle, en 1815, l'aigle voler de clocher en clocher jusque sur les tours de Notre-Dame. Les circonstances dans lesquelles se produit une tentative politique font plus pour le succès de cette tentative, que les efforts les plus intelligents, que les combinaisons les plus habiles.
Et puis il y a une destinée à laquelle les dynasties, comme les peuples, comme les individus, ne peuvent en quelque sorte pas se soustraire. Celle de la famille Bonaparte est de ne détrôner que l'anarchie; grande destinée, à coup sur! Napoléon î er (en supposant qu'il l'eût voulu, et certes il ne l'aurait pas Voulu ) n'eût jamais , général heureux, renversé le faible Louis XVI. Sa force se fût émoussée contre cette faiblesse ; mais il devait mettre le pied sur le hideux et formidable dragon révolu* tionnaire. Il n'était pas donné à Napoléon lit de détrôner Louis-Philippe auquel il allait succéder. A chaque homme sa tâche providentielle en ce monde , à chaque dynastie son œuvre 1