Général de la garde nationale parisienne en 1848. H
parlé, était rédigé en ces termes : « La victoire du peuple se confirme... Les Lyonnais sont maîtres de la ville; ils y ont proclamé un gouvernement provisoire &t la république. Sur toutes les routes de Lyon les communications sont interrompues. Le peuple a pris les armes à Châlons ; à Beaune il s'est rendu maître des autorités. Les populations de$ environs de Lyon ont manifesté la plus vive sympathie; mais le plus grand secours est arrivé de Saint - Etienne , d'où sont partis dix mille ouvriers aimés... A Dijon, le peuple s'est emparé de toutes les dépêches ministérielles ; il est maître de la ville. Sur toute la ligne de Paris à Lyon, l'insurrection est flagrante.» On comprend tout l'effet qu'une pareille publication pouvait avoir sur cette partie de la population parisienne, depuis longtemps travaillée par les sociétés secrètes. Dans la matinée du 13, un placard fut affiché, appelant les « vainqueurs de Juillet » à achever l'œuvre * commencée avec tant de succès par les mutuellistes de Lyon. Plus tard, il y eut un mouvement près de la porte Saint-Martin, causé par l'arrestation d'un républicain, M. Kersausie, qui donnait des ordres à des sectionnaires. Les cris de « vive la république ! vivent nos frères de Lyon i » commençaient à se faire entendre. Des barricades s'élevaient dons les rues étroites des quartiers populeux, théâtre ordinaire des luttes de ce genre. A sept heures du soir,
un coup de pistolet donna le signal du combat; quatre généraux commandaient la force armée, qui pouvait s'élever à environ trente mille hommes, sans les gardes nationales de Paris et de la banlieue que le rappel avait convoquées. Le général Bugeaud occupait l'Hôtel de Ville, M. de Rumigny la place de la Bastille, les généraux de Lascours et Tourton la porte Saint-Martin et le Marché des Innocents. La bataille s'était engagée trop tard pour durer bien longtemps ce soir- là. Quelques barricades furent enlevées dans les rues Aubry-le-Boucher, Geoffroy- Langevin , Beaubourg , Grenier- Saint- Lazare; puis on s'arrêta, et de sinistres feux de bivouacs furent allumés. Que se passerait-il le lendemain? L'armée, la garde nationale, avaient déjà fait des pertes sensibles, et parmi les douloureux épisodes de cette lugubre soirée, on citait la blessure mortelle d'un officier d'état-major de la garde nationale, M. Baillot, frappé traîtreusement en portant un ordre dans le quartier du Panthéon, et enlevé, bien jeune encore, aux soins d'une honorable famille. Le jour se leva sur Paris morne, épouvanté. L'arrestation des principaux chefs des sociétés secrètes avait désorganisé la petite armée républicaine. Son principal organe de publicité, la Tribune, avait été supprimé par M. Thiers, singulièrement énergique dans ces fatales journées. Désormais, la résistance des sections ne pouvait
pas être d'une bien longue durée, en présence des mesures stratégiques prises par les généraux. Le 14 avril, à la pointe du jour, elles étaient mises à exécution par l'armée et la garde municipale, corps d'élite, dans lequel se trouvaient bon nombre d'anciens soldats de la garde royale de Charles X, qui avaient un vieux compte à régler avec l'émeute. Toutes les ruelles furent fouillées et déblayées. Les barricades des rues Beaubourg, Montmorency Transnonain, encore assez vivement défendues, furent enlevées par la ligne, et sur ce dernier point un fait lamentable se produisit, qui, même au mi- . lieu des horreurs qu'entraîne toujours la guerre civile, était bien capable de causer la plus vive, la plus douloureuse émotion : une maison s'élevait rue Transnonain, portant le n° 1 2 ; elle était située au coin de la rue de Montmorency. Un détachement du 35 e de ligne venait d'enlever la barricade élevée dans cette rue et d'essuyer le feu des maisons voisines. Les soldats crurent remarquer que des coups de fusil avaient été dirigés sur eux des étages supérieurs du n° 12 de la rue Transnonain, et le colonel avait reçu l'ordre formel de fouiller toutes les maisons d'où l'on tirerait sur la troupe, afin d'en débusquer les émeutiers. La porte du n° 12 est enfoncée à coups de hache par les sapeurs du 35 e ; les soldats se précipitent fuïieux dans l'escalier, et, courant d'étage en étage, y fusillent tout
ce qui se présente à leurs yeux, hommes, femmes, enfants, vieillards. . . Jetons un voile sur cette scène d'horreur et d'épouvante , dont les acteurs ne croyaient se livrer qu'à de sanglantes représailles. . . Temps affreux, qui font maudire ces ténébreux complots, ces ambitions insensées de l'homme, toujours prêt, semble-t-il, à répandre autour de lui, faible et imperceptible atome, la terreur, la désolation, la mort, pour le triomphe de quelque misérable ou inapplicable utopie , toujours prêt , pour des causes relativement si futiles, à courir audevant de la destruction, à l'appeler sur lui-même et sur les autres ! Spectacle qui , s'il n'était si odieusement lamentable, présenterait encore un ridicule immense à l'observateur philosophe.
Désormais l'insurrection était vaincue ; la répression des lois allait remplacer la répression du sabre. M. Persil, ministre de la justice, vint, dans un exposé de motifs grave et modéré, présenter à la chambre des Députés un projet de loi contre les détenteurs d'armes et de munitions de guerre. La chambre des Pairs se trouvait, en même temps, constituée en cour de justice, et le procès de tous les républicains compromis dans ces tentatives diverses, mais divisés par catégories , allait se dérouler devant elle, tâche pénible, travail immense ; mais qui, hâtons-nous de le dire, ne furent point au-dessus de la patience et des forces de la Pairie de 1830.
Le 5 décembre 1833 avaient été publiés à Berlin les premiers traités d'association douanière conclus entre la Prusse et quatorze des États allemands ; c'étaient les premiers résultats dès négociations si habilement entreprises depuis quinze ans, pour arriver à ce but ardemment désiré : l'unité germanique. Lès adhésions successives des autres États à cette association immense , à la tête de laquelle la Prusse s'était adroitement placée , complétèrent l'œuvre de cohésion qui prit le nom de Zollwerein. La Prusse avait admirablement compris que la seule manière d'agrandir désormais sa puissance, était de tenter des conquêtes pacifiques, en cherchant à devenir le centre d'un intérêt collectif qui , par sdn apparence purement commerciale, n'effrayât eii rien les grandes puissances de l'Europe.
Des traités particuliers servirent ainsi de base à l'édifice cfue la Prusse allait fonder. Qu'importait à l'Europe que le grand-duché de Hesse établît avec le gouvernement prussien une convention commerciale réciproque, ou que la Bavière s'entendît avec la Prusse pour l'affranchissement de certaines tnâréHafcdises? Et qai pouvait prévoir que c'était là \è
principe de la réunion en une seule et réelle individualité de toutes les fractions de l'Allemagne t
La Prusse savait qu'elle rencontrerait peu dé résistance à ses projets en s' adressant aux États faibles ; elle leur offrait, en effet, une diminution de charges par la suppression des lignes de douane, et un accroissement de bien-être par l'introduction des produits de première nécessité, que les droits énormes dont ils étaient frappés rendaient rares ; car souvent, dans un parcours très-restreint, ces produits avaient à traverser plusieurs principautés différentes , et devaient par conséquent acquitter des droits différents à chaque ligne de douane.
Les conséquences de cette grande et intelligente mesure ne tardèrent pas à se produire ; l'Europe s'aperçut que le Zollwerein était une puissance avec laquelle elle serait désormais obligée de compter. Elle comprit que cette alliance interne de tous les intérêts industriels, venait de donner à la Prusse une prépondérance politique très-marquée sur tous les États composant la confédération ; ajoutons que les résultats réciproques avaient été si prompts et si heureux, que tous les efforts subséquents des grands États pour diviser ces intérêts, sont restés inefficaces.
Cependant Frédéric-Guillaume III vieillissait; sa piété sincère s'était changée, peu à peu, en un mysticisme ardent. Une seule pensée le préoccupait
désormais, et cette pensée unique, c'était l'union de toutes les religions qui partageaient la Prusse* la fusion de toutes les églises dans le sein de l'Église évangélique. Pour parvenir à ce but, Frédéric-Guillaume, juste et bon par essence, ne devait reculer ni devant l'injustice , ni devant la persécution. Les meilleurs esprits ont leur caducité comme les corps les plus robustes.
Et d'abord, nous trouvons des traces de cette déplorable influence d'une dévotion exagérée dans deux ordonnances rendues contre les juifs, auxquels elles défendaient, sous des peines sévères, de prendre à l'avenir des prénoms chrétiens et d'acquérir dans certaines parties du royaume des propriétés foncières, à moins de les cultiver euxmêmes ou de les faire cultiver par des domestiques de leur religion. Ces ordonnances, dignes du moyen âge, eurent de déplorables résultats, et furent le signal de troubles graves qui éclatèrent à Posen,.où des juifs furent insultés et frappés. L'introduction de l'Agente 4 ou rituel évangélique, ne s'opérait pas dans les provinces sans de grandes
1. Vagente est une liturgie tirée en grande partie des rituels du temps des premiers réformateurs , et elle offre quelques ressemblances avec le rite catholique. C'est ainsi que Ton y retrouve dans le service divin , l'Épi tre, l'Évangile, le Kyrie, le Gloria et le Credo. Elle conserve, en général, les formes luthériennes, mais quant à l'Eucharistie, elle consacre les dogmes du calvinisme.
difficultés^ et quelquefois les communes protestantes la refusaient avec énergie. Une guerre d'intolérance fut donc dirigée contre ces communes rebelles, qui, malgré les formes de plus en plus luthériennes que Ton avait données à l'Agente, si fréquemment revue et corrigée, persistaient dans leur refus. Souvent on fut obligé de faire occuper militairement les villes ou villages récalcitrants, pour apaiser TefFervescence populaire. Les ordres du cabinet devinrent aussi de plus en plus sévères; on vit même des ministres luthériens mis en jugement et condamnés.
Alors plusieurs communes luthériennes se formèrent en église distincte pour ne pas admettre le culte officiel , s'appuyant sur les articles du traité de Westphalie , qui garantissaient le maintien de la confession religieuse à laquelle elles apparte-* naient. Ces communes ne voulaient pas reconnaître les ministres envoyés par le gouvernement. Souvent, lorsque la paroisse était devenue évangéliquè, soit par force , soit par persuasion, un grand nombre de ses membres se retiraient, en formaient une autre séparée, pourvoyant par des collectes aux frais du culte, et les ