C'est une sorte d'assemblée des notables
face d'un ennemi extérieur puissant, redoutable, aussi redoutable même dans la paix que dans ta guerre , car les traités lui étaient plus favorables encore que les armes, venait de se découvrir à l'intérieur un adversaire nouveau. Pour lui, il ne s'agissait plus seulement de lutter à un jour donné, prochain peut-être, contre les envahissements de la Russie, mais bien contre le nouvel ennemi qui se dressait dans son indépendance et sa force relative, contre le pacha d'Egypte, Mehemet-Ali, ce vassal impatient du joug, homme habile, astucieux, dont on a voulu faire un grand homme, et qui ne paraissait tel qu'en raison de l'abaissement de tout ce qui l'entourait. Chose bizarre : en 1828 et 1829, l'empire ottoman avait eu à subir une guerre contre la Russie, et de cette guerre désastreuse pour lui était sorti un traité favorable au vainqueur, résultat naturel en pareille circonstance. Mais les sacrifices que l'agression lui avait coûtés allaient, cette fois, être dépassés de beaucoup par ceux que le/protectorat et l'alliance devaient lui imposer, de telle sorte que la Russie trouverait un avantage encore plus grand à soutenir qu'à attaquer sa vieille ennemie.
L'élément nouveau qui se produisait ainsi dans la question d'Orient, c'était donc l'Egypte, l'Egypte dont on vantait singulièrement la civilisation prétendue, et dont on exagérait les ressources de toute
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nature. Mehemet-Ali avait su, par son adresse, persuader à l'Europe attentive, que la force et la vitalité de l'empire ottoman s'étaient réfugiées au Caire, firâce à l'intelligente protection qu'il accordait au commerce français de la Méditerranée, à* la bienveillance qu'il affichait habilement pour les étrangers européens, aventuriers militaires ou aventuriers de la science, inventeurs incompris ou soldats exilés; grâce surtout à ses efforts couronnés d'un demi-succès pour organiser une armée à l'européenne, et à la singulière et puissante activité qui lui avait fait créer en peu d'années une flotte considérable , le pacha d'Egypte était parvenu à populariser son nom, à donner une haute idée de son aptitude organisatrice, à persuader à certains hommes d'État qu'il était, de tous les Orientaux, le seul homme vraiment capable de relever, de régénérer l'empire ottoman.
A regarder attentivement au fond des choses et sans vouloir contester à Mehemet-Ali sa valeur Véritable, sans lui enlever ses mérites réels et relatifs, il eût été facile de s'apercevoir cependant que cette civilisation apparente n'était que factice , que cette puissance si compacte, si intelligente, n'était qu'un mirage ; que derrière le pacha d'Egypte, qui se posait en continuateur de Napoléon Bonaparte et se disait le fils aîné de la France, il n'y avait rien, absolument rjen, ni administration, ni armée
sérieuse, ni finances; que cette armée se recrutait à coups de bâton ; que le trésor ne s'emplissait qu'à l'aide des menaces, souvent même des supplices; que l'organisation , quelque incomplète qu'elle fût et partout où elle apparaissait , était le fait des étrangers, non des nationaux; enfin que lorsque Mehemet-Ali viendrait à tomber, aucune de ses institutions ne pourrait se soutenir, faute d'un bras pour l'étayer. Voilà quelle était TÉgypte de 1833. Telle aussi on devait la retrouver en 1840, et pourtant on crut un instant en France que Mehemet-Ali était destiné à régénérer tout l'Orient comme son propre pachalik; que l'empire turc avait besoin de cet homme trop vanté pour recouvrer son ancien éclat, son antique vigueur, et que sur le trône de Mahmoud secrètement miné par la Russie, il fallait, pour le consolider, asseoir son populaire vassal.
C'est qu'en effet, si l'observation trop attentive lui était défavorable, la comparaison le rehaussait singulièrement. Mahmoud vieilli, fatigué, n'était plus le souverain énergique qui avait sacrifié les janissaires. Les réformes qu'il avait imposées à son pays avaient profondément atteint la nationalité ottomane , et loin de donner encore à la Turquie (ce qui ne pouvait être que l'œuvre du temps) les forces tout européennes qu'il rêvait pour elle , l'avaient entièrement désorganisée. L'assimilation
que . Mahmoud s'était efforcé d'établir entre les mœurs, les habitudes, le costume même de son pays et les usages occidentaux , n'atteignait alors qu'un seul but : celui de la destruction de ce qui faisait auparavant l'individualité et la force de l'empire des sultans. En un mot, cette régénération de la Turquie ressemblait à s'y méprendre à une décadence.
Cependant, l'ambition du pacha d'Egypte s'était accrue en proportion du bruit qui se faisait autour de sçn nom et de la popularité qu'il avait eu l'habileté de se créer en Occident. Mehemet-Ali était trop bon observateur , du reste , pour ne pas voir tout ce qu'il pouvait tirer dans l'intérêt de sa fortune , de la situation transitoire et précaire de la Turquie. Cette ambition se traduisit bientôt par des actes ; il voulait ajouter la domination de la Syrie à celle de l'Egypte ; il prit une voie détournée pour arriver au but de ses désirs : Abdallah -Pacha , gouverneur de Saint -Jean -d'Acre, s'était soulevé contre l'autorité de la Porte, et placé sous la protection de l'Egypte, parce qu'il redoutait les terribles conséquences de sa conduite. Les engagements qu'il avait dû contracter alors avec Mehemet-Ali , il ne les tint pas , et le rusé pacha envoya aussitôt son fils Ibrahim, le célèbre et farouche oppresseur de la Grèce, mettre le siège devant Saint -Jean -d'Acre. Après une défense énergique,
cette place se rendit à Ibrahim , qui du haut de ses remparts dominait déjà toute la Syrie. Mahmoud, effrayé de la prise de Saint -Jean -d'Acre, et surtout de l'attitude du fils de Mehemet- Ali, envoie pour le combattre une armée commandée par Hussein - Pacha : cette armée est défaite en deux rencontres, à Homs et à Beylan; la Syrie applaudit aux victoires d'Ibrahim. Le sultan, furieux, dirige contre lui une seconde armée placée sous les ordres de son grand vizir Reschid - Mehemet- Pacha. Cette armée ne comptait pas moins de soixante mille combattants , et son chef était un général habile qui , ne voulant rien donner au hasard , était résolu à fatiguer son adversaire par une guerre de ruse et de chicane , au lieu de tout compromettre dans une action décisive. Cette détermination si sage, est pourtant combattue à Constantinople , et Reschid- Mehemet reçoit l'ordre d'attaquer Ibrahim. Il faut obéir : il s'avance donc à la rencontre de l'armée égyptienne , bien moins nombreuse que la sienne, mais pourvue d'une excellente artillerie, dirigée par des officiers, européens. La bataille s'engage à Koniah, et tout d'abord l'avantage se dessine en faveur des dix mille Égyptiens d'Ibrahim. Sept mille Bosniaques et huit mille Albanais de l'armée turque passent aussitôt à l'ennemi. Vainement Reschid - Mehemet expose bravement sa vie pour rétablir un combat dont l'issue ne saurait plus être
douteuse; ses efforts sont inutiles. Lui-même est fait prisonnier par les cavaliers d'Ibrahim; la défaite des Turcs est complète; leur artillerie et leurs bagages tombent au pouvoir du vainqueur. Cela se passait le 21 décembre 1832.
La nouvelle de ce funeste échec jeta le sultan Mahmoud dans une terrible perplexité ; il ordonna immédiatement la formation d'un camp retranché à Brousse , et y convoqua tous les Turcs en état de porteries armes. Mais que pouvait -il attendre de bien sérieux de cette mesure , et suffirait-elle d'ailleurs pour couvrir Constantinople , désormais menacée ? Ibrahim avançait toujours : Mahmoud adressa aussitôt une lettre autographe à l'empereur Nicolas pour réclamer son intervention, c'est-à-dire l'exécution d'un des articles du traité d'Andrinople, et l'occasion était trop belle pour que la Russie refusât d'exercer son protectorat. Des ordres furent * aussitôt expédiés à Sébastopol et à Nicolaïeff , pour qu'une escadre de cinq vaisseaux et de sept frégates se dirigeât vers Constantinople, et y transportât environ cinq mille hommes de troupes de débarquement. Voici, du reste, comment le cabinet de Saint-Pétersbourg expliquait lui-même ces faits si graves , dans une note curieuse émanée de sa chancellerie.
« Dès que \û révolte d'Egypte est parvenue à la connaissance de l'Empereur, Sa Majesté a donné
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ordre au consul de Russie , de quitter immédiatement Alexandrie. Ce témoignage spontané des sentiments bienveillants de l'Empereur , accueilli par le Sultan avec une vive reconnaissance, a fait naître dans son esprit l'idée de recourir, en cas de besoin, à l'assistance de la Russie. Il a suffi à Sa Majesté , d'être informée de cette disposition , pour y répondre avec franchise. C'est dans ce but que le lieutenant général Mourawieff a été chargé d'une mission spéciale à Constantinople et à Alexandrie. Tandis que ce général se rendait à sa- destination , l'armée égyptienne marchait de succès en succès, envahissait l'Asie Mineure, et semblait menacer Constantinople même. L'Empereur résolut donc de mettre à la disposition du Sultan une division de , la flotte de la mer Noire , pour le cas où les événements de la guerre viendraient à compromettre la sûreté de la capitale de l'empire ottoman. Cette offre faite à Constantinople , dans le cours du mois de décembre, fut appréciée comme elle devait l'être. Mais la Porte se flattait encore que les paroles de paix qu'elle venait d'adresser à Mehemet-Ali amèneraient un arrangement et suspendraient le cours des opérations militaires. Nous étions dans l'attente du résultat de cette démarche, ainsi que de l'issue de la mission du général Mourawieff, lorsqu'un courrier , arrivé de Constantinople , nous a apporté la nouvelle que le Grand Seigneur, instruit
des mouvements ultérieurs de l'armée d'Egypte , sur la route de Brousse, avait reconnu l'impérieuse nécessité de recourir à l'assistance immédiate de la Russie. Dans cette vue, le reiss- effendi a remis le .21 janvier, à notre ministre, une note par laquelle il réclame formellement l'envoi de l'escadre, avec quatre ou cinq mille hommes de troupes de débarquement, et de plus, le secours d'un corps de vingt -cinq à trente mille hommes, qui des rives du Danube marcheraient à la défense de la capitale. Il était de l'honneur de la Russie que la confiance du Sultan ne fût point déçue. Cette pensée a dicté la réponse que le cabinet impérial avait à faire aux demandes de la Porte. L'Empereur les a reçues le 12 février, et le jour même l'ordre a été donné d'accélérer les mesures de sûreté que le Sultan réclamait. »
Cette situation devait inquiéter tous les cabinets ; la France surtout s'en émût, Elle n'avait point, «n ce moment, d'ambassadeur à Constantinople. Le baron de Varennes, son chargé d'affaires , en l'absence d'instructions positives de * son gouvernement, suivit tout d'abord les inspirations de sa politique instinctive. Il comprenait qu'il importait hautement que la Turquie ne fût pas, en cette fatale circonstance, protégée uniquement par les Russes, vis-à-vis desquels elle se trouverait ainsi réduite à un état de complète vassalité. Tous ses efforts
furent dirigés vers ce but , et la lutte qu'il soutint sourdement contre le ministre russe, M. de Boutenieff , fit le plus grand honneur à sa prévoyance comme à son habileté. Sachant profiter de tout ce qui pouvait encore se présenter de favorable , dans la position si compromise de la Porte , il conseilla au Sultan d'envoyer à Mehemet-Ali, Halil -Pacha, chargé de lui proposer , pour désarmer son ambition, la cession des pachaliks de Jérusalem, Naplouse, Seyde et Tripoli. Il offrit même d'écrire à Mehemet-Ali et à son fils pour arrêter les Égyptiens dans leur marche victorieuse , promesse qui fut tenue, mais sans succès. De là , les hésitations de la Porte à accepter le secours de la Russie, après les avoir sollicités ; de là, les ordres et contre- Ordres dont la trace se retrouve dans la note mentionnée plus haut.
Cependant, Ibrahim a.vait quitté Koniah et opérait un mouvement en avant; d'un autre côté, Mehemet-Ali avait décliné l'autorité de la médiation russe dans la personne du général Mourawieff, qu'il avait reçu, du reste , avec beaucoup de courtoisie. Les propositions du Sultan furent repoussées par lui , et ii exigea la Syrie , plus le pachalick d'Adana, conditions formelles auxquelles Halil-' Pacha, effrayé de la responsabilité qui lui incom-. bait de la sorte , dut adhérer , sauf la ratification de son maître. Ce fut seulement alors, que Mehe-
met-Ali expédia à son fils Ibrahim l'ordre formel de ne pas dépasser Kutaya.
Promptement renseigné par M. de Varennes, sur la gravité de ces événements, le cabinet des Tuileries s'était empressé de nommer un ambassadeur à Constantinople. Son choix se porta sur l'amiral Roussin, dont l'énergique capacité lui offraii des garanties réelles. L'amiral , muni d'instructions très-développées , arriva sur l'intéressant théâtre d'action qu'il devait aborder sans détours ni ambages. Il lui fallait sauvegarder tout à la fois Constantinople de la protection des Russes et de l'invasion du pacha d'Egypte , tâche dont il put apprécier de suite la double difficulté ; car il était à peiûe arrivé , que l'escadre russe, commandée par les amiraux Greigh et Lazafeff, pénétrait dans le. Bosphore et mouillait à Boujoukdéré. Son impatience fut grande à ce spectacle; mais comment empêcher ces trop zélés protecteurs de venir en aide au Sultan, tant que ce dernier se verrait menacé par son redoutable adversaire? « Nous ne venons ici , lui disait en souriant M. de Boutenieff, que parce que Mahmoud nous y appelle.
Empêchez Ibrahim d'arriver à Constantinople ; faites signer au pacha d'Egypte un traité qui sauvegarde le trône du Sultan , tout en satisfaisant les prétentions de Mehemet-Ali, et nous sommes prêts à, nous retirer , car la présence de notre flotte
et de notre armée, devient aussitôt inutile. » Toute la difficulté était , en effet , pour arriver au résultat que poursuivait l'amiral , de faire entendre raison au pachâ rebelle. Il lui adressa une lettre énergique , en le sommant , pour ainsi dire , de se -contenter des pachaliks nouveaux , dont le Sultan consentait à l'investir, savoir : Saint- Jean -d'Acre, Jérusalem, Tripoli en Syrie et Naplouse.. «La modération , lui disait - il , est devenue pour Votre Hautesse un objet de nécessité, et vouloir persister dans les prétentions qui ont été mises en avant , serait assumer sur votre tête des conséquences dont la nature désastreuse excitera . je l'espère , vos craintes. La France tiendra l'engagement que j'ai pris. Elle en a le pouvoir, et je suis garant de sa bonne volonté. Il me reste à espérer que vous ne nous réduirez pas à la cruelle extrémité d'attaquer une puissance qui est en partie notre propre ouvrage , et de diminuer une gloire dont je suis un des admirateurs. » Mais à cette lettre de l'amiral, Mehemet-Ali, subissant des influences européennes , parmi lesquelles on a placé celle du consul général de France , M. Mimaut, esprit distingué, mais épris jusqu'à l'exagération, de la civilisation égyptienne, à cette lettre, disons -nous, Mehemet- Ali répondit par un refus formel : « J'ai la confiance, écrivait -il, que la France et l'Angleterre ne refuseront pas de me rendre justice et de recon-
naître mes droits; leur honneur y est intéressé. Mais si malheureusement je suis trompé dans cette espérance, je m'en remettrai alors à la volonté de Dieu; et préférant une mort glorieuse à l'ignominie, je me dévouerai avec joie à la cause de ma nation , heureux de la servir jusqu'à mon dernier soupir. Telle est ma résolution bien arrêtée , et l'histoire offre plus d'un exemple d'un pareil dévouement. Quoi qu'A arrive, j'espère que Votre Excellence reconnaîtra la justice de mes droits et appuiera l'acceptation des dernières propositions faites par moi à Halil -Pacha. » On remarqua beaucoup alors , la forme tout à fait européenne de cette communication dont le fond ne laissait aucune chance ultérieure à un arrangement qui n'amoindrît pas trop la puissance ottomane. Il fallait en- finir, cependant, et mettre , quoi qu'il pût en coûter, un terme à ce conflit si dangereux pour l'équilibre et pour la paix de l'Europe. Trois divisions russes campaient autour de Constantinople ; trente mille hommes s'avançaient à marches forcées des bords du Danube; le comte Orloff, aide de camp et envoyé extraordinaire du tsar, venait lui-même de débarquer. L'amiral Roussin , de concert avec lord Ponsonby , pressa vivement le sultan d'adhérer aux conditions mises en avant par Méhémet- Ali. Il dut céder à leurs remontrances. Le baron de Varennes, accompagné de Reschid-Bey, fut envoyé h. 46
m HISTOIRE DE MQN TPMPS. [«33
à £utaya ppur disputer dans leurs détails d'exéçu^ tion ces conditions d'une pai* vivement souhaitée par les puissances occidentales. Enfin, le 8 mai i 833 , un flnnan fut publié par ordre de Mahmoud ; il confirmait à Mefcemet-Ali les gouvernements de la Crète et de l'Egypte , et lui accordait en outre , les paehaliks de Syrie , d' Adana , de Damas, Trit poli en Syrie, Seyde, Alep, Jérusalem et Naplouse, satisfaisant ainsi toutes ses ambitions, tewrtes ses convoitises. Il est à remarquer qu'en tout temps, la porte s'est inclinée devant le destin contraire , et a toujours cédé à la force , sauf à reprendre ensuite par la ruse ce qui lui avait été arraché par la violence.
Restaient les Russes, dont il fallait aussi payer l'intervention , car ils n'entendaient pas avoir inutilement mis en mouvement leur armée et leur flotte. Le tsar voulait tirer le meilleur parti possible de son rôle de protecteur; les négociations heureuses, les traités fructueux ont toujours, on le sait, amplement coopéré aux conquêtes de la Russie. Le comte Ûrloff et M. de Boutenieff reçurent donc des instructions pour négocier un traité nouveau* qui pût devenir le complément , Pamplificatiqn des sti^ pulations d'AndrinopIe.
Le traité dit d'Unkiar^Skélessi fut signé le 8 juillet 1833, et son article 3 était ainsi conçu : « Çn conséquence du principe de conservation et
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<}p défense putuelle qui sert de base au présent traité 4'altfwee , et pa* suite , du plus sincère désir d'pssuw la stabilité et l'entière indépendance de 1$ Sublime -Porte, sa majesté l'empereur de toutes les Ruspies , (J^ns le eas ûù les circonstances qui pourpaippt déterminer de nouveau Ip Sublime - Porte à réclamer résistance navale et militaire de la Russie viendraient à se présenter , quoique ce cas ne soit nullement à prévoir, promet de fournir par mer et par terre, autant de troupes et de forces que les deux hautes parties contractantes le juge^* raient nécessaire . Ce cas échéant, il est convenu que les forces de terre et de mer dont la Sublime^ Porte réclamerait le secours, seront tenues à sa disposition. »
A cet article si explicite , il faut, pour bien comprendre toute la portée du traité d'Unkiar-Skélessi 4 , joindre l'article séparé et secret qui lui servait de complément et donnait le dernier mot de la politique du cabinet de Saint-Pétersbourg. Par cette stipulation secrète , il était dit que le. traité patent d'alliance offensive et défensive, obligeant tout aussi bien la Porte -Ottomane à défendre la Russie en cas d'attaque que T empereur à prêter assistance au sultan, s'il venait jamais à être menacé, néanmoins , comme le tsar voulait épargner à la Tur-
!.. Voir les Notes et documents historiques.
quie la charge et les embarras qui résulteraient pour elle de la prestation d'un secours matériel , il ne demanderait pas au sultan ce concours actif dans le cas ou les circonstances l'exigeraient. Mais alors , la Turquie s'obligeait , en vertu du principe de réciprocité admis dans le traité patent , et pour remplir ses engagements envers la cour impériale de Russie , à fermer le détroit des Dardanelles, c'est-à-dire, à ne permettre à aucun bâtiment de guerre étranger d'y entrer sous un prétexte quek conque*
On voit que, dans cette importante circonstance, le cabinet de Saint - Pétersbourg, fidèle à ses vieilles et habiles traditions, avait tout prévu ou, pour mieux dire, n'avait rien omis.
Sans jouir précisément d'un calme bien complet, le nord de é l'Italie était cependant demeuré plus paisible que le midi de la Péninsule, grâce au système de compression adopté par l'Autriche et par les gouvernements dévoués à sa politique. Les chefs de ces gouvernements crurent donc pouvoir se relâcher un peu des mesures de sévérité adoptées jusqu'alors dans l'intérêt de leur propre sécu-
rite; ainsi, le duc de Lucques, rentrant dans ses États après un voyage de trois ans , signala son retour par une amnistie générale , pour les délits politiques, malgré l'avis contraire émis par ses ministres , et institua une garde nationale , dont il se déclara colonel général ; tandis que , plus prudent ou moins facile, le grand -duc de Toscane, tout en accordant une amnistie, la limitait aux condamnés non politiques. Le prince de Carignan, Charles - Albert , successeur du roi Charles -Félix , mort en 1824 , avait des idées progressives. Elles commençaient à se produire , comme nous le verrons tout à l'heure ; mais une nouvelle tentative révolutionnaire ne devait par tarder à faire revenir tous ces princes aux anciennes habitudes gouvernementales : nous voulons parler de l'expédition organisée au commencement de 1834 par des réfugiés polonais, qui, sous la conduite du général Ramorino et réunis à quelques Italiens, essayèrent d'envahir la Savoie.
Vers la fin du mois de janvier 1834, les réfugiés polonais , allemands et italiens quittèrent secrètement le canton de Berne , se concentrèrent sur le lac Léman , et , rencontrant des sympathies politiques dans les populations des cantons limitrophes du Valais, de Genève et de Vaud, s'organisèrent militairement à Nyon et à Genève. De là , ils devaient opérer leur entrée en campagne , conjointement
avec ulie autre colonne de réfugiés italtefig qui s'était forfnée en France dans les entirOUB de Grénoble > par les soûls de Martini* Des préparatifs dé toute nature s'exécutèrent avec Une grande promj*titudé ; mais * depuis plusieurs mais* le gouvernement piémontais était instruit des projets révolutionnaires ourdis sur ses frontières par les bdtitite italiens, il savait aussi que les réfugiés polonais devaient y prendre une large pari d'action $ et des meBUTes avaient été adoptées par lui pôtir déjouer la tentative qu'il redoutait. De leur doté > Cédaat aux sollicitations du directoire fédéral , aitisi qu'aux injonctions de l'envoyé piémontais * les autorités suisses avaient échelonné sur leurs frontières les milices cantonales et tous les agents de policé dont elles avaient pu disposer*
Bientôt on reçut l'avis certain que riûVaslOU, qui avait été plusieurs fois ajournée , était définitivement fixée aU 27 janvier 1S34 j quô lé& réfugiés italiens devaient joindre k leurs auxiliaires â VeVey pour débarquer ensemble sur les côtes du Chablais; qu'un grand nombre de barques ataiettt été frétées dans ce but, et enfin que les Polonais avaietit quitté le canton de Berne dans la soirée du 26 après s'être distribué les fusils rassemblés > ainsi que des uniformes, dans les cantons de Vaud et de GettèVë. Les réfugiés polonais se trouvèrent en effet réunis sur la côte de la Suisse au jour qui avait été indiqué,
îbais les autres exilés qui dëvaiëUt faire partie de l'expéditidU , s'effrayafit totit à cdUp dés mesures qu'ils savaient avdir été prises par le gouverneur de la Savoie* refusèrent de s'embarquer* et ne eonfeeatirent même pag à remettre à la cblonue polb 1 tiaiôë les arinëS qtii se trouvaient datls le dépôt de Vevey$ prétendant que l'eipédition dëVait être indéfiniment ajournée * puisque tbtls letiite plans semblaient cUhntis et déjbûés â l'avance. Toutefois les Polonais Ue tinrent pas ëdmpte des répugnances de leUrs auxiliaires^ ilë marchèrent sur Nyon , tiù ils s'embarquèrent, et au lieu de venir prendre terre sur la côte du Ghablais, débarquèrent sur le territoire de Genève* à deux milieu des frontières de Savoie; Là, ils se Virent arrêtés et désarmée, tandis qtt'Uhe autre cdldnttë concentrée à Genève, parvenait à Franchir les premiers obstacles qui lui étaient opposée, s'avançait sur AUnemàs, puis, s'apercëVant que touà ses efforts seraient inévitablement paralysés , revenait sur ses pas et se dispersait , aprèà aVôir distribué aux ^habitants des prôclâmationis révdluttoiniàires.
Les réfugiés sortis de FraUëe hë furent pas plus heureux : dès leur entrée eU Savoie , ils rencontrèrent près des Échelles les troupes piémontaisëà, et, cédant à ces forces supérieures en notnbrë, battireUt aussitôt eu retraite poUT regagner rapidement lé territoire fraUçaté.
Telle fut l'issue de cette expédition contre la Savoie, qui devait nécessairement causer beaucoup d'embarras à la confédération suisse. Le directoire fédéral engagea tout aussitôt les cantons, par une circulaire en date du 22 février 1834, « à déclarer indignes du droit d'asile en Suisse tous les réfugiés étrangers qui avaient pris une part active dans la tentative contre la Savoie , et à les éloigner des frontières suisses, attendu que cette manière d'agir pouvait uniquement garantir aux nations voisines que leur tranquillité ne serait point troublée à l'avenir. » . . .
Nous avons parlé des tendances libérales du roi Charles-Albert ; ses instincts de progrès et de réformes se manifestèrent d'abord par la suppression de l' exercice de la juridiction féodale , tant civile que criminelle , dans l'île de Sardaigne , où la corvée existait encore, et par la concession d'administrations municipales sur plusieurs points des États sardes.
Il était utile, en effet, d'apporter quelques modifications dans l'ensemble des institutions un peu surannées du Piémont et de la Savoie. En Savoie, surtout, le système féodal était encore en pleine vigueur, sans qu'aucun perfectionnement fût venu séparer ses abus des avantages qu'il pouvait avoir au point de vue de l'autorité. Jadis sous le règne d' Amédée VIII, c'esl-à-dire auxv e siècle, la Savoie
possédait des états généraux ; un code de lois avait été rédigé par eux , de concert avec le souverain, surnommé le Salomon de son temps, et ces lois, au dire de l'historien Olivier de La Marche, avaient, en constituant les franchises savoisîennes , assuré au pays la prospérité dans l'indépendance. Un siècle. après, les états généraux étaient remplacés par de grands corps judiciaires qui n'avaient plus la même origine, et la maison régnante établissait la monarchie absolue. Ce fut Emmanuel- Philibert, le vainqueur de Saint-Quentin, qui anéantit peu à peu la représentation nationale de la Savoie, et la remplaça par ces corps judiciaires qu'il chargea de l'entérinement des lois, à l'instar des parlements de Frauce , mais avec cette différence qu'il s'était réservé le droit de destituer les membres qui les composaient. Cependant l'écrivain Capré disait, en 1660, que « le peuple de la Savoie n'avait pas aisément perdu le souvenir des états généraux, et que la coutume de réunir ces grandes assemblées ne serait pas de si tôt oubliée. » Peutêtre trouverions-nous dans cette tendance populaire la raison de la facilité avec laquelle les États sardes se sont habitués de nos jours, au régime constitutionnel. Voici a du reste, quelles étaient, au moment où Charles -Albert monta sur le trône, les institutions administratives du royaume de Sardaigne.
4W HISTOIRE DB MO» TEMPS. [Ml
La première autorité après l'autorité dil souverain était celle du sénat. Les sénateurs nommés par le roi, qui seul avait le droit de les réVbtpier, réunissaient dans leur compétence : les pWtëès des hauts dignitaires de l'État; les contestations <JUi s'élevaient entre lés communautés et les particuliers ; tout ce qui avait rapport au* statuts , privilèges ou usages de certaines localités; les ëaUses criminelles* mais seulement pour l'application de la peine* car l'instruction de chaque ptocès ëHminelse faisait préalablement dans les tribunaux de province; les sentences rendues par les judicatures dans les affaires en appel dont l'importance dépassait mille livrés ; enfin , les demandes en nullité des jugements prononcés par les tribunaux inférieur^ Le sénat était également chargé d'entériner lés édits et les lettres -patentes de toute nature qui émanaient de l'autorité suprême. Près de l'assemblée sénatoriale se trouvait Un avocatfiscal -général et un avocat des pauses * belle et heureuse institution qui aurait dû trouvei* des imitations nombreuses : défenseur et protecteur légal des indigents, l'avocat des pauvres est obligé* par son serment, à prêter au dernier infortuné l'appui de son ministère gratuit. Des tribunaux secondaires , nommés consulats* comprenaient dans ieur juridiction toutes les affaires qui étaient du domaine du commerce. Enfin, dans chaque chef- lieu de
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province, il eiiëtait ttn trONihal de jttdfëaturëmage composé de dettx juges et d'Un président.
Des intendante généraux et dëS vice -intendants devaient examiner là répartition et là perception des impôts > prononcer dànë toutes les réclamations qui intéressaient lea finances et sUr tdiis les débats qui avaient pour objet la formation et la modification deë conseils municipaux changés de voter les dépenses locales. Quant â l'autorité militaire $ elle était représentée par deë gouverneurs généraux ayant soUë leurs ordres des Commandants de place i
Ces diverses institutions n'étaient pas parfaites, sans doute > et auraient pu progressivement subir d'avantageUsëë modifications; matë dàtts toU£ les cas > il est évident pour nous que leur imperfection eût ftût subir au pays des maux bien moins grands que ceux que sa brusque et désastreuse révolution de 1848 devait lui faire Supporter.
En France* la session de 1B34 s'était ouverte sous d'asseé sdmbrës auspices. Elle allait une fois de plus mettre les partis en présence, et leur excitation était extrême > L'attitude de la gauche eût même présenté à l'observateur des indices certains d'un prochain et sérieui orage, tant elle était hautaine et provoquante. Était-ce donc une révolution nouvelle qui se préparait ainsi dans l'ombre? une révolution^ à Cette époque, c'était tout simplement
une insurrection victorieuse, et la victoire seule, il faut le dire, manqua à l'insurrection qui se tramait sur les bancs de la Chambre tout aussi bien que dans les sociétés secrètes.
Le pouvoir était parfaitement résolu, du reste, à agir avec vigueur, car il connaissait bien la situation et en comprenait toute la gravité. Il n'hésita pas à poursuivre , quoique député , M. Cabet , rédacteur du journal le Populaire , qui , en parlant du 21 janvier, date à jamais fatale, avait osé faire de sinistres rapprochements et vouer aux vengeances révolutionnaires les gouvernements « usurpateurs des droits du peuple. » Cette fois , le jury lui donna raison en condamnant le journaliste républicain, à deux années de prison et quatre mille francs d'amende. La bourgeoisie s' effrayait de plus en plus de ces tendances. Mais le ministère ne comptait pas se fcorner à un système de répression appliquée aux individus. Il voulait généraliser sa résistance, et prépara deux projets de loi, l'un contre les crieurs publics, l'autre contre les associations.
Avant la discussion de ces lois, une scène terrible s'était produite à la chambre , et quoique anecdotique, elle appartient à l'histoire : l'excitation des partis était extrême , avons- nous dit: dans la séance du 25 janvier 1834 , un député , M. Larabit, demandait en termes très -vifs au maréchal Soult des explications sur une lettre adressée par lui à
des officiers d'artillerie en garnison à Strasbourg, pour leur interdire toute réclamation directe au ministre. « Il faut qu'un militaire obéisse ! » s'écrie le vieux maréchal. « Jamais ! jamais! » vocifère la gauche. « On obéit d'abord ! dit à son tour le général Bugeaud ; et un membre de l'opposition, M. Dulong , ne commandant pas suffisamment à sa fougue injurieuse , se tourne vers le général , et lui crie : « Faut -il obéir jusqu'à se faire geôlier.... jusqu'à l'ignominie?... Il y a de ces blessures qui atteignent tout un parti. Celle-là était malheureusement de ce nombre. On l'envenima. Les explications de M. Dulong ne suffirent plus, et, du reste, l'insulte était bien grave pour pouvoir se terminer autrement que par une rencontre. Cette rencontre eut lieu au bois de Boulogne ; les témoins de M. Bugeaud étaient le général de Rumigny et le colonel Lamy ; ceux de M. Dulong , MM. Georges de Lafayette et César Bacot. On était convenu de se battre au pistolet. Les adversaires furent placés à quarante pas l'un de l'autre. Ils devaient s'avancer tenant l'arme ajustée, et à peine avaient- ils fait deux pas , que le général Bugeaud tira sur son adversaire , qui tomba mortellement frappé d'une . balle au front. Saigné sur le terrain, par le docteur Jules Cloquet, il vécut encore quelques heures, mais sans reprendre connaissance un seul instant. Cette fin soudaine et tragique de Dulong , fut un
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coup de foudre pour Dupont^ de -l'Eure, dant i! était l'ami intime? auquel même il tenait, dit -ou, par 4^ tien» plus étroits et plus sacrés $ ga douleur fut profonde. Elle se produisit tout entière dans une lettre adressée au président de la Chambre, en lui envoyant Sft démission. Cette lettre ressemblait singulièrement > du reste , à un manifeste de parti : « Ce que nous ayons vu s'établir avec impu^uité, disait le yétérau de l'extrême gauche, c'est l'état de siège pour la capitale , la juridiction militaire pour de simples citoyens et des députés, la police la pins inquisitoriale et la plus oppressive , substituant parfois son action à celle de la justice, et créant même au besoin des prisons d'État, telles que celle du château de Blaye , pour des personnes privilégié&a. Joignons à tout cela un budget d'un milliard;, renforcé d'éternels crédits supplémentaires \ une armée de quatre cent mille hommes, qui ne nous donne ni la paix ni la guerre; une diplomatie très -largement dotée , qui nous donne, Dieu sait quelle attitude à l'étranger, et deman^ dons * nous, la main sur la conseieuce, si c'est bien là ce que nous avait promis la révolution de Juillet, et si ellermôme est autre chose aujourd'hui qu'un VÏeu* souvenir historique que se rappellent le moins qu'ils peuvent ceux-là qui en profitent le plus. » ftî, Dupont de l'Eure savait qu'une nouvelle crise se préparait; que le gouvernement était sous le
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coup d'we attaque immmente des sociétés secrètes, et il ayait voulu donner à sa démission toute la portée d'uji acte politique destiné , dans sa pensée, à bâter to mouvement dont il connaissait parfaite^ ment les tendances, L' extrême opposition se eonteuta, en ce moment, de lui offrir un banquet d'adieu.
Cependant? ainsi que nous l'avons dit, le pouvoir était décidé à agir avec vigueur. Sa loi contre les crieurs publics indiquait clairement la voie dans laquelle il voulait entrer. Les crieurs; publics étaient devenus, de l'aveu même des républicains, « des colporteurs de scandales et les hérauts d'armes de l'émeute. » l*e nouveau projet de loi avait pour hut 4e soumettre à une autorisation de la police tout écrit destitué à être distribué ou vendu dans la rue. Il y eut des résistances à Pexé« cution de cette loi, et quelques troubles partiels, notamment sur la place de la Bourse, ftirejit réprU mes sévèrement par la pplice, dont une portion déguisée en ouvriers, se servit même des bâtons dont elle s'était armée, à la grande et juste indignation des journaux républicains.
La loi contre les associations avait un caractère de répression non moins indiqué : « Messieurs, dit M. Barthe en la présentant, lorsque dans les pre. mierg jours qui suivirent la révolution de Juillet, apparurent au sein dp Paris oes associations repu-
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blicaines qui, parodiant dans quelques réunions les forme» des assemblées délibérantes, s'efforcent d'élever, en présence de la royauté constitutionnelle un pouvoir rival, toujours menaçant et toujours disposé à la violence, la conscience publique signala à l'instant même le péril. Toutes les hostilités devaient trouver, en effet, dans ces associations, un asile, une organisation; chaque jour, depuis trois ans, a vu redoubler leurs efforts et varier les formes des sociétés créées par les deux factions que la nation a vaincues en juillet et en juin. Nous venons donc vous proposer de donner force et complément aux dispositions de la loi qui prohibent les associations ; et, nous devons vous le dire sans détour, nous ne croyons pas que le maintien de l'ordre public puisse" être assuré si vous ne prenez pas des mesures efficaces pour réduire à l'impuissance ces organisations permanentes de factieux, dont les cadres sont toujours ouverts aux mécontents de tous les pays. » La discussion présenta, comme on devait le prévoir, une animation exceptionnelle. Les principaux assaillants furent MM. de Ludre, Garnier-Pagès, Salverte, Mérilhou, de Sade. Parmi les défenseurs du ministère se firent remarquer MM. Viennet et Kératry-. Quant aux chefs de la gauche dynastique, ils s'étaient, comme toujours, jetés dans les amendements, car ils sentaient bien, au fond, que la répression était
nécessaire, indispensable, et ne voulaient pas, fidèles à leur déplorable système , avoir l'air d'appuyer hautement et nettement le pouvoir. M. Odilon Barrot employa son talent ordinaire à cette tâche ingrate. M. Pages (de l'Ariége) interpella trois des ministres qui, sous la Restauration , avaient fait partie de sociétés secrètes, MM. Guizot, de Broglie et Barthe , en leur demandant la raison de cette attitude de la veille , en présence de leur politique du lendemain, comme si l'attaque et la défense des gouvernements ne s'opéraient pas toujours de même ; comme si les institutionsjie se soutenaient et ne se renversaient pas par des procédés éternellement semblables : l'association et la conspiration d'un côté, la vigilance et la répression de l'autre. M. Guizot voulut, en répondant à M. Pages, établir des distinctions. Il lui aurait dit volontiers : nous conspirions alors plus honnêtement contre les Bourbons que l'on ne conspire aujourd'hui contre nous. Distinctions puériles, raisonnements vides de sens, en dépit de l'éloquence avec laquelle les présentait l'illustre orateur, et triste effet des positions fausses. On fit entendre le mot de cynisme révolutionnaire ; alors M. Berryer s'écria : « Il y a quelque chose de plus hideux que le cynisme révolutionnaire, c'est le cynisme des apostasies. » Mot cruel, mais qui dépeignait toute une situation. Enfin, M. Thiers prononça en faveur du projet un disii. 47
cours d'une habileté remarquable, qui mit fin à ces orageux débats et enleva, pour ainsi dire, le vote. Deux cent quarante-six voix contre cent cinquantequatre accordèrent au ministère les armes qu'il demandait pour se défendre. Cette loi, chacun le pressentait du reste, devait être accueillie à coups de fusil par les sociétés secrètes qu'elle frappait au cœur.
Le général Lafayette écrivait, à la date du 36 mars 1834 : «La nouvelle et progressive attaque contre notre révolution de Juillet a été si complètement manifestée de part et d'autre dans la discussion, que mon absence forcée de la Chambre n'est regrettable que pour moi. J'aurais pu néanmoins certifier aux héritiers de 89 et de 1830, que, même sous l'ancien régime, une telle interdiction soumise au bon plaisir des polices Sartines et Lenoir, eût mis en indignation et en rumeur jusqu'aux salons de Versailles. Je me borne aujourd'hui à joindre ma protestation personnelle aux nombreux votes de mes honorables collègues) contre cette conséquence antisociale d'un système dont j'ai depuis longtemps signalé l'origine et la tendance. »
Et pendant que les républicains prenaient toutes leurs mesures pour la prochaine levée de boucliers, qu'ils préparèrent dès que le vote de la loi leur fut connu, le ministère, ébranlé par une discussion où les personnalités avaient abondé, éprouvait un
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dernier et définitif échec. Ce fut à propos de l'indemnité de yingt-cinq millions, réclamée assez impérieusement par le gouvernement des États- Unis, vieille créance qui remontait au temps de l'Empire , avait été contestée sous la Restauration, tant pour le fond que pour la quotité, et, admise une première fois par le général Sébastiani, se présentait définitivement au vote des Chambres. Les États-Unis prétendaient que les décrets impériaux de 1806 et 1807, en frappant de confiscation tout navire convaincu d'avoir été en rapport avec le territoire ou même avec le commerce britannique, leur avaient fait supporter un dommage dont l'indemnité, débattue en 1831 entre M. Sébastiani et le ministre américain, s'était élevée à la somme de vingt-cinq millions de francs. Le traité qui intervint alors devait naturellement provoquer un projet de loi financier ouvrant le crédit indispensable à son exécution, et qui serait soumis à l'approbation des Chambres. Le duc de Broglie le présenta en se plaçant à un point de vue philosophique et pacifique qui cachait à peine ses vives sympathies américaines. La discussion fut courte, mais vive : « J'avoue, dit M. Bignon, qui attaquait le principe même de l'indemnité, j'avoue que j'ai éprouvé une impression que je sens de l'embarras à définir ; j'ai cru que c'était, non pas un ministre de France, mais "un ministre américain qui portait la parole
devant nous. » Dans ce débat, toute la stratégie parlementaire sembla renversée : la majorité et la minorité étaient confondues; l'opposition votait pour le ministère ; la droite le combattait. Le général Lafayette qui prenait la dette très à cœur, soutint M. de Broglie, tandis que des députés notoirement dévoués à la politique des Tuileries , attaquaient hautement la loi. Le vote fut contraire au ministère, et à l'issue de la séance, le duc de Broglie alla déposer son portefeuille entre les mains dû roi.
Louis» Philippe ne fit pas de très -grands efforts pour retenir M. de Broglie aux affaires. On eût dit qu'il ne se sentait pas à l'aise avec son ministre , et il est certain que sa politique personnelle aurait eu moins de prise sur celui-là que sur tout autre. La retraite du duc amenait , au reste , la dislocation du cabinet. M. Guizot voulut suivre l'exemple de M. de Broglie, mais le roi le retint et ce premier remaniement ministériel s'opéra de la sorte : le maréchal Soult resta président du conseil et ministre de la guerre ; on offrit le portefeuille des affaires étrangères à M. de Rigny qui , après de longues hésitations, finit par l'accepter; et l'amiral Jacob le remplaça à la marine, sur le refus transmis par l'amiral Roussin, alors à Constantinople.
Toutefois il était évident que cette crise ministérielle serait plus complète; on savait, d'ailleurs,
que MM. d'Argout et Barthe étaient/par des raisons diverses, très-dégoûtés du pouvoir et de la lutte. Cependant , tons deux avaient rendu d'incontestables services, et il fallait les pourvoir : plusieurs fois, M. de Barbé-Marbois, vieillard nonagénaire, avait offert au roi sa démission des fonctions de premier président de la cour des comptes, et Louis- Philippe l'avait refusée en lui disant : « Mon cher président , gardez votre place , jusqu'à ce que je vous la demande. » Il fut donc facile d'obtenir la retraite de M. de Barbé-Marbois, et M. Barthe eut sa succession. Restait M. d'Argout, qui à ses autres aptitudes joignait, à un degré éminent, l'aptitude financière. On le nomma gouverneur de la Banque de France, en remplacement du duc de Gaëte. M. Thiers succéda à M. d'Argout, comme ministre de l'intérieur, et M. Persil à M. Barthe, en qualité de garde des sceaux. Enfin, un homme nouveau, dont le talent sérieux, sobre, pratique, avait été remarqué dans les dernières discussions de la Chambre des députés, M. Duchâtel, fut nommé ministre du commerce à la place de M. Thiers.
Cependant, le» nuages grossissaient à l'horizon; ils étaient précurseurs de l'orage, et cet orage devait être terrible : des conciliabules avaient été tenus à Paris, dans le sein des sociétés républicaines, décidées à la résistance, mais divisées d'opinion sur la forme qu'elles donneraient à cette
résistance matérielle. « Citoyens, écrivait le comité central de la Société des Droits de l'Homme au comité de Lyon ; citoyens , on s'accorde généralement à penser que la loi sur les associations aura pour résultat de détruire la Société des Droits de l'Homme ou de la rendre secrète. Néanmoins, cette .société ne renoncera ni à son nom ni à son organisation, et avisera aux moyens de se poser d'une manière plus imposante. Nous vous ferons connaître ces moyens. Pour le moment , ralliez autour de vous vos sectionnaires; prenez ou faites-vous accorder un pouvoir discrétionnaire, afin d'agir avec plus de promptitude et d'ensemble, à l'instant de la lutte qui paraît très-rapprochée.... » Ce langage était assez clair, et c'était sur Lyon, en effet, que comptaient surtout les directeurs du mouvement. Lyon, grand centre manufacturier, où les ouvriers avaient formé entre eux des associations nombreuses qui, dans le principe ne présentaient rien de politique; ville spéciale, où les questions de travail et de salaire avaient été si souvent mèléfes aux questions de gouvernement, grâce à l'action funeste, incessante , d'une presse démagogique , dont les journaux la Glaneuse et l'Écho de la Fabrique étaient les organes passionnés.
Depuis la première insurrection de 1831, réprimée avec lapt de vigueur par le maréchal Soult en personne , la vieille cité lyonnaise était demeurée
calme, quoique toujours et profondément travaillée par les meneurs , qui s'efforçaient de persuader à l'ouvrier que la détresse étpit causée par l'oppression du fabricant , entretenant ainsi cet absurde ; antagonisme entre des catégories sociales qui, depuis l'origine du monde > ont eu besoin l'une de (M'autre, et n'ont vécu que l'une par l'autre. Le républicanisme avait , grâce à ses journaux et à ses prédications souterraines, envahi complètement certains quartiers où les clubs pullulaient, où le vieux carbonarisme régnait souverainement, où l'insurrection trouverait à coup sûr de nombreux soldats. Tous r ces clubs, tous ces comités correspondaient activement avec Paris, et souvent même y envoyaient en mission secrète , un de leurs chefs influents. Ce fut ainsi qu'un futur membre du gouvernement provisoire de 1848 , Albert, l'ouvrier, (nom qui n'était pas le sien, mais sous lequel il devait pUis tard, prendre sa place dans l'histoire de nos révolutions ), fut à cette époque , député vers le comité directeur parisien. Voici dans quelles circonstances :
Parmi les associations lyonnaises , il s'en trouvait une qui n'était pas politique, c'était la société mutuelliste, créée par des ouvriers en soie, et, comme son nom l'indiquait, pour s'aider mutuellement et se soutenir en appliquant matériellement les théories de la fraternité. Malgré les commandes
nombreuses faites par le gouvernement à la fabrique de Lyon, la situation de l'ouvrier était précaire au commencement de 1834. Une réduction dans les salaires vint, quoiqu'elle ne fût pas importante, précipiter une crise depuis quelque temps imminente. La société mutuelliste ordonna la suspension générale des métiers, et plus de quarante -cinq mille ouvriers se trouvèrent tout à coup privés de leurs ressources quotidiennes. Cela se passait le 12 février 1834.
Une telle situation ne pouvait pas durer sans avoir les conséquences les plus graves ; Albert fut envoyé à Paris pour prendre les ordres du comité central de la société des Droits de l'homme et engager un des chefs connus du parti républicain à se rendre immédiatement à Lyon, pour juger par luimême de l'état des choses. Mais, sur ces entrefaites, les souffrances que le chômage forcé, imposé par la solidarité de leur situation, avait causées à un certain nombre d'ouvriers étant devenues véritablement intolérables, la société mutuelliste s'était vue contrainte de revenir sur sa première décision, et tous les métiers avaient recommencé à fonctionner comme parle passé.
La crise se trouvait donc, sinon conjurée, du moins ajournée. Toutefois, ce temps d'arrêt de l'émeute, cette trêve du Seigneur, ne devait pas être d'une bien longue durée. La loi contre les
associations raviva toutes les colères. Une énergique protestation des mutuellistes la suivit de près. Les chefs de la société des Droits de V homme publièrent également une déclaration ainsi conçue : « Les soussignés membres actuels du comité central du département du Rhône et chefs de sections lyonnaises, déclarent, en s'appuyant sur deux solennels verdicts du jury et sur les opinions unanimes des philosophes et des puhlicistes les plus distingués, qu'ils ne reconnaissent à personne le droit ni le pouvoir d'abolir le principe d'association. En conséquence, les sections du département du Rhône, de la société des droits de l'homme et du citoyen, continueront à exister comme par le passé, quoi qu'il advienne. » C'était prêcher la révolte morale; mai& l'appel à une résistance matérielle était fait nettement et clairement par le journal la Glaneuse : « La loi contre les associations n'est pas exécutable, disait cette feuille; francs-maçons, mutuellistes, unionistes, ferrandiniers, concordistes, sociétaires des Droits de l'homme, de l'Union, de l'Indépendance, et tous les membres d'une multitude d'autres sociétés publiques ou secrètes, ont appris avec la plus vive indignation quelle nouvelle atteinte nos gouvernants veulent porter contre la liberté. Une résistance sérieuse va donc s'engager entre les gouvernants et les citoyens lorsqu'il faudra exécuter cette infâme loi. » Toutes les sociétés que men-
tionnait cet article de la Glaneuse, s'unirent en effet dans une pensée commune, l'insurrection, et chacun se prépara en silence à ce combat qui devait éclater au premier signal.
On avait arrêté et incarcéré six mutuellistes inculpés de coalition. Le jour de leur jugement par le tribunal correctionnel était fixé au 5 avril. Dès • le matin la foule se porta vers la place Saint-Jean, où le tribunal était situé ; une dangereuse agitation se manifestait dans les masses; des juges furent insultés, des cris de mort proférés. La force armée, dont la justice n'avait pas voulu s'entourer d'abord, afin de donner plus de relief à son indépendance, dut être promptement requise. Elle agit mollement, et les désordres furent si graves , qu'on jugea convenable de renvoyer au 9 avril la continuation des débats.
Cet intervalle fut tout entier consacré à la résistance populaire, tandis que le pouvoir prenait, de son côté, des mesures militaires que la situation ne commandait que trop. L'autorité était alors représentée à Lyon par M. de Gasparin, préfet , et par le général Aymar, Ce dernier, officier très-énergique, se montrait parfaitement résolu à ne pas attendre que l'insurrection, l'enveloppant dans un cercle de feu, paralysât complètement l'action de ses troupes. Son système , fort rationnel d'ailleurs , était d'isoler les soldats autant que possible, afin que le contact des
masses n'ébranlât pas leur fidélité au devoir et au drapeau, comme cela s'était déjà vu dans la journée du 5. Il voulait en outre, s'il fallait en venir à cette extrémité fatale , attaquer de loin son adversaire , et se servir surtout du canon. C'est évidemment à ce système qu'il, dut de remporter une victoire qui, plus longtemps disputée, eût entraîné de plus grands malheurs et fait couler plus de sang.
Le 9 avril, à la pointe du jour, toutes les dispositions du général Aymar étaient prises. Lui-même occupait la place Bellecour. Les généraux Buchet et Fleury gardaient, l'un l'archevêché, où avait été transporté le siége'de la préfecture, l'autre la Croix- Rousse. Le tribunal se réunit pour juger les. mutuellistes, et aussitôt la lutte s'engagea. La place Saint- Jean , envahie par le peuple , fut d'abord balayée par le 7 e de ligne, qui enleva à la baïonnette les premières barricades construites à la hâte dans les rues adjacentes. Les chefs de section avaient donné aux masses ouvrières l'ordre d'engager le combat, et sur tous les points de l'agglomération lyonnaise, elles répondaient à l'appel en établissant plusieurs quartiers généraux dans la ville et dans les faubourgs. Bientôt, sur les quais du Rhône comme sur les places, le canon se fit entendre, et les décharges réitérées de l'artillerie purent donner la mesure de la violence de l'attaque et de l'énergie de là répression. Le général Aymar commençait à appliquer
son système, et les adversaires qu'il avait à combattre étaient] assez nombreux, assez acharnés, pour qu'il pût être débordé et enveloppé sans la précaution qu'il avait prise de lutter de loin avec eux. Les forces dont il disposait pouvaient s'élever à environ neuf mille hommes; les sections ouvrières disposaient de vingt-cinq à trente mille combattants mal armés, il est vrai, mais redoutables, précisément à cause de cette disproportion numérique. La journée du 9 fut sanglante; une fusillade incessante et bien nourrie, entretenue par les insurgés, fatigua la troupe en la décimant. L'hôtel de la préfecture fut un instant entouré par l'émeute, et, de son côté, l'armée fit sauter, à l'aide de pétards, deux maisons d'où on avait tiré
^ sur elle. Repoussés de la préfecture, les ouvriers, refoulés jusque dans la galerie de l'Argue, long passage qui touche la rue Mercière, s'y étaient barricadés et retranchés. Le général Aymar se vit obligé, pour les débusquer, de faire tirer à mitraille
, dans là galerie, ou tout fut renversé et brisé. Si la journée du 9 avait été sanglante, celle du 10 avril fut terrible. Les troupes qui couvraient les quais et les ponts empêchaient bien les masses insurrectionnelles de pénétrer jusqu'à leur propre centre d'action; mais les faubourgs qui enserrent ou dominent lp ville , mais Vaise , Perrache , la Guillottière se soulevèrent au contact des sections
républicaines. Le drapeau noir apparut sur leurs clochers. Un insurgé, nommé Reverchon, ayant su qu'un détachement de soldats appartenant aux compagnies de discipline et dirigé sur Alger, allait passer sur la route de Toulon, courut à leur rencontre, les enleva et les conduisit dans les rangs du peuple, auquel ils prêtèrent aussitôt le concours de leur expérience militaire. Du haut des terrasses de Fourvières les insurgés, maîtres de quelques pièces de canon, ouvrirent un feu assez bien dirigé sur la place de Bellecour. Le tocsin sonnant à toutes les églises des faubourgs, appelait aux armes la banlieue de Lyon.
Que faisait Saint-Étienne, ce grand centre révolutionnaire? Comment l'autorité pourrait-elle conserver ses communications avec Châlons, Dijon, Paris, d'un côté, Valence, Grenoble, Marseille de l'autre? La situation se compliquait. Le général Aymar, redoublant d'énergie, écrasa de bombes et d'obus le faubourg de la Guillotière; mais la résistance continuait sur tous les points, et l'issue de cette déplorable lutte était encore si incertaine, que dans la soirée de ce même jour, un conseil de guerre fut tenu, où l'on débattit la question de savoir si on ne concentrerait pas les troupes dans le but d'évacuer la ville comme cela s'était fait en 1831.
Certaines positions centrales étaient, en effet,
demeurées ait pouvoir de l'insurrection, entre autres* celle des Cordeliers, dont l'église et la place barricadée s'étaient transformées tout à la fois en arsenal et en citadelle de l'émeute, grâce à l'ardente initiative d'un homme qui, comme Albert et tant d'autres alors inconnus devait , plus tard , jouer un certain rôle dans nos saturnales de 1848. Cet homme c'était Lagrange. Il possédait à un trèshaut degré l'intelligence militaire, et sa bravoure farouche complétait cette aptitude aux choses de la guerre qui pouvait le rendre très-dangereux en un pareil moment. Ce poste des Cordeliers qu'il défendait fut un de ceux qui tinrent le plus longtemps au milieu de Lyon ravagé par la guerre civile. L'aspect de la ville était affreux; des incendies s'étaient déclarés sur plusieurs points; des cris sinistres se faisaient entendre de toutes parts. Partout dans les quartiers occupés par les ouvriers, les proclamations affichées exhortaient le peuple à la résistance. On faisait circuler la nouvelle de la formation d'un gouvernement provisoire et de l'adhésion au mouvement de Lucien Bonaparte, futur consul de la république française. Toujours ce nom populaire dominant nos orages politiques ! Un ordre du jour de l'insurrection répandait la fausse nouvelle d'un mouvement dans le Dauphiné, et affirmait qu'à Vienne la garde nationale, maîtresse de la ville , avait arrêté l'artillerie que
l'autorité militaire dirigeait sur Lyon. Après avoir pris l'avis des principaux fonctionnaires, le général Aymar renonça toutefois à l'idée de sortir de la ville. Il maintint toutes ses positions. La journée du H avril sanglante , meurtrière , n'ajouta pourtant pas un seul pouce de terrain à celui que les insurgés avaient d'abord conquis, et c'était beaucoup assurément dans les circonstances données. Le 12 , le général Aymar se décida à prendre l'offensive , il lança sur les faubourgs de la Guillotière et de Vaise trois colonnes d'attaque qui renversèrent tout devant elles. Une fois maître de ces deux points, il plaçait les insurgés entre deux feux, et dominait évidemment la situation. Les ouvriers, attaqués de front et de flanc, combattirent en vieux soldats mais durent se replier devant l'impétuosité de leurs adversaires. Ils gagnèrent les hauteurs, où ils espéraient se maintenir, et qui furent enlevées à la baïonnette par les brigades Buchet et Fleury. Tout ce qu'il coula de sang dans cette journée , il serait navrant de le dire ! Elle vit aussi le triomphe des troupes sxir les républicains renfermés dans le quartier des Cordeliers. L'église leur avait servi de refuge ; la mitraille les y poursuivit. Le 1 3 avril , les dernières phalanges de l'émeute se dispersaient dans les plus lointains faubourgs de cette malheureuse ville dont la destinée semble d'être toujours, au milieti de nos discordes civiles, le
champ de bataille obligé des partis. Encore, si cette douloureuse épreuve avait dû être la dernière ! Mais que de fois durant ce récit des erreurs ou des gloires contemporaines de la patrie le nom sympathique de cette grande et belle cité ne reviendra-t-il pas sous notre plume !
Un mouvement populaire de cette importance , une tentative insurrectionnelle dans de telles proportions , devaient nécessairement impressionner à un haut degré les localités voisines de Lyon, comme le vaste foyer d'un incendie échauffe d'abord, dessèche et brûle ensuite tout ce qui l'environne. Un sourd frémissement avait accueilli dans les départements voisins du département du Rhône les premières nouvelles du combat. A Saint -Etienne, le mouvement fut comprimé. Dans l'Isère, à Chalonsur-Saône, à Arbois, à Marseille même, des tentatives de révolte partielles furent excitées par les sections de la société des Droits de F homme. Dans le nord de la France, une conspiration militaire conduite par quelques sous-officiers républicains avorta assez misérablement : le journal la Tribune avait publié, à la date du 13 avril, c'est-à-dire le jour même où les insurgés de Lyon renonçaient à leur lutte désespérée, deux articles mensongers, mais destinés à provoquer l'insurrection. L'un était ainsi conçu : « Le 52 e régiment , qui est en garnison à Béfort, s'est insurgé et a proclamé la
république. Cette nouvelle est arrivée à Paris par une lettre de commerce , et un député a vu dans les mains'du ministre de l'intérieur la dépêche qui la lui annonçait... » La lecture de cet article engagea M. Clément Thomas 4 , sous -officier de cuirassiers, et six autres de ses camarades à réaliser le projet depuis longtemps formé de soulever les trois régiments de grosse cavalerie en garnison à Lunéville, de se porter sur Nancy où ils croyaient avoir d'utiles intelligences, et de là sur Paris, en entraînant avec eux les garnisons intermédiaires. Mais au moment où ils venaient de tenir un premier conciliabule ils trouvèrent, en rentrant à leur quartier, les. chefs et les cavaliers tout prêts à déjouer leur complot. Bien grande était leur erreur s'ils croyaient que l'armée put s'enthousiasmer au nom et à l'idée de la république. Jamais une armée française ne sera franchement , sincèrement républicaine. Elle ne Tétait que faute de mieux en 1792, et la suite l'a bien prouvé. Le gouvernement républicain, où la hiérarchie n'existe pas, manque surtout d'unité, et l'unité dans le commandement tout aussi bien que la hiérarchie est une des conditions vitales comme un des goûts de l'armée.
Le second article du journal la Tribune, non moins coupable que le premier, et dont nous avons