Né en 1798; mort le 24 septembre
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durant les guerres de Napoléon I er . Dom Miguel, souverain énergique, bicarré, fidèle représentant des traditions féodales et de l'ancien régime portugais , avait ( on l'a vu par le récit de notre expédition du Tage) soulevé contre lui bien des orages tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de son royaume. De politique, il n'en avait pas dans la véritable acception de ce. mot ou, pour mietix dire, sa politique n'était que la raison du plus Fort, et il ne savait pas toujours être le plus fort. En irritant le gouvernement français , en soulevant ses justes susceptibilités, dom Miguel avait commis une imprudence d'autant plus grave, qu'une- circonstance particulière , la révolution du Brésil , pouvait modifier tout à coup la nature des actes du cabinet des Tuileries et leur donner un aspect plus exclusivement politique. Cette révolution brésilienne avait, en effet, provoqué l'abdication de dom Pedro, et son arrivée à Londres d'abord, puis à Paris, où il avait été reçu avec une distinction marquée. Sa fille, dona Maria, devenait une prétendante constitutionnelle au trône portugais , et l'Angleterre ne manquerait pas d'appuyer de toutes ses forces des prétentions qui tendaient à établir en Portugal un système représentatif analogue au sien.
Les choses se passèrent précisément ainsi : la lutte s'engagea entre dom Miguel et son frère. Ce
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dernier, puissamment aidé par le cabinet anglais, recruta une petite armée, formée d'éléments trèsdivers, mais où les vieux soldats et -les bons officiers ne manquaient pas. Elle présentait un effectif d'environ quatorze mille hommes. Il réunit, en oaitre, une flottille composée* de deux frégates,
jjjjpïx corvettes, sept navires légers et vingt -cinq bâtiments de transport, le tout portant deux cent quatre -vingts bouches à feu. Cette expédition, par-, tie des îles Açores le 27 juin 1832, entrait le 7 juillet suivant dans le port de Villa- de-Conde,
• situé à cinq lieues environ de Porto , la seconde capitale portugaise. Le lendemain elle s'emparait de cette ville , qui devenait le centre des opérations de dom Pedro, et ce dernier, après avoir pris le titre de régent, déclarait dans un acte public, qu'il en garderait l'autorité comme les prérogatives, jusqu'à ce que le gouvernement de dona Maria da Gloria , sa fille 1 , fùt*rétabli en Portugal. Dom Pedro était tout à la fois le représentant et le champion des idées libérales. Les journaux français ou anglais appuyèrent ses prétentions avec une chaleur, une véhémence très -remarquées alors. Mais, ainsi que nous l'avons dit, l'arrivée au pouvoir de M. Zea Bermudez était surtout une chance heureuse pour la cause de dona Maria. Il est certain que M. Calo-
!.. Née le lx avril 1819 ; morte le 16 novembre 1853.
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niarde déclarait hautement que l'Espagne ne pouvait voir de sang- froid un corps nombreux d'aventuriers de toutes nations se rassembler en quelque sorte sur ses frontières, dans le but avoué de renverser un souverain ami , et que le gouvernement espagnol , sous la direction du ministre absolutiste , n'eût pas hésité à intervenir par les armes dans lès. affaires du Portugal en soutenant dom Miguel , souverain absolu. M. Zea Bermudez arrivait avec des idées bien moins arrêtées. Après avoir mûrement étudié la question et adressé quelques remontrances au cabinet anglais sur les secours matériels qu'il prodiguait à dom 'Pedro , il adopta le système phi- ' losophique de la non - intervention à l'égard du Portugal , et dom Miguel fut abandonné à ses agresseurs. L'Espagne n'entrait- elle pas, en effet, dans une voie politique nouvelle qui devait promptement assimiler les formes de son gouvernement à celles du gouvernement représentatif que dom Pedro apportait à son pays ?
Livré à ses propres ressources, dom Miguel n'en résista pas moins avec une grande énergie , et les premières opérations de la campagne qui s'ouvrait ainsi contre lui, parurent devoir lui être favorables. Entré dans Porto , dom Pedro s'y vit bientôt assiégé par les troupes de son frère, qui peu à peu cernèrent étroitement la ville. Il lui fallut une année de constance et d'efforts pour pouvoir sortir de cette posi-
tion difficile , et ce ne fut , comme nous le verrons) qu'en juillet 1833, qu'il parvint à réaliser le dessein qu'il avait formé. Les deux princes semblaient, du reste , avoir transporté sur le sof portugais la lutte qui peu de temps avant s'était engagée dans la Vendée entre les principes libéraux et le droit traditionnel : ainsi, dom Miguel écrivait au maréchal Bourmont : « Ami, moi le roi, je vous salue comme une personne que j'aime et que j'estime. Appréciant votre valeur et vos connaissances militaires, j'ai désiré mettre à profit votre talent bien connu et si éminent, pour organiser et discipliner mes armées royales. Connaissant la bonne volonté avec laquelle vous avez accepté l'invitation que je vous ai faite r et voulant vous donner une preuve manifeste de ma gratitude et de la confiance que j'ai en vous , je vous élève à la dignité de maréchal -général de mes armées , et vous commets pour me remplacer à leur tête.... » M. de Bourmont ne fut point sourd à cet appel. Le général Clouet, M. de La Rochejacquelein et plusieurs autres officiers légitimistes l'accompagnèrent. Pendant ce temps , dom Pedro appelait à son aide le général Solignac , qui avait combattu dans la Vendée les partisans de la duchesse de Berri.
On comprend que cette question du Portugal, que cette lutte entre deux frères et deux principes se compliquait et pouvait prendre des proportions
considérables par suite de l'attitude diverse des grandes puissances européennes, Ainsi la Russie, la Prusse, l'Autriche même, bien que la première femme de dom Pedro , la mère de dona Maria , fût une archiduchesse d'Autriche , auraient été disposées à soutenir la cause de dom Miguel , car ils voyaient surtout en lui le représentant du droit monarchique, tandis que la France et l'Angleterre encourageaient dom Pedro, personnification du système constitutionnel. L'année suivante devait voir le triomphe définitif de dom Pedro et des puissances libérales.
Cependant une question extérieure bien plus importante, bien plus grave au point de vue français, commençait déjà à se produire. Encore dans l'œuf, elle devait nécessairement, pour les hommes d'État doués de quelque prévision, prendre rapidement des proportions considérables et menacer le repos du monde. C'était la question d'Orient. Nous la traiterons dans son ensemble et avec tous ses développements , lorsque le moment en sera venu.
La mort de Casimir Périer, les graves événements qui l'avaient suivie, n'impliquaient pas un changement dans la politique du gouvernement
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français, ou, pour parler plus exactement, l'inauguration d'une politique nouvelle ; mais ils nécessitaient le concours d'hommes nouveaux au système gouvernemental que le roi allait pratiquer avec une liberté d' allures d'autant plus grande que l'impérieux ministre , dont il ne déplorait peut-être pas assez la perte, ne serait plus là pour combattre sa volonté personnelle.
Il fallut donc songer à constituer un nouveau dibinet, car celui qui avait survécu à la mort de son illustre chef n'offrait plus les conditions de force, de talent , d'influence parlementaire indispensables à son existence sérieuse. L'enfantement fut long, et le prince de Talleyrand , présent à Paris , y prit une certaine part: Il était d'une absolue nécessité de s'adresser aux fractions de la chambre qui, réunies, avaient formé la majorité sous le ministère de Casimir Périer et de leur emprunter leurs chefs ou tout au moins leurs hommes importants. Les trois nuances parlementaires qui avaient soutenu le cabinet du i 3 mars étaient représentées par MM. Guizot, Dupin et Thiers. M. Dupin voulait être président du conseil, et cette prétention devenait inadmissible en présence des personnalités considérables que le roi désirait conserver ou introduire dan& sa combinaison. Qp hommes tels que le duc de Broglie ou le maréchal Soult, ne pouvaient évidemment point se trouver placés en sous- ordre dans le
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futur ministère ; on dut renoncer à M. Dupin. Mais M. Guizot et M. Thiers restaient au roi avec leurs talents diversement éminents; leur ambition ne s'élevait pas encore jusqu'à ce fauteuil de la présidence, objet de la convoitise, justifiée jusqu'à un certain point, de leur collègue le jurisconsulte. Les négociations furent longues pour arriver à un résultat d'ensemble, et les conférences que le roi tenait aux Tuileries, quoiqu'il occupât alors la résidence de Saint -Cloud, se terminèrent souvent à une heure avancée de la nuit. II fallait, en effet, non -seulement grouper les hommes dans une combinaison ministérielle, mais aussi leur faire accepter un même programme politique. 11 s'agissait également d'opérer un classement nouveau dans les attributions de certains ministères , afin de donner à ces départements une ampleur plus en rapport avec l'importance des personnages auxquels on les destinait. Ainsi le Moniteur publiait la note suivante : « Une nouvelle répartition des attributions des ministères de la justice, de l'intérieur, du commerce et de l'instruction publique a été arrêtée en conseil. Les cultes deviennent une division du ministère de la justice ; le ministère de l'instruction publique reçoit dans ses attributions le collège' de France, l'Institut, le jardin des Pfàûtes et les bibliothèques publiques... » Enfin, le H octobre parut une ordonnance royale donnant au maréchal duc
de Dalmatie la présidence du conseil avec le ministère de la guerre; au duc de Broglie, les affaires étrangères; à M. Humann, les finances. M. Thiers recevait le portefeuille de l'intérieur; M. Guizot celui de l'instruction publique ; M. Barthe, garde des sceaux , l'administration des cultes avec la présidence du conseil d'État. Dans cette combinaison ^ M. d'Argout conservait le ministère du commerce grossi par l'adjonction des travaux publics; et M. de Montalivet devenait intendant général de la liste civile , fonctions qu'il a conservées jusqu'à la chute de la monarchie de 1830. *.
Ce cabinet nouveau, qui prit le nom de cabinet du H octobre, allait se trouver en présence de deux graves questions l'une, de politique intérieure, l'autre de politique extérieure: Cette dernière, dont le prince de Talleyrand venait à Paris préparer et hâter la solution, c'était la question hollando- belge. Il fallait, à tout prix, vaincre la longue résistance du roi Guillaume , et rendre Anvers à la Belgique. Le gouvernement anglais en comprenait si bien lui-même l'impérieuse nécessité , qu'il se montrait tout disposé à coopérer, dans la sphère de son action maritime, aux mesures coercitives qu'il s'agissait de prendre pour réaliser les intentions de la conférence de Londres. La question intérieure, c'était la pacification de la Vendée par l'arrestation ou plutôt par l'éloignement de h.
la duchesse de Berri, que l'on savait n'avoir pas quitté les provinces de l'Ouest , ou sa présence ne produisait plus, du reste, la moindre fermentation. C^double programme , tous les ministres l* acceptaient, le roi ayant déclaré, à plusieurs reprises, eil ce qui tpuchait Marie-Caroline, qu'il ne consentifait jamfcis £ traduire cette princesse devant ttn tribunal quelconque, déclaration sollicitée de nouveau et' avec une certaine insistance par M. le duc de Bfcogtie.* ^
JSiaisr alors, puisque Louis -Philippe éprouvait cette grande et^attœelle Répugnance à traîner la duchesse de Berri "devant un tribunal français, puisque soa dégjr, fréquemment exprimé , était de la rendre jpufement et simplement à sa faniille , pourquoi, entre les deux mesures que nous venons jFindi<juerp opter pour l'arrestation qui mettrait forcérffentjte gHiveAiemérit dans la situation d'afffoncï^r du droit commun cette princesse captive, prise , pour ainsi dire , en flagrant délit de guerre civile? Pourquoi cet éclat, cette solennité d'une expédition personnellement dirigée contre elle? Que n'adoptait-on un moyen moins compromettant et plus efficace peut-être : expédier un agent secret vers sa retraite, que l'on était déjà certain de découvrir; lui faire savoir qu'un navire l'attendait sur quelque point des côtes de France, et la contraindre à partir en la menaçant de l'arrestation et de la
détention dans une forteresse, mesure? auxquelles, en dernière analyse , on était toujourë maître de recourir? Le but que Louis -Philippe se jpop<9&ait<* ou devait vouloir atteindre, n'était-ce pas, en effet, d'éloigner Marie -Caroline de ce sol/rendéen que sa présence pouvait sourdement agiter, préc^ément parce que l'explosion de la guerre civile n'y avait pas été complète ? toute autre faconde procéder devait avoir des inconvénients gfave^, et le^îus 4 Sérieux peut-être pour le gouvernement de Juillet, .« C'était, tout en arrêtant bruyamment sg prisonnière i \ de l'enlever ensuite à la juridiction ordinaire des tribunaux et au jugement du jury. £# crainte que l'on manifestait de la sévérité de ce drfnier, n'étaitce point un prétexte, et ne pouvait -(fe supposer, à * la rigueur, que ce que l'on redoutait surtout en lui c'était, au contraire, une trop grande indulgence? Mais, indépendamment de ces considérations d'un ordre tout politique , il y avait encore les raisons privées, les raisons de famille. Arrêter bruyamment la nièce de la reine, la princesse napolitaine i avec l'accompagnement ordinaire en pareil cas d'agents de police et de gendarmes, comme un conspirateur vulgaire ; la détenir dans une prison d'État arbitrairement, sans jugement ; cette manière d'agir à l'égard d'une parente qui , au jour de la prospérité, s'était constamment montrée sympathique et empressée, ne devait- elle pas
donner lieu à de bien amères réflexions, à des rapprochements douloureux? Puisqu'on ne reculait pas devant ce qui était inconstitutionnel , arbitraire, pourquoi ne pas faire de l'arbitraire, de l'inconstitutionnel dans le sens de la famille ? Toute l'Euroge eût applaudi à une semblable détermination.
Mais , il faut bien lé dire , le roi seul pouvait , en imposant comme il le faisait si volontiers , d'ailleurs , sa volonté personnelle à ses conseillers politiques^ donner cette tournure aux poursuites dirigées contre Marie -Caroline. Lui seul pouvait épargner à la duchesse de Berri là captivité en même tempsxpie le procès. Aucun de ses ministres ne devait prendre sur lui de lui donner tin tel conseil. Leur rôle était, au contraire, en cette circonstance .exceptionnelle., d'insister pour l'application de mesures capables, par leur rigueur relative, de comprimer l'élan légitimiste des provinces de l'Ouest et d'ôter son point d'appui à la guerre civile. 11 n'est donc pas étonnant que le nouveau ministre de l'intérieur, M. Thiers, se soit préoccupé dès son entrée aux affaires de découvrir la retraite de la princesse et de procéder à son arrestation. Jeune, tout imbu des souvenirs que son Histoire Je la Révolution française avait si puissamment contribué à populariser, ardent défenseur des principes et du régime de 1830,
M. Thiers ne reculait devant aucune des conséquences de la situation, et désirait, au contraire, trouver l'occasion de prouver que, s'il était homme de conseil, il possédait aussi toute la hardiesse, toute l'initiative des hommes d'action.
Déjà son prédécesseur, M. de Montalivet, avait reçu la visite et les confidences d'un juif nommé Hyacinthe -Simon Deutz, jadis ouvrier imprimeur dans la maison Didot, a Paris, et beau -frère de M. Drack, nommé par la duchesse de Berri bibliothécaire de son fils , le duc de Bordeaux , sur les vives recommandations de personnages considérables. Deutz s' étant rendu à Rome pour y embrasser la religion catholique , le pape s'était empressé de le faire entrer comme pensionnaire au couvent des Saints -Apôtres 1 . Là, le juif converti avait su conquérir la bienveillance du souverain pontife, à tel point que Grégoire XVI, après lui avoir confié diverses missions particulières en Espagne et en Portugal, n'avait pas hésité à le recommander à Madame, lors de son passage à Rome, comme un homme intelligent et dévoué à la cause de la légitimité.
Deutz revenant de Madrid et s' étant insinué dans l'intime confiance de plusieurs chefs du parti
1. Deutz eut pour parrain M. le baron Mortier, premier secrétaire de l'ambassade française à Rome, et pour marraine une princesse italienne.
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légitimiste, de façon à se trouyer chargé de correspondais qu'ils entretenaient avec la duchesse, demanda mystérieusement une audience à M. de Montalivet. Le rendez-vous fut accordé. Deutz déclara qu'il lui était facile de connaître le lieu de la retraite de Marie -Caroline et qu'il en instruirait le gouyernement si ce dernier consentait à payer largement son secret , proposition dont les termes avaient été immédiatement transmis à Louis -Philippe, mais qui ne fut cependant pas acceptée de suite. Cette hésitation, produite peuir être par l'embarras dans lequel l'arrestation de la princesse pouvait placer le gouvernement, peut-être aussi par un dégoût intinctif pour les moyens que l'on allait employer en cette déplorable circonstance , cette hésitation, disons -i\pus, se prolongea jusqu'à la formation du ministère du 11 octobre. M. de Montalivet, charmé de laisser à son successeur le soin de traiter avec Deutz cette honteuse affaire jle trahison, conduisit le juif chez M. Tbiers, avec lequel il le mit en rapport. Homme d'État plus mfir, M. Tbiers eût certainement aperçu le mauvais côté et les tristes effets d'une négociation pareille, Jeune au pouvoir , ambitieux de popularité , yoyarit surtout dfms les propositions de Deutz le moyen de terminer d'un seul coup la guerre civile de l'Ouest et de prendre , au commencement de la session, une bonne attitude vis-à-vis des Cham-
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bres, iJ s'empressa de conclure avec le juif un marché auquel Louis -Philippe, vivement pressé par sa sqenr, M me Adélaïde , finit par donner son assentiment. Deutz reçut une somme considérable et dut aussitôt partir pour Nantes, accompagné ou pour mieux dire surveillé par le commissaire de police Joly.
yne modification importante s'opérait en même temps dans le haut personnel administratif du département de la Loire-Inférieure. Le préfet, M. de Saint -Aignan, esprit distingué et homme du monde, que ses Rations aristopratiques , à Nantes et aux environs, pourraient embarrasser dans l'exécution des projets du gouvernement • éteit remplacé par un administrateur de l'école impériale, M. Maurice Duval, préfet de l'Isère. Cette nomination ne parut pas d'abord satisfaire les libéraux nantais , qui reprochaient à M. Duval son attitude pendant les derniers troubles de Grenoble, Un charivari lui fut donné et se renouvela deux jours de suite. Mais le nouveau préfet espérait bien regagner les sympathies des patriotes par le succès de l'entreprise à laquelle il devait activement coopérer» II' s'y consacra tout entier,
Cependant Marie-Caroline, loin de se douter de l'orage prêt à éclater sur elle, continuait à vivre au fond de sa retraite 4e la vie paisible et occupée qu'elle avait adoptée dès le lendemain de son arri-
vée dans la maison qui lui servait d'asile. Cette maison était celle des demoiselles Duguigny, ardentes et fidèles légitimistes, une de ces maisons dans lesquelles, à l'époque des anciennes guerres 9e la Vendée , des cachettes avaient été habilement pratiquées pour dérober aux poursuites révolutionnaires des prêtres et des proscrits. Elle dominait les jardins du château de Nantes et avait pour riant horizon les prairies que baigne la Loire. C'est là que la duchesse employa de longues journées à correspondre avec ses partisans/ tant en France qu'à l'étranger. Elle avait vingt-quatre chiffres différents pour cette correspondance absorbante, et le nombre des lettres écrites de sa main s'éleva , chose à peine croyable , à plus de neuf cents ; les divers papiers trouvés dans la cachette donnèrent la mesure de cette activité singulière.
Arrivé à Nantes, Deutz chercha, pour remplir les promesses formelles qu'il avait faites au gouvernement, à découvrir la retraite de Marie -Caroline. La chose était assez difficile , car dans le but de s'isoler complètement et de mettre en défaut les nombreux agents de la police qui auraient pu parvenir jusqu'à elle , la duchesse ne recevait personne du dehors. Une seule exception avait été faite pour M. de Bourmont, mais le maréchal usait très -rarement de ce privilège qui lui avait été accordé. Deutz parvint cependant, en prenant des voies indirectes,
à faire savoir à Madame qu'itétait à Nantes, et avait d'importantes communications à lui faire.
Une première fois, Marie - Caroline repoussa sa demande d'audience, à moins que les dépêches dont il se disait porteur , ne fussent d'abord communiquées à un tiers. Deutz re/usa, ajoutant qu'il allait passer huit ou dix jours à Paimbeuf , et qu'à son retour, il espérait être plus heureux. Il partit donc avec M. Joly, et plus tard , revenu à Nantes , se décida , après d'infructueuses instances , à faire parvenir à la duchesse les lettres dont il était chargé pour elle, démarche qui lui ouvrit les portes de la maison Duguigny . Madame n'hésita plus , en effet, à admettre son identité et né soupçonna pas un instant la trahison de l'homme qui lui avait été si souvent et si chaleureusement recommandé.
Ee 28 octobre, M. Duguigny, frère des deux hôtesses de Marie -Caroline, amena Deutz dans la maison de la rue Haute -du -Château. On lui dit que la duchesse le recevrait dans cette maison, mais qu'elle ne l'habitait pas , et il le crut d'autant plus aisément , qu'après l'entrevue pendant laquelle le traître montra , peut-être à dessein , une émotion assez vive , il put remarquer que Madame se retirait exactement comme le ferait une personne en visite dans une maison tierce. Les indices qu'il avait recueillis durant cette première audience n'étaient donc pas assez certains pour que la police
pût prendre les mesures décisives dont le succès devait sortir. Deutz prétextant alors le trouble naturel que faisait naître en lui la présence de la duchesse, déclara qu'il avait oublié de lui communiquer des faits d'une haute importance, et demanda une audience nouvelle , qui lui fut trèsnettement refusée/Désespéré de ce refus, voyant tous ses plans renversés, il parvint cependant, avec le secours de la police locale, à découvrir une religieuse très -dévouée à la duchesse de Berri et possédant toute sa confiance. Il sut, par des dehors de piété, tromper cette femme honorable, et lui persuader qu'un nouvel eùtretien avec Marie - Caroline était de la plus haute importance dans l'intérêt de la cause légitimiste. Elle alla donc solliciter l'entrevue et l'obtint pour le 6 novembre.
Introduit une deuxième fois dans la maison Duguigny, Deutz reconnut parfaitement les lieux qu'il avait déjà visités. Il se rendit compte de leur disposition , et acquit la certitude que la duchesse habitait sous ce toit fidèle. Sa coiiversation , à laquelle il avait su donner une importance suffisante pour motiver la demande d'une nouvelle entrevue, fut tout à coup interrompue par l'arrivée d'une lettre que la duchesse remit aussitôt à M. de AJesuard, présent à l'entretien. Cette lettre envoyée de Paris était écrite à l'encre blanche , et lorsque , à l'aide d'une eau préparée, les caractères en furent
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devenus lisibles, M. de Mesnard la préseuta à Marie -Caroline qui h lut à haute voix devant Deutz : «Ne négligez aucune précaution , disait -oij dans cette lettre , car on est prévenu que vous êtes trahie par une personne en qui vous placez toute votre confiance, » «Serait-ce vous, Deutz?» demanda Madame en fixant le traître. Ce dernier affronta, sans se troubler, le loyal regard de la duchesse ; il fit entendre de chaleureuses protestations de dévouement , et se retira bientôt, emportant avec certitude le secret qu'il avait vendu d'avance.
Désormais, le gouvernement qui avait voulu agir était libre de le faire sans hésitation , sans la crainte du ridicule qui s'attache à toute entreprise avortée. Deutz avait remarqué qu'une table de sept couverts était servie (Jans la salle à manger. C'était l'heure du repas de Madajpe; il fallait donc se hâter.. M. Maurice Duval prit immédiatement toutes les mesures convenues entre lui et le comte d'Erlon , qui commandait la division militaire, J^es troupes, en trois colonnes, investirent la maison suspecte, tout en gardant les rues adjacentes. La duchesse qui, pleine de confiance, considérait silencieusement les donjons du vieux château de Nantes dessinant dans le crépuscule leurs contours sombres et pittoresques, sortit tout à coup de sa rêverie. M. Guibourg venait d'apercevoir les soldats qui
cernaient la maison , et lui criait : «Sauvez -vous, Madame, sauvez- vous ! » Elle s'élança dans l'escalier, le franchit d'un bond , ainsi que M llc de Kersâbiec. MM. de Mesnard et Guibourgla suivirent de près, et tous quatre 'se réunissant dans la chambre où se trouvait la cachette , se mirent en devoir d'utiliser cette dernière ressource.
La cachette pouvait, en effet, contenir quatre personnes et s'ouvrait dans la cheminée dont, à l'aide d'un ressort, la plaque tournait sur elle-même. Seulement il fallait y pénétrer par rang de taille; on en avait fait antérieurement l'essai. M. de Mesnard entra le premier, M. Guibourg; l'imita, M lle de Kersabiec voulait céder le pas à la duchesse et fermer par conséquent la marche : « En bonne stratégie , lui dit Madame avec gaieté , lorsqu'on opère une retraite, le commandant doit passer le dernier;» et la trappe se referma au moment même où les soldats pénétraient dans la maison.
Les commissaires de police de Paris et de Nantes s'avançaient le pistolet à la main. M. Joly, guidé par les indications trop exactes de Deutz , monta l'escalier, se dirigeant vers la chambre où le traître avait été reçu. Cette « salle d'audience, » comme il là désignait, était précisément l'appartement où se trouvait la cachette. La lettre que Marie -Caroline avait reçue de Paris se voyait encore sur la table où Madame l'avait déposée ; on s'en empara.
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C'était un précieux indice de la présence de la duchesse. Les sept couverts préparés dans la salle à manger, ajoutaient une preuve de plus à celles que l'on possédait déjà de ce fait important. M. Maurice Duval ordonna que les recherches les plus minutieuses fussent commencées tant à T intérieur qu'à l'extérieur de la maison occupée militairement par la force armée. Des architectes et des maçons avaient été convoqués pour diriger et aider les sapeurs dans leurs investigations : les meubles , les murailles , les planches , tout fut ouvert , exploré , sondé , et la cachette de la mansarde ne fut point découverte.
La nuit s'avançait pourtant. De la maison Duguigny les soldats avaient passé dans les maisons voisines, dont quelques-unes renfermaient également des trappes et des souterrains d'une grande étendue. La duchesse de Berri était- elle parvenue à s'évader par ces issues souterraines ? Se trouvaitelle encore au milieu des murailles ébranlées de la maison Duguigny? La police commençait à perdre l'espoir et le courage. Un hasard vint à son aide.
Les quatre prisonniers, après avoir subi dans leur étroite retraite toutes les alternatives de la crainte et de l'espérance , toutes les angoisses que les efforts des démolisseurs et le froid glacial dont eux-mêmes se sentaient pénétrés leur avaient naturellement causées, commençaient à éprouver un
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sentiment de bien-être. Les coups de hache et de marteau qui menaçaient à chaque instant de renverser la muraille et de les étouffer sous les décombres, ne résonnaient plus à leurs oreilles. Le froid, dont ils subissaient les pénétrantes atteintes , commençait à être combattu par les dégagements d'une douce chaleur à travers la plaque de la chemiïiée, où deux gendarmes, gardiens de la mansarde, avaient allumé un grand feu de tourbe. Mais cette chaleur, d'abord bienfaisante, ne tarda pas à devenir incommode, inquiétante, intolérable* Vainement M. de Mesnard s' efforça- 1- il de déranger quelques ardoises du toit et de faire pénétrer ainsi un peu d'air extérieur dans te fournaise véritable où ils subissaient mille tortures, la respiration leur manqua bientôt. La plaque était rouge. Deux fois la robe de Madame prit feu et ne fut que difficilement éteinte. Vainement les compagnons de la duchesse la suppliaient d'en finir avec ce supplice et de se livrer à ses ennemis. Des pleurs de rage inondaient ses yeux ; il fallut céder pourtant, sous peine de la vie. « Nous naus rendons , nous allons ouvrir, ôtez le feu, » cria M Ue Stylite de Kersabiec. Les gendarmes surpris s'élancèrent aussitôt et dispersèrent le foyer. La plaque ouverte par les.reclus leur donna successivement passage. Madame, forcée d'appuyer les genoux et les mains sur le foyer brûlant, sortit la première de cette affreuse
retraite, où elle avait eu le courage de séjourner, seize heures. Marie -Caroline avait conservé toute sa présence d'esprit. Elle demanda le général Dermoncourt. Ce dernier, qui n'avait pas voulu quitter le rez-de-chaussée de la maison, monta aussitôt, accompagné du substitut du procureur du roi et de quelques officiers. « Général, dit la duchesse en s'avançant vivement vers lui, je me rends à vous; je me remets à votre loyauté. »
Quelques instants plus tard , Madame , entourée du préfet , du comte d'Erlon , du colonel de la garde nationale, du général Dermoncourt, auquel elle donnait le bras, franchissait à pied, entre deux haies de soldats, la courte distance qui séparait la maison Duguigny du château de Nantes. « Si vous ne m'aviez pas fait, disait-elle, une guerre à la saint Laurent y vous ne me tiendriez pas sous votre bras à l'heure qu'il est. »
Dans la nuit du 8 novembre , Marie -Caroline fut transportée à bord d'un bateau à vapeur qui devait la conduire à l'embouchure de la Loire, où l'attendait le brick la Capricieuse. Le comte d'Erlon, M. Maurice Duval et M. Ferdinand Favre, maire de Nantes, l'accompagnèrent jusqu'à Saint-Nazaire. La duchesse resta deux jours en rade à bord du brick, les vents contraires s' opposant à son départ. Enfin, le H novembre, la Capricieuse^ éloigna des rivages bretons, se dirigeant vers la citadelle de Blaye.
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L'œuvre était donc accomplie ; la victoire était remportée ; victoire douteuse , œavre dé mauvais aloi. Ce fut une. des grandes fautes du # règne de Louis-Philippe que cette arrestation de la duchesse de Berri , car en politique il faut toujours nommer une faute ce qui présente de nombreux inconvénients sans offrir un seul avantage. Or, dans cet acte, l'avantage n'était pas appréciable, et vainement a-t-on dit que c'était un moyen de couper court à des intrigues extérieures qui unissaient de .pensée et d'action le roi des Pays-Bas , secrètement appuyé» par la Russie , et la mère du prétendant Henri V. Le soulèvement partiel de la Vendée avait été comprimé ; en présence de ce résultat, qu'importait l'arrestation, la captivité de la duchesse de Berri? Une clémence intelligente eût produit d'excellents effets. La rigueur provoqua les haines, excita les fureurs d'un parti qui ne pardonna jamais à Louis -Philippe d'avoir ainsi traité une femme désarmée ,'une princesse de son sang.
Était-ce donc un gage qu'il voulait donner à la révolution? Mais alors la révolution ne s'en montra ni satisfaite , ni reconnaissante , car quelques jours s'étaient à peine écoulés depuis que Marie-Caroline avait franchi le seuil de la citadelle de Blaye, qu'un coup de pistolet républicain était tiré sur le roi au moment où, se rendant, le 19 novembre, au Palais Bourbon pour l'ouverture solennelle des Chambres,
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il traversait le Pont-Royal , à cheval , et suivi d'une escorte nombreuse. Une jeune femme placée dans la foule avait instinctivement détourné l'arme du meurtrier 1 , qui était parvenu à s'évader au milieu du trouble causé par ce premier attentat contre la personne du souverain ; attentat suivi de tant d'autres , à la honte du temps et des partis ! Mais ce n'était point ainsi que Louis -Philippe devait disparaître de la scène politique, et la destinée lui avait préparé une autre chute plus terrible, plus cruelle peut-être !
Depuis le 29 août jusqu'au 10 octobre 1831, un armistice avait subsisté entre la Belgique et la Hollande sous la garantie des cinq puissances. Le 14 décembre de cette même année, il fut stipulé à Bruxelles, entre sir Robert Adair d'une part, le général Belliard et le marquis de Latour-Maubourg de l'autre, que, selon le désir manifesté par la conférence , relativement aux forteresses hollandaises construites en 1815 par l'Angleterre, agissant avec
1. Les sieurs Bergeron, Benoist et Girou furent poursuivis pour cet attentat, mais mis hors de cause ou acquittés faute de preuves suffisantes. Bergeron s'en est, depuis 1848, officiellement reconnu l'auteur.
l'autorisation des quatre grandes puissances: «les fortifications de Mons, Ath, Menin, Philippeville et Marienbourg seraient démolies aussitôt que l'en-r tière indépendance et la neutralité de la Belgique seraient pleinement établies et garanties par les cinq puissances, de manière à constituer une con-* nexion identique entre elle et ces forteresses >>
Cette convention ayant été conclue sans l'assentiment de la Hollande, le cabinet de La Haye protesta dans une note en date du 12 décembre 1831. Moins que jamais la Belgique et son adversaire semblaient disposées à s'entendre; et cependant les plénipotentiaires des deux Etats venaient de recevoir les pouvoirs nécessaires pour traiter d'une façon définitive. Après six semaines de délibération pénible, la conférence assimila les principes des limites territoriales et de la dette, c'est-à-dire adopta le post-liminium de 1790 comme point de départ pour l'un et pour l'autre ; cette résolution de la conférence produisit le traité dit des vingtquatre articles.
Il fut communiqué par M, de Muelenaere aux chambres belges qui, après l'avoir accueilli avec une irritation marquée, finirent cependant par l'accepter; peu de jours après, le roi des Belges et le roi des Français le ratifièrent; à leur adhésion vint bientôt se joindre celle du roi d'Angleterre ; mais les cabinets de Berlin, de Vienne, de Saint-
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Pétersbourg ne donnèrent la leur que beaucoup plus tard, encore y mirent-ils de notable^ restrictions. Ainsi, l'Autriche et la Prusse déclaraient que le traité était approuvé sous la réserve des droits de la confédération germanique, et l'empereur de Russie ne l'acceptait que * sauf et excepté telles modifications et tels amendements qui pourraient être apportés par l'arrangement définitif entre la Hollande et la Belgique aux 9% { 2* et 1 3 6 articles 1 . » Quant à la Hollande, elle rejeta hautement le traité, et, malgré les sages répliques de la conférence, persévéra dans son refus de la manière la plus péremptoire. L'épée néerlandaise demeurait donc suspendue sur la Belgique comme une incessante menace de vengeance et de haine.
Mais d'un autre côté, vers le milieu de l'année 1832, la nation belge apprenait avec joie que les négociations préliminaires d'un mariage entre le roi Léopold 2 et la princesse Louise d'Orléans, fille du roi Louis-Philippe , ayant été couronnées d'un plein succès, la célébration de ce mariage aurait lien le 9 août suivant au château de Compiègne. Le 15 de ce même mois, la nouvelle reine des Belges arrivait à Laeken, Le 20 août elle fit
1. Ces articles étaient relatife au partage de la dette et à l'établissement de certaines votes de communication qui devaient se prolonger jusqu'aux frontières de l'Allemagne.
2. Le roi des Belges avait épousé en premières noces la princesse Charlotte d'Angleterre, morte en â817.
son entrée à Bruxelles, où sa jeunesse et sa beauté excitèrent les applaudissements de la foule.
La situation de la Belgique, jusqu'alors inquiétante et précaire, devenait, grâce à cette union, plus rassurante et plus stable. Cependant, l'attitude prise par la Hollande au sujet du traité des vingtquatre articles paraissant devoir s'opposer à tout progrès ultérieur de la diplomatie, on conseilla au gouvernement belge de sortir de la sphère étroite qu'il avait adoptée d'abord. Le ministère Muelenaere s'était retiré le 15 septembre, et le général Goblet entra au pouvoir. Ce dernier avait, en acceptant le portefeuille , le but d'ouvrir une négociation directe avec la Hollande, et de provoquer une rupture de la part du cabinet de La Haye, afin de pouvoir mettre la conférence de Londres en demeure d'accomplir ses stipulations, c'est-àdire d'obtenir l'évacuation complète du territoire, à l'aide de mesures coercitives. Les plans du général Goblet se réalisèrent bientôt : le cabinet hollandais se retira après avoir adressé à la conférence une note irritante par laquelle on déclarait « que le roi ne voulait pas admettre de nouvelles concessions ; qu'il déclinait la responsabilité de toutes les complications qui pourraient résulter d'un délai , et proclamait hautement qu'il ne consentirait jamais à sacrifier les intérêts vitaux de la Hollande au fantôme révolutionnaire ; que le peuple
libre , aux destinées duquel il présidait , confiant dans la Providence , savait comment on résistait à tout ce que les ennemis de l'ordre public et de l'indépendance des nations oseraient tenter de prescrire. »
Ce manifeste, qui attaquait les principes hautement avoués de la conférence, produisit, on le conçoit, l'effet que le gouvernement belge en avait attendu. Les mesures coercitives, jugées d'avance admissibles par tous les plénipotentiaires, furent adoptées par les cinq cours, au nom de la paix future de l'Europe. La Russie, la Prusse, l'Autriche refusèrent toute coopération directe ou indirecte ; mais elles consentirent à demeurer spectatrices des mesures proposées par la France et l'Angleterre.
Le 22 octobre , lord Palmerston et le prince de Talleyrand signèrent une convention déclarant que les gouvernements belge et hollandais seraient invités à terminer l'évacuation des territoires réciproques pour le 1 2 novembre, et que des mesures coercitives seraient employées contre celui des deux qui n'aurait pas donné son consentement à cette convention avant le 2 du même mois. Une escadre combinée de bâtiments français et anglais, en nombre égal, dut se rendre immédiatement dans les dunes, lieu de rendez-vous. La division française était commandée par l'amiral Villeneuve, et la division anglaise par sir Pultenay Malcolm. Pen-
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dant ce temps , le gouvernement français concentrait son. armée du Nord,
Le 2 novembre , le général Gôblet fit connaître à la conférence de Londres le consentement du gouvernement belge à l'évacuation de Venloo et des autres portions de territoire qui devaient être cédées à la Hollande, sous la condition que la Belgique prendrait aussitôt possession d'Anvers et de son territoire , occupés par les Hollandais. La conférence adressa immédiatement au cabinet de La Haye sommation d'en agir de môme ; mais la demande fut rejetée , et la flotte combinée bloqua étroitement les ports néerlandais.
Le 15 décembre 1832, l'armée française entrait donc en Belgique, se dirigeant vers Anvers par Tournai, Gand et Bruxelles* tandis que la Prusse réunissait un corps d'observation de vingt mille hommes, commandé par le général Muffling; ce dernier établit ses lignes entre la Meuse et le Rhin et prit son quartier général à CrefelU Assurément on eût pu croire alors à l'imminence d'une conflagration générale ^ Mais* pour comprendre cet épisode historique de l'expédition d'Anvers, il &ut nécessairement se souvenir que, bien différente en cela de l'expédition d'Ancône, elle ne fut, s'il nous est permis de hasarder cette expression , qu'un coup d'épée diplomatique et rien de plus.
L'armée française se composait d'une brigade
d'avant- garde, de cinq divisions d'infanterie, dont une de réserve, de deux brigades de cavalerie légère, et de deux divisions de cavalerie de réserve. Trois bataillons d'infanterie légère, quatre escadrons de lanciers et quatre de hussards formaient l'avant*- garde, commandée par les ducs d'Orléans et de Nemours» Les cinq divisions d'infanterie étaient placées sous les ordres des généraux ïiburce Sébastiani, Achard, Janin, Favre, et Schramm; les deux brigades de cavalerie légère et les deux divisions de cavalerie de réserve, commandées par les généraux Lawœstine , Simonneau, Dejean, et Gentil- Saint -Àlfonse* Cent cinquante pièces de canon formaient le matériel de l'artillerie, dirigée par les généraux Nègre et fiaxo* Enfin l'armée du Nord présentait un total de soixante-un bataillons et cinquante «six escadrons. Les batteries de siège , les instruments du génie , furent embarqués de l'arsenal de Douai sur quatorze bateaux qui descendirent la Scarpe et l'Escaut , et transportés ensuite jusqu'à Boom au confluent du Ruppel. Le 30 novembre 1832, le maréchal Gérard^, arrivé devant la place , envoyait par 1$ colonel Auvrajrja sommation suivante , adressée au nom de la France et de l'Angleterre , au général Chassé, commandant de la citadelle d'Anvers. Cette sommation était datée du quartier général de Borgërhout sous Anvers.
« Monsieur le général , je suis arrivé devant la citadelle d'Anvers à la tête de l'armée française , avec mission de mon gouvernement de réclamer l'exécution du traité du 5 novembre 1831 , qui garantit à Sa Majesté le roi des Belges la possession de cette forteresse, ainsi que celle des forts qui en dépendent sur les deux rives de l'Escaut. J'espère vous trouver disposé à reconnaître la justice de cette demande. Si, contre mon attente, il en était autrement, je suis chargé de vous faire connaître que je dois employer les moyens qui sont à ma disposition pour occuper la citadelle d'Anvers. Les opérations du siège seront dirigées sur les fronts extérieurs de la citadelle , et quoique la faiblesse de la fortification du côté de la ville et le couvert des maisons m'offrent des avantages pour l'attaque, je n'en profiterai pas; je suis donc en droit d'espérer que, conformément aux lois de la guerre et aux usages constamment observés, vous vous abstiendrez de toute espèce d'hostilités contre la ville. J'en fais occuper une partie dans le seul but de prévenir ce qui pourrait l'exposer aux feux de votre artillerie* Un bombardement serait un acte de barbarie inutile , et une calamité pour le commerce de toutes les nations. Si malgré ces considérations, vous tirez sur la ville , la France et l'Angleterre exigeront des indemnités équivalentes aux dommages causés par le feu de la citadelle et des forts,
ainsi que par celui des bâtiments de guerre. Il vous est impossible de ne pas prévoir vous-même que, dans ce cas , vous seriez personnellement responsable de la violation d'une coutume respectée par tous les peuples civilisés , et des malheurs qui en seraient la suite. J'attends votre réponse, et je compte qu'il vous conviendra d'entrer en négociation* pour me remettre la citadelle d'Anvers et les forts qui en dépendent. »
Cette sommation fut portée au général ^hassje., treize heures après l'ouverture de la tranchée, et le gouverneur répondit aussitôt :
« Monsieur le maréchal, en réponse à votre sommation que je viens de recevoir à l'instant , je vous préviens que je ne rendrai la citadelle d'Anvers qu'après avoir épuisé tous les moyens de défense qui sont à ma disposition.
« Je considérerai la ville d'Anvers comme neutre, aussf longtemps qu'on ne se servira pas des fortifications de la ville et des ouvrages extérieurs qui en dépendent, dont le feu pourrait être dirigé contre la citadelle et la Tète de Flandres, y compris les forts de Burcht, Zwyndrecht et Austerweel, ainsi que la flottille stationnée sur l'Escaut devant Anvers. Il s'entend de soi-même que la libre communication par l'Escaut avec la Hollande (comme cela a eu lieu jusqu'à présent) ne doit point être interrompue.
«J'apprends avec surprise que, pendant que Votre Excellence entame des négociations, on commence les hostilités par des ouvrages d'attaque, au sud, sous le feu de notre canon. J'ai l'honneur de vous prévenir que si à midi on n'a paâ cessé de travailler à ces ouvrages, je me trouverai dans la nécessité de les empêcher par la force. »
Ce brave généralisasse , dont la gloire acquit une popularité 6i juste et si grande, avait de nobles antécédents dans sa carrière militaire. Descendant d'une famille originaire de France , qui s'était fixée en Hollande à la suite de la révocation de l'édit de Nantes, il était né à Thiel(Gueldre), le 18 mars 1765 , d'un père alors major au régiment de Munster k Chassé entra au service des Provinces -Unies, en 1778, en qualité de cadet. 11 était général de division en 181 4 , et revenait dans sa patrie , avec ce grade , après avoir servi longtemps et glorieusement dans les armées françaises où il s'était engagé, en 1793, après la révolution de Hollande. Ce fut surtout pendant la guerre d'Espagne que le général Chassé donna les preuves les plus évidentes d'une rare intrépidité et mérita parmi les soldais le surnom de général baïonnette, surnom motivé par l'usage fréquent et heureux qu'il leur faisait faire de cette arme redoutable. Napoléon I er le nomma baron de l'empire , par décret du 30 juin 181 1 et,
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pendant les dernières campagnes de 1813 et 1814, Chassé sut rougir de son sang ce glorieux blason. Mais, rentré dans sa patrie après la première capitulation de Paris, admis dans l'armée des Pays-Bas avec le grade de lieutenant général, il eut, fidèle à son serment, la douleur de combattre à Waterloo, dans des rangs opposés aux nôtres et , depuis lors , placé à la tête du quatrième commandement militaire , dont le quartier général était à Anvers, il allait cette fois encore diriger fatalement son épée contre les Français, parmi lesquels se trouvaient quelques* uns de ses vieux compagnons d'armes.
Le 30 novembre, vers deux heures du matin, neuf cents hommes d'artillerie , cinq centa sapeurs du génie et dix-huit bataillons d'infanterie, commandés par le duc d'Orléans, commencèrent les travaux de la tranchée* La première parallèle , par»tant du fort Montebello , et s'étendant à gauche vers la route de Kiel, à une distance d'environ dix -huit cents mètres , avec des épaulements pour neuf batteries de canon et quatre mortiers , était assez avancée au point du jour > pou* mettre à l'abri les travailleurs qui avaient exécuté ces travaux sans être inquiétés par la garnison. Ce ftit alors que le maréchal Gérard adressa au général Chassé la sommation que nous avons reproduite > et cette sommation ayant été péremptoirement rejetée, l'artillerie hollandaise ouvrit son feu à midi,
Malgré ce feu , d'une vigueur et d'une précision très-remarquables, l'armée française continua, pendant les trois premiers jours de décembre, les approches, qui furent poussées jusqu'à une assez courte distance du bastion numéro 2. Le 5 à sept heures du matin, quatre-vingt-sept canons et quarante-quatre mortiers tonnèrent contre la place. L'artillerie hollandaise, qui se composait de cent trente -quatre bouches à feu de divers calibres, répondit vigoureusement à cette première attaque d'ensemble, et ce jour- là les assiégés tuèrent beaucoup de monde aux assiégeants avec leurs fusils de rempart, dont ils savaient faire un terrible usage.
Le 6 décembre , anniversaire de la naissance du prince d'Orange, la garnison de la citadelle voulut redoubler d'efforts. Des boulets, des obus, des pierres , et jusqu'aux ferrures des bâtiments que l'artillerie française avait renversés, tombaient sans relâche sur les ouvrages des assaillants. Deux officiers du génie français furent tués ; le feii du fort Montebello s'éteignit, et des batteries furent démontées sur toute la ligne d'attaque. Les ducs d'Orléans et de Nemours parcouraient la tranchée avec le maréchal , essayant, par leur présence, de déguiser le péril aux yeux de nos soldats surpris de cette grêle de projectiles. La célérité du tir des Hollandais ne diminuait en rien sa rectitude , et les obus
français faisaient de grands ravages dans les embrasures sur lesquelles on les dirigeait, sans ralentir ce feu incessant. Toutefois un incendie ne tarda pas à se déclarer dans un grand magasin de vivres de la citadelle. Ce magasin devint, la proie des flammes, et une bombe s'étant frayé un passage jusque dans la poudrière du bastion numéro 2 , le fit sauter à grand bruit sur les onze heures du soir.
Les jours suivants, de nouveaux incendies s'allumèrent sur divers points de la citadelle. Aucun blindage ne pouvait résister à l'effet des mortiers à la Paixhans, et dès le 10 la garnison n'avait plus d'autre abri que les poternes ou les galeries , tous les bâtiments commençant à menacer ruine. Les approches françaises semblaient dès lors plus particulièrement dirigées contre la lunette Saint-Laurent. C'est aussi sur ce point que le général Chassé concentrait les efforts d'une défense aussi intelligente que courageuse.
Déjà les obstacles vaincus pouvaient , aux yeux des hommes du métier, faire passer ce siège pour l'un des plus célèbres des temps modernes. Souvent des sorties , dans lesquelles les plus habiles stratagèmes de la guerre étaient successivement employés , venaient déranger les travailleurs français : tantôt, revêtus de la capote grise, le fusil en bandoulière et la pelle à la main, des détachements hollandais s'avançaient dans l'ombre au ini-
lieu de nos lignes; quelquefois aussi, se glissant sur les genoux jusque dans les ouvrages français, à la faveur du bruit de l'artillerie , ils tombaient sur nos soldats qui, ne pouvant faire feu avec leurs armes mouillées, les reconduisaient à la baïonnette jusque dans leurs poternes. La nuit, la citadelle ressemblait à un volcan véritable; les longues traînées de feu des bombes et des obus traversaient l'espace , sillonnant rapidement l'obscurité. Des fusées lumineuses se croisant au-dessus des lignes françaises les indiquaient aux assiégés , météores factices à la clarté desquels les balles des fusils de rempart frappaient à coup sur. Les civières de l'ambulance parcouraient les travaux, enlevant les cadavres et les membres mutilés, sans qu'un cri, sans qu'une plainte se fissent entendre, mais quelquefois un refrain de vaudeville, chanté à demi -voix et brusquement interrompu par le sifflement d'un boulet de la citadelle. Le soldat français est une race à part ; elle se montre partout et toujours la même.
Les journées du 12 et du 13 décembre furent épouvantables. A cette date, le rapport du général Chassé portait la note suivante : « On chercherait vainement dans l'histoire l'exemple d'un bombardement aussi furieux que celui que l'ennemi dirige en ce moment contre la forteresse. » Le terrain de la citadelle était en effet bouleversé par les bombes et
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converti en véritable chaos. Le 14, ver» trois heures du matin , trois mines pratiquées par les Français dans le saillant dé la lunette Saint -Laurent ouvrirent, par leur explosion, une large brèche vers laquelle nos soldats se précipitèrent; logés dans cette position, ils canonnèrent le corps de la place, qui riposta avec vigueur. A partir de ce jour, les assaillants avancèrent rapidement dans leurs tra-* vaux d'approche , et le gouverneur fit évacuer ses malades et ses blessés de l'autre côté de l'Escaut sur le point dit la Tête de Flandres* Le 21 , vers minuit, la première bombe du mvrtier monstre tomba dans la citadelle ; cette pièce, fondue à Liège par les ordres du général Bvain , ministre de la guerre belge , envoyait deg projectiles d'un poids de cinq cents kilogrammes j rien ne pouvait résister à la chute de cette masse formidable qui creu*sait, en frappant la terre, un trou de trois mètres de profondeur, éclatait ensuite , et produisait Fef«* fet de la mine la plus énergique. Une nouvelle sommation fut alors envoyée au général Chassé, Le maréchal Gérard le prévenait que, s'il ne consen* tait pas à rendre la citadelle, les feux de brèche seraient immédiatement ouverts. La réponse du gouverneur fut négative comme la précédente , car le vieux soldat était difficile en fait de bravoure et d'honneur.
Pendant ces opérations du siège, la flottille de
l'Escaut, commandée par le contre-amiral Lewe van Aduard, n'était pas demeurée inactive. Elle inquiéta d'abord les divisions françaises échelonnées sur divers points de la digue de l'Escaut, et, le 12 décembre, le contre-amiral attaqua vigoureusement le fort du Kruysschans avec les frégates l'Eurydice et la Proserpine flanquées de quelques canonnières. Lewe van Aduard montait l'Eurydice ; vers trois heures, il tomba glorieusement au pied de son grand mât, frappé d'un éclat d'obus.
Le 23 décembre , la citadelle était réduite à la dernière extrémité; les assiégeants avaient pratiqué dans la face gauche du bastion numéro 2 une brèche de plus de cent mètres de largeur; la moitié du fossé était comblée de telle sorte que les Français n'avaient plus qu'à faire jouer la mine pour amener l'éboulement de la contrescarpe et monter à l'assaut. D'un autre côté , les forces de la garnison étaient épuisées, et il faut le dire, ses souffrances avaient été immenses, car depuis longtemps les puits et les réservoirs se trouvant mis hors de service par le feu de Tennemi, l'eau potable manquait absolument; l'intérieur de la citadelle présentait, ainsi que nous l'avons déjà dit, l'image de la destruction et du chaos, et tous les bâtiments supposés à l'abri de la bombe avaient été écrasés sous les coups du mortier monstre. Placé désormais dans l'impossibilité de repousser un assaut,
le général Chassé , après avoir pris l'avis de sou conseil de défense, fit partir deux officiers supérieurs. MM. Zelig et Delprat, porteurs de la lettre suivante adressée au maréchal Gérard :
« Croyant avoir satisfait à l'honneur militaire dans la défense de la place qui m'était confiée, je désire faire cesser l'effusion du sang; en conséquence, monsieur le maréchal, j'ai l'honneur de vous prévenir que je suis disposé à évacuer la citadelle avec les forces sous mes ordres, et à traiter avec vous de la remise de cette place ainsi que de la position de la Tête de Flandre, et des forts qui en dépendent. Pour parvenir à ce but, je vous propose , monsieur le maréchal, de faire cesser le feu de part et d'autre, pendant le cours de cette négociation. J'ai chargé deux officiers supérieurs de remettre cette lettre à Votre Excellence ; ils sont munis des instructions nécessaires pour traiter de l'évacuation susdite. »
Vers dix heures et demie, le feu cessa des deux côtés, et à trois heures la négociation était assez avancée pour que le colonel Auvray pût se rendre à la citadelle avec les deux parlementaires hollandais, afin de remettre au général Chassé les conditions de la capitulation. Datée du même jour, cette capitulation portait en substance que le général Chassé livrerait au maréchal Gérard la citadelle d'Anvers, la position de la Tête de Flandre, les h. 14
forts de Buflcht, Zwyadrecht et Austerweel, dans teur état iactucl, avfec les bouches à feu et les munitions, à la réserve des bagages appartenant soit au corps, soit à des individus de la garnison. Que la garnison elle-mèïfle se retirerait avec les honneurs de la guerre, déposerait ses armes sur le glacis et demeurerait prisonnière, le maréchal Gérard s' engageant à la faire conduire à la frontière de Hollande , où ses armes lui seraient rendues dès que le roi des Pays-Bas aurait ordonné la remise des forts de Liefkenshoek et de Lillo. Par un article additionnel , et à la demande instante du colonel Koopman, qui commandait les douze canonnières de la station d'Anvers, celles-ci ne furent pas comprises dans la capitulation.
Le général Chassé ^expédia aussitôt en courrier le lieutenant Heshusius, qui dut porter à La Haye une lettre adressée à M. de Eerens, directeur général de la guerre, lettre où se trouvaient développées toutes les raisons qui avaient contraint l'énergique défenseur d'Anvers à conclure la capitulation dont il envoyait une copie.
Obligé de s'arrêter au village de Groot-Zundert , c'est-à-dire aux avant^postes hollandais, le lieutenant Heshusius y attendit la réponse adressée par M. de Eerens au modeste et courageux général Chassé. Elle était ainsi conçue : « Hier matin, j'ai reçu la dépêche par laquelle Votre Excellence
m'informe des négociations entamées par elle avec l'ennemi, et des raisons qui l'ont déterminée à m'envoyer la capitulation conclue avec le maréchal français Gérard. J'ai soumis ces pièces à Sa Majesté, qui m'a chargé de vous faire la communication suivante :
« Le roi n'entre pas dans la capitulation comme telle; mais Sa Majesté m'a chargé de vous donner l'assurance que votre conduite et celle de la brave garnison de la citadelle, pendant toute la défense de cette forteresse, loin de lui laisser rien à désirer, lui ont causé une satisfaction inexprimahle ; qu'elle a répondu à la juste attente de Sa Majesté ; que le roi n'a pas cessé, pendant toute la durée du siège, de prendre part au sort de tant de braves qui ont versé leur sang pour la patrie , et que Sa Majesté a appris avec peine, par votre dernier rapport, combien avaient été grandes les fatigues de la brave garnison,
« Voulant donner une marque de sa satisfaction à vous ainsi qu'à toute la garnison de la cjtadelle, le roi vous a nommé , général, grand' croix de son ordre militaire. La valeur de cette haute distinction sera d'autant plus appréciée de Votre Excelknce, que Sa Majesté a, en ma présence, ôté sa propre décoration et le ruban qu'elle portait encore dans la dernière occasion solennelle, afin de vous envoyer ces insignes qui deviendront les vôtres et que vous recevrez avec cette lettre. »
Le 24 décembre, à quatre heures du soir, le maréchal Gérard, aQcompagné des ducs d'Orléans et de Nemours, s'était rendu à la citadelle pour visiter le général Chassé. Les princes y entrèrent par la porte de l'Esplanade, et il leur fut difficile de se frayer un chemin au milieu des décombres, terrible résultat de la chute de plus de quatre-vingt mille projectiles. Ce n'était partout que canons brisés, ruines fumantes, éclats de bombes et cadavres. Ils arrivèrent enfin à la casemate au fond de laquelle le vieux gouverneur s'était retiré comme un lion traqué au fond de son antre. Plusieurs bombes avaient frappé l'appui de la fenêtre et lézardé le mur de cette casemate. Aujourd'hui elle est transformée en cachot; peut-être espère-t-on que ces murailles parleront au soldat de sa glorieuse mission et de ses devoirs?
L'entrevue fut pleine de courtoisie ; il y avait quelque chose de touchant dans les regrets noblement exprimés par le général, qui craignait de n'avoir pas fait une assez honorable défense. Les princes français s'empressèrent de le rassurer sur ce point. Quelques moments plus tard, en visitant la citadelle, le maréchal Gérard s'arrêtant en face de l'escarpe à moitié tombée dans le fossé du bastion de Tolède, dit même à haute voix, en présence d'un grand nombre d'officiers hollandais : « Il était temps ; le général Chassé s'est conduit en homme
d'honneur ; il ne pouvait tenir un jour de plus. » Les princes et te maréchal se rendirent ensuite sur les glacis de la lunette de Kiel ; là se trouvait rangé en bataille la division française Favre , ainsi qu'un détachement de l'artillerie et du génie. Ces troupes devaient assister à la remise des armes de la garnison. On ne tarda pas en effet à voir sortir de la citadelle, s'avançant en colonnes serrées par divisions, cette garnison réduite à trois mille quatre cent soixante sept hommes. Elle déboucha par la Porte de Secours , puis déposa ses armes et les mit en faisceaux. Le maréchal Gérard, honorant son ennemi vaincu, avait voulji éloigner de l'exécution du traité tout ce qui aurait pu en augmenter l'amertume; ainsi, cette remise des armes se fit sans le moindre apparat; et, pendant que le défilé avait lieu, on ne se doutait pas même de ce fait au quartier général français. *
On a vu que les canonnières hollandaises n'avaient pas été comprises dans la capitulation. Le lendemain de la reddition de la citadelle , c'est-à-dire le 25 décembre 1832, celle qui portait le n° 8, commandée par le lieutenant Meesman, essaya de descendre l'Escaut. Elle était déjà parvenue au milieu d'une grêle de projectiles à dépasser le fort du N$fe , lorsqu'elle se vit forcée , pour n'être pas coulée, de se rendre à la garnison française du fort Philippe. Le lieutenant Meesman et les vingt-huit
homaaes de -son équipage furent alors dirigés sur Anvers , où ils entrèrent sous l'escorte d'un piquet d'infanterie française ; assaillis sur la place de Meir par les insultes d'une populace furieuse, ces braves gens eussent été inévitablement massacrés, sans la protection du détachement français auquel leur garde avait été confiée.
Le 25 décembre, vers neuf heures du soir, les marins hollandais mettaient eux-mêmes le feu aux six canonnières mouillées sous là citadelle, en coulaient bas cinq autres, et faisaient sauter le bateau à vapeur le Chassé, par Tordre du colonel de marine Koopman, qui assuma sur lui la responsabilité de cet acte désespéré, mais énergique. C'était presque hniiier l'exemple du célèbre lieutenant Van Speyk : on sait que le 5 février 1831 , ce jeune marin, voyant son bâtiment poussé par la violence des flots sous les batteries du fort Saint-Laurent et une compagnie de volontaires belges se précipiter sur le pont dujaavire pour renverser le pavillon bateve, n'hésita pas à se foire sauter en l'air, noble fils dont la Hollande , justement fière , a su , en appelant les arts à son aide, consacrer et perpétuer le -souvenir 1 !
Le jroi Guillaume n'ayant pas admis les conditions (te la capitulation et l'évacuation des forts de
1. Amsterdam a élevé un tombeau à la mémoire de Van Speyt. Le phare (TEgrnoat-sur-Mer porte aussi son nom.
Lillo et de Liefkenshoek, les troupes hollandaises v demeurèrent prisonnières de guerre : le 29 décem- > ^\ bre 1832, elles étaient dirigées sur la France. Le v " J général Chassé, le général -major de Favauge, le t x ; colonel Koopman, le lieutenant-colonel de Boçr, $ les majore Van der Wyck, Bouipan, Brunsted, $t , ^ le lieutenant de marine Meçsman, faisaient partie ; h de ces colonnes qu'une division de lancier? fran- \ ^ \çais fut chargée d'escorter jusqu'à Saint -Orner, ; 1 Aire et Hesdin, les trois villes désignées pour leur v , v, séjour. \ ^
Ainsi ce termina ce siège mémorable dans l'his- v ^ tôire des giierres modernes. J^e gouvernement frai^- v v çais s'empressa de faire quitter le territoire belge S à» jeune armée dij Npr<J- RHe venait de rappeler , à l'Europe qu'en France le courage et la science ^ ^ militaire se transmettent sûrement d'upp généra- ; Ition à l'autre. Le i" janvier 1833, nous rendions \ la citadelle d'Amers w* Belges qui, (Jpwu^S i l>rme ?u bras (la conférence (le JLondre? l^vçiit * ordonné ainsi), nous pardonnèrent peut-être npfrp j gloire, mais ne nous pardonnèrent certainement pas leur inaction.
La session de 1833 avait commencé sous d'assez fâcheux auspices. Le premier coup de pistolet dirigé contre la personne de Louis -Philippe, était certainement, malgré le peu d'importance que les partis s'efforcèrent de donner au complot dont il traduisait matériellement les tendances, un indice sérieux des dangers qui entouraient encore le trône de Juillet. Et pourtant, les signataires du compte-rendu se retrouvèrent à leur poste d'opposition, non moins agressifs, non moins ardents qu'avant les terribles journées de juin, attaquant le ministère parles petits côtés de sa politique , lui reprochant des illégalités de détail , recherchant des actes d'une constitutionalité douteuse, dans un ensemble de faits qui ne tendait à rien moins qu'à la défense du gouvernement lui-même, ouvertement et violemment attaqué; misères inhérentes au système parlementaire dans lequel , tel du moins qu'on l'a toujours appliqué en France , il semblerait qu'il n'y a de libertés que pour l'aggression, et que le pouvoir seul doit rester enchaîné, désarmé, en présence de ses ennemis.
Cette session, comme la plupart de celles dont
nous aurons à reproduire la physionomie durant les dix- huit années de la monarchie de 1830 , fut surtout un tournoi de paroles dans lequel brillèrent du côté de l'opposition MM. Odilon Barrot , Eusèbe Salverte , de Sade, Merilhou et de Brique ville, tandis que MM. le duc d'Harcourt, Gaétan de la Rochefoucauld , Jaubert et une pléiade de jeunes doctrinaires, parmi lesquels on distinguait aisément MM. de Rémusat et Duvergier de Hauranne, défendaient courageusement le ministère. Nommé président de la Chambre, malgré les efforts de M. Laffitte, son concurrent, M. Dupin, chef de la subdivision parlementaire que l'on commençait à nommer le tiers -parti, affectait une indépendance absolue, prêtant alternativement l'appui de sa mordante parole au cabinet et à l'opposition, pourvu toutefois que cette opposition n'allât pas jusqu'au renversement de la monarchie. Après les stériles débats de la discussion de l'adresse , des votes financiers furent demandés à la Chambre, puis le ministère lui présenta la loi sur l'organisation municipale et départementale qui fut longuement discutée et amendée dans le sens du tiers-parti. Celle sur l'instruction primaire donna à un ministre appartenant à la religion protestante, M. Guizot, l'occasion de faire impartialement et courageusement l'éloge des frères de la doctrine chrétienne. On vota, aussi l'abolition des majorats et celle de la
pénalité pour l'usurpation des titres de, noblesse (c'était biffer d'un trait de plume l'article^ maintenu cependant dans la charte de 1830, par lequel le roi se réservait le droit de faire des nobles à volonté). On vota des pensions aux vainqueurs de la Bastille , et une faible majorité repoussa une nouvelle proposition, pour le rétablissement du divorce, présentée par M. de Schonen. .Tel était l'esprit politique de la chambre de 1833.
Les débats les plus vifs, les plus orageux de cette session, se produisirent à propos des pétitions nombreuses qui demandaient, soit la délivrance pure et simple de la duchesse de Berri , soit sa mise en accusation et son jugement par le jury ; les unes signées par des villes ou des communes patriotes , les autres par des royalistes, paysans bretons ou gentilshommes, qui s'offraient quelquefois pour servir d'otages à la prisonnière. Suivant les règles parlementaires , un rapport sur ces pétitions devait être fait devant la chambre , et la discussion n'en pouvait être évitée, quelque difficile et brûlant que fût un pareil terrain. Cette discussion eut lieu dans la séance du 5 janvier. Le ministère jugea qu'il devait aller au-devant de ses adversaires , et exposer nettement, dans cette question, quelle était la pensée du gouvernement. Après le rapport présenté par M. Sâpey, le duc de Broglie prit donc la parole : « J'avais l'honneur, dit -il, défaire partie
du ministère provisoire qui fut formé après la révolution. Notre premier acte fut dirigé contre Charles X ; nous décidâmes que , de gré ou de force , ce prince et sa famille seraient conduits hors du royaume. C'était une évidente infraction des lois . en vigueur, c'était une infraction à la charte qui garantit la liberté individuelle , violation d'autant plus manifeste qu'elle s'adressait à des personnages élevés plus haut. Cependant , aucune voix ne s'est fait entendre contre nous ; nous n'avons été accusés par personne ; nous avons trouvé un bill d'indemnité dans la nécessité. La nécessité politique avait, en effet, parlé. La nécessité politique avait suspendu pour un homme et pour une famille l'empire de la loi écrite ! Le 7 août 1830, un trône nouveau fut élevé. Que disaient les adversaires de la révolution, les hommes qui regrettaient la restauration? ils disaient : C'est trop ou c'est trop peu. Aux termes de la charte de 1814 , Charles X n'est pas responsable. Si vous respectez la charte, vous devez vous contenter de mettre les ministres en jugement. ' Voulez-vous , au contraire , mettre au néant la charte , alors jugez réellement Charles X, mais ne le condamnez pas sans l'entendre. Logiquement, ce raisonnement était sans réplique ; néanmoins les Chambres ne s'y sont pas arrêtées. Ici, encore , la loi écrite s'est tue ; la voix seule de la nécessité s'est fait entendre. La déchéance de,Charles X et
sa famille a été prononcée, mais, en même temps, les Chambres ont reconnu qu'au delà de la déchéance, il n'y aurait qu'injustice et méconnaissance de tous les principes; elles ont reconnu que l'inviolabilité royale couvrait Charles X , qu'elle le préservait non -seulement contre un jugement, mais contre tout abaissement de la dignité royale. . . . Que réclame -t- on donc? un jugement? et après le jugement, quel qu'il soit, une détention avec les égards que la situation de la duchefese de Berri exige. Eh bien, ce qu'on demande est ce qui existe déjà. Pourquoi deux poids et deux mesures? Ce n'est pas un jugement sérieux , réel , qu'on vous demande. Ce qu'on veut, ce n'est pas assurer le triomphe de l'innocence s'il y a innocence ; la punition du crime s'il y a crime ; on voudrait un jugement pour la forme , . un simulacre , une comédie solennelle, un dénouement prévu, réglé d'avance. Et à quoi bon ce jugement? à quoi est-il destiné? Je ne pense pas que ce soit pour vous donner le spectacle de l'abaissement d'une grande fortune ; ce serait une triste et odieuse jouissance ! » Ce discours, tout rempli d'enseignements rétrospectifs , et qui contenait cet aveu singulièrement placé dans la bouche de M. le duc de Broglie, ' l'un des plus habiles soutiens du système constitutionnel , que les garanties formulées dans les constitutions n'étaient jamais que des lettres -mortes,
lorsqu'il s'agissait de les pratiquer réellement et sérieusement, ce discours, disons-nous, fut accueilli avec défaveur par une assemblée dont la majorité se retrouvait révolutionnaire , toutes les fois qu'on lui parlait des Bourbons de la branche 4 aînée. « 11 existe contre la duchesse de Berri, s'écria M. Odilon-Barrot, un arrêt de la cour royale. En présence de cet arrêt , que pouvez -vous faire? demander que la justice ait son cours. Les mots n'ont jamais manqué aux mauvaises causes, ni les sophismes à ceux qui voulaient violer les lois. » M. Thiers vint en aide à son collègue, si violemment attaqué. 11 le fit avec talent et en homme qui connaissait admirablement l'assemblée à laquelle il s'adressait. Il sut d'abord se concilier ses sympathies par l'habile exagération de son patriotisme anti-bourbonien; puis après avoir bien flatté ses passions, ses rancunes, il lui déclara nettement que, le jugement de la duchesse de Berri pouvant gravement compromettre la tranquillité du pays, il croyait pour son propre compte , dans le cas où on voudrait instruire le procès, à. l'absolue nécessité d'échelonner une armée de quatre vingt mille hommes dans, les provinces de l'ouest et du midi de la France, pour parer aux éventualités de soulèvements et de troubles qu'il lui était impossible de ne pas entrevoir.
Et la Chambre, effrayée du tableau qu'on lui pré-
m HISTOIRE DE MON TEMPS. [4833
sentait ainsi, passa à l'ordre du jour, en déclarant qu'il ne lui appartenait pas de statuer sur le sort d'une prisonnière , et qu'elle devait laisser au gouvernement sa libre action dans mie question où la responsabilité gouvernementale se trouvait si gravement engagée.
Ces émotions parlementaires n'étaient point les seules que provoquât, à cette époque, le nom de la duchesse de Berri. Ce nom avait grandi , précisément parce que, dans certaines conditions données, le courage et l'infortune ont toujours le privilège de grossir l'importance des personnages historiques, et le parti légitimiste plutôt excité qu'abattu par cette captivité de Blaye , qui lui semblait , dans ses vives et généreuses appréciations, entourer d'une véritable auréole le front d'une mère héroïque, avait gagné en influence, en puissance morale, mais surtout en activité et en audace. M. de Chateaubriand publiait alors cette brochure célèbre, qu'il terminait en disant : « Madame , votre fils est mon roi ! » Les chefs les plus influents du parti , déclaraient hautement que jamais Marie -Caroline ne leur avait paru plus grande que derrière les remparts de Blaye. Était-ce là ce que le Pouvoir avait voulu?
L'attitude chevaleresque , mais hautaine des légitimistes provoquait naturellement les susceptibilités des opinions contraires, et la presse se
chargeait de formuler ces colères des partis. Il arriva un jour , où son langage devint outrageant pour la noble prisonnière , dont la vie aventureuse, au milieu des champs de la Vendée, était présentée sous des couleurs romanesques , qui lui eussent presque enlevé son caractère politique. Les jeunes royalistes , officiers ou écrivains , frémirent d'impatience. Ils provoquèrent en duel les journalistes qui se déclarèrent responsables des articles publiés. Ce fut une mêlée générale. Douze légitimistes s'étaient fait inscrire dans les bureaux du National, liste sur laquelle le directeur de cette feuille, Armand Carrel, devait choisir un adversaire. Les républicains ripostèrent par l'envoi de douze noms au jounal royaliste le Revenant , demandant douze rencontres successives qui, d'abord écartées, auraient eu lieu peut-être si la police ne se fût point mêlée de ces déplorables débats. Son action tardive n'empêcha pas toutefois plusieurs de ces duels d'avoir lieu entre les représentants des deux opinions. M. Eugène Briffault, rédacteur du Corsaire, avait été légèrement blessé dans la première de ces affaires. Armand Carrel le fut assez grièvement en combattant contre M. Roux-Laborie. Il était bien temps , du reste , que le gouvernement intervînt , car la lutte tendait à se généraliser. La société Aide- toi, le ciel (aidera^ avait écrit au National qu'elle était prête à la soutenir dans toutes
. ses conséquences , contre le parti qui , disait - elle , l'avait provoquée. La Tribune annonçait, de son côté , que la société des Droits de V homme offrait de marcher par section de vingt hommes , jusqu'à concurrence de quatre mille, s'il était nécessaire, pour exterminer le parti légitimiste. Enfin, M. Garnier- Pagès, accompagné de MM. Laboissière et de Ludre , se présentait chez M. Berryer , et l'appelait sur le terrain dans le cas où il ne désavouerait pas toute coopération à ce qui se faisait au nom des notabilités royalistes , et M. Berryer déclarait , en lui répondant, qu'il n'avait pris aucune part directe ou indirecte aux faits qui venaient de se produire. «Vous rendez, d'ailleurs, ajoutait -il, justice à mon caractère et à mes principes, en m'invitant à user de la confiance que mes amis politiques peuvent m'accorder pour faire cesser tout acte de violence , tout recours à la force des armes entre les partisans de deux opinions qui ne peuvent triompher Pune ou l'autre , que par la liberté et le respect des droits de tous. Votre lettre ne me permet pas de douter que vous ne soyez, de votre côté, dans les mêmes sentiments et les mêmes dispositions. » Quelques arrestations opérées par la police, entr'autres celles de MM.' Théodore Anne , de Berthier et de Calvimont, qui étaient sur le point de se mesurer avec des écrivains républicains, au nombre desquels se trouyait M. Armand Marrast , vinrent
mettre un terme à ces regrettables conflits. Les passions se calmèrent ; le langage réciproque devint plus convenable , sinon plus courtois. La querelle s'apaisa. Que se passait- il cependant derrière les murailles du château de Blaye 4 , situé comme l'on sait , sur les bords de la Gironde , à Tendroit où , large et majestueux , ce fleuve s'avance lentement vers la mer? point du territoire choisi à dessein par le gouvernement , parce qu'il offrait toutes les facilités désirables , soit pour y conduire , soit pour en faire sortir la noble prisonnière.
Une maison de simple apparence, renfermée dans l'enceinte fortifiée de la citadelle avait reçu Marie -Caroline. Meublée, sinon avec luxe, du moins avec une grande convenance, cette résidence, d'où l'œil embrassait un magnifique horizon , n'avait contre elle que sa destination même : on ne pouvait lui reprocher que d'être une prison. La duchesse, en y entrant, était encore accompagnée du comte de Mesnard et de M Ue Stylite de Kersabiec. Mais bientôt ces deux compagnons fidèles lui avaient été enlevés. Tous deux devaient comparaître devant les tribunaux, évoqués à Nantes et à Montbrison pour juger le double complot royaliste de Marseille et de la Vendée. Le comte de Brissac et la comtesse d'Hâutefort, attachés autrefois à la maison de Madame, furent désignés, sur leur demande,
1. La citadelle de Blaye est située à onze lieues de Bordeaux. h- 12
pour remplacer auprès de la princesse M. de Mesnard et M 11 " de Kersabiéc. Ces choix, ratifiés par Marie-Caroline, ne pouvaient que lui être agréables; une autre mesure prise par le gouvernement ne parut pas la satisfaire de même : le colonel Chousserie comiûandait la citadelle de Blaye. C'était un officier franc et loyal , qui ne comprenait pas suffisamment au gré du ministère le rôle politique que les circonstances particulières de la détention de la duchesse allaient le forcer à prendre; on lui donna pour successeur le maréchal de camp Bugeaud, esprit fin et cultivé sous une rude enveloppe, officier d'un mérite exceptionnel , qui n'avait pas encore percé la foule et pu développer librement les rares facultés dont il était doué ; ambitieux comme tout homme de valeur, et ne recherchant qu'une occasion de se produire, car il comprenait bien que le plus grand génie du monde avorte nécessairement et misérablement lorsque l'occasion lui fait défaut; prêt à tout, en un mot, même à laisser le pouvoir compromettre un instant son honnête réputation pour arriver à prendre une grande place au soleil de son pays, parce qu'il savait que cette place lui était due. Le colonel Chousserie avait beaucoup plu à la duchesse par ses façons d'agir empreintes d'une courtoisie sympathique. Le général Bugeaud, plus sévère , plus absolu dans ses formes, parut l'effrayer tout d'abord.
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Un i#H singulier, et que l'historien doit noter en passant, c'est que le général Bugeaud ayant dû choisir un* officier d'ordonnance parmi ceu* qui commandaient Je détachement d'infanterie de ligne formant la garnison de la citadelle, son choix se porta sur le lieutenant de Sainte Arnaud qui, plus tard, devait devenir maréchal de France tout aussi bien que le futur duc d'Isly. Il est vraiment digne de remarque que celte citadelle de Blaye, prison de la duchesse de Berri , ait , pour ainsi dire , couvé ces deux grandeurs de l'avenir? - et que , de ses murailles deux hommes soient à la fois sortis, gonseulement pour aller sur des champs dé bataille chercher leur bâton de maréchal, mais encore pour jouer un rôle important dans nos crises politiques futures. Chose étrange que les marches de la prison de Blaye aient servi de piédestol à ces deux hommes qui allaient suivre ainsi la môme carrière, partager et appliquer les mêmes idées? atteindre la même fortune !
Le gouvernement dut bientôt se préoccuper .sérieusement de l'altération qui se produisait dans la santé de Madame. Elle était visible pour tcms ceux qui approchaient la princesse. Une toux sèehe, la contraction des traits, la perte du sommeil, étaient de graves symptômes que la science médicale devait surveiller attentivement. La responsabilité du gouvernement était d'autant plus grave.
que sa position était plus fausse vis-à-vis de la grande famille des souverains de l'Europe. Louis- Philippe, qui comprenait parfaitement cette situation et voulait d'ailleurs être complètement renseigné sur l'état de santé de la duchesse de Berri, fit aussitôt partir pour Blaye deux médecins célèbres, MM. Orfila et Auvity, chargés de faire un rapport , non-seulement sur la santé de Madame, mais encore sur la salubrité du séjour de la forteresse. Ils s'adjoignirent deux habiles praticiens de la localité, MM. Gintrac et Barthez, et tous quatre se rendirent le 25 janvier auprès de la duchesse.
11 résulta, soit des explications données par eux dans les notes secrètes remises au gouvernement, soit des termes du rapport signé de MM. Orfila et Auvity et publié au Moniteur, que si la salubrité du séjour de Blaye ne pouvait pas être mise en doute, malgré la situation élevée de la citadelle au-dessus de la Gironde, la santé de la prisonnière n'en paraissait pas moins avoir subi de véritables dérangements, et que des précautions devaient être prises pour éviter tout ce qui chez elle , dont la poitrine était faible, pouvait produire des affections inflammatoires ou pulmonaires.
Un mois environ après cette consultation médicale, le 22 février, Marie-Caroline faisait remettre au général Bugeaud, par M me la comtesse d'Hautefort, une déclaration ainsi conçue : « Pressée par
les circonstances et les mesures ordonnées par le gouvernement, quoique j'eusse les motifs les plus graves pour tenir mon mariage secret, je crois devoir à moi-même, ainsi qu'à mes enfants, de déclarer ra'être mariée secrètement pendant mon séjour en Italie. »
Qu'y avait -il de bien extraordinaire dans cette déclaration d'un fait qui, loin d'être sans exemple, se présentait, au contraire , entouré de précédents nombreux? Était-il donc si étrange, si rare qu'une princesse jeune encore et veuve depuis plusieurs années, se fit mariée secrètement, morganatiquement , pour nous servir de l'expression employée dans les États d'Allemagne, avec un homme placé à un rang social distant du sien? Les exemples abondaient au contraire , non-seulement dans le passé, mais encore dans l'histoire contemporaine; et un des plus frappants, même en Italie, dont les cours auraient pu en fournir bien d'autres, un des plus frappants, selon nous, était assurément celui de Marie-Louise, de la veuve de Napoléon le Grand, épousant un simple général autrichien, le comte de Neyperg. Il est certain, du reste, que du moment où elle était déclarée , cette union secrète enlevait à la*$mehesse de Berri, la régence que Marie-Caroline avait désirée pendant la minorité de son fils, et c'est pour cela qu'il était facile d'admettre et de comprendre que cette déclaration n'eût pas été
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faite plus tôt, c'est-à-dire en dehors des circonstances ahsolues qui là produisirent. Maintenant, voulait -on rechercher lé roman? Préférait -on mettre l'anecdote à la place de cette réalité prosaïque de la déclaration écrite et signée par Madame? Mais les faits subséquents ne devaient en rien démentir celle-ci, et l'authenticité de l'acte demeurant acquise à l'histoire*, rien dans l'avenir ne pouvait fournir une preuve è la curiosité médisante, à la raillerie calomnieuse. Et d'ailleurs , quel but sérieux aurait-on espéré atteindre ainsi? Ne sait-on pas bien qu'en France le cMfe^W^ent et le courage pourraient couvrir toutes <ls J^Élesses? Le parti légitimiste commit donô une ftmte énorme en refusant tout d'abord d'accepter cette version si naturelle que Marie-Caroline lui offrait elle-même. Pourquoi ces dénégations énergiques, ces clameurs furieuses, ces reproches injustes dirigés contre le gouvernement que, dans leur colère, les royalistes n'hésitaient pas à accuser d'avoir publié une fausse déclaration* comme si la chose eût été possible en pleine civilisation, avec la liberté de la presse? Pourquoi supposer injurieusement que Marie-Caroline atait signé cet écrit bous l'empire de la contrainte et de la terreur, supposition qui de ses gardiens faisait en quelque sorte des bourreaux? En un mot, où voulait-on en venir avec ce bruit, cet éefart, ces articles de journaux, formulant les
prédictions lés plus sinistres, déclarant que la duehesgfc de Berri ne sortirait pas virante de la citadelle de Blaye, et qu'après avoir cherché à détruire moralement le prestige politique de sa nièce captive, Louis-Philippe ne s'arrêterait pas dans cette détestable voie ? « L'infernal et calomnieux projet relatif à l'héroïque prisonnière de Blaye, disaient -ils, a été en partie exécuté; le reste s'exécutera bientôt. » Phrases imprudentes, coupables même, car elles pouvaient aggraver singulièrement la situation de Marie-Caroline. En présence de ces attaques insensées, l'attitude du gouvernement devint en effet plus décidée et plus sévère. On l'accusait de vouloir attenter à la vie dé là duchesse de Berri ; il entoura la princesse d'attentions, de soins, mais la garda captive jusqu'à ce qu'aucun doute ne fût plus permis relativement à la déclaration du mariage secret. Louis-Philippe avait mal agi, avons-nous dit, lorsque, sachant que la duchesse était cachée à Nantes, il ne s'était pas opposé à une arrestation qui ne pouvait, de toute façon, que lui causer de sérieux embarras en face des partis hostiles au gouvernement de i830. Maintenant le sort le servait mieux qu'il ne l'avait espéré peut-être , en forçant Marie-Caroline à publier une déclaration dont lés termes mettaient fin à son rôle politique ; et, une fois ce résultat obtenu, résultat si important pour lui, il aurait pu assurément rendre
sur-le-champ sa captive à la liberté. Le voulut -il sincèrement? L'histoire doit constater que la question fut longuement discutée dans les conseils de Louis-Philippe, et que les clameurs incrédules du parti légitimiste provoquèrent une décision contraire au vœu d'un grand nombre d'honnêtes gens. Certes, à ne voir que le côté politique des choses, il était plus prudent de garder entre les murs de Blaye, jusqu'à l'évidente confirmation de ce mariage nié par son parti, la princesse énergique, dévouée, qui n'avait pas craint, sur les vagues promesses, sur les fausses indications des correspondances qui lui parvenaient à Massa, de se jeter dans le Midi d'abord, puis dans la Vendée, et d'engager, elle, faible femme, un duel à mort avec un gouvernement appuyé sur deux cent mille baïonnettes. Certes, en se plaçant à cet unique point de vue, attaqué, calomnié par les royalistes, Louis-Philippe, il faut l'avouer, pouvait faire ce qu'il a fait. Mais la politique devait-elle, en cette circonstance, parler plus haut que le cœur, que ces affectueux sentiments de famille si aisément compris de tous , nous dirons même que les convenances sociales si violemment heurtées en cette circonstance ? Elle fut pourtant l'unique et mauvaise conseillère du roi de 1830, et la meilleure preuve à donner que cette politique à outrance n'était pas, après tout, la meilleure politique à suivre alors, c'est que les masses,
dans leur inculte bon sens, poussèrent elles-mêmes un cri d'indignation et de dégoût en présence de cet acte inqualifiable, dont Louis-Philippe devait seul supporter dans l'histoire la triste responsabilité. C'est qu'à l'heure où nous écrivons, cet acte, encore présent à toutes les mémoires, est incontestablement la seule grande tache de son règne, et que cette opinion sévère, mais impartiale, est hautement partagée par les générations nouvelles. Elles la légueront aux générations de l'avenir. Ah ! si les rois savaient combien la générosité peut quelquefois être habile ! Mais, après tout, l'homme est toujours le même. Et que faut-il lui demander de souverainement sage, de souverainement juste ?
Cependant le drame de Blaye touchait à son dénouement ; Madame allait enfin pouvoir sortir de cette prison dont on avait, autant que le lieu le permettait, cherché à lui adoucir la rigueur matérielle. Nous aimons, en remontant aux sources mêmes de l'histoire, à laisser quelquefois parler les hommes qui ont agi et qui ont vu. Nous trouvons dans ces témoignages contemporains comme une saveur de vérité qui rend pour ainsi dire présents à l'esprit les faits qu'ils sont destinés à reproduire. Écoutons un des spectateurs de la captivité de Blaye, le lieutenant de Saint-Arnaud', dépeignant et appréciant, dans sa remarquable correspondance, la scène à laquelle il lui fut donné d'assister alors :
c Hier, éorit^il à la daté du 10 mai, j'avais quitté la princesse à cinq heures du soir. Les médecins étaient restés chez elle jusqu'à dix heures. Rien n'annonçait l'événement, et ce matin à trois heures on est venu avertir le général, qui y a couru. Les trois coups de canon ont été tirés pour avertir les témoins, qui sont arrivés successivement, mais trop tard , car après un quart d'heure de douleurs, Marie-Anne-Rosalie est venue au monde. La duchesse s'est conduite avec franchise et noblesse. Au moment où l'on allait faire le procès- verbal, elle a déclaré qu'elle était légitimement mariée au comte Luchesi Palli 1 ( des princes de Campo- Franco ) , gentilhomme de la chambre du roi des Deux-Stciles, domicilié èPalerme. La constatation a été complète, car elle a déclaré que l'enfant était à elle 2 .»
Rien ne s'opposait plus désormais à ce que Madame sortit des murs de fllaye et fût rendue au sol qui 1'avajt vue naître, à ce beau ciel d'Italie, dont les splendeurs lui apparaissaient souvent dans ses rêves. Le 8 juin, la frégate V Agathe appareilla pour Païenne, ayant comme passagers à son bord, oulre M m# la duchesse de Berri, le général Bugeaud et sou officier d'ordonnance, M. de Mesnard, le prince et la princesse de Beauffremont , nobles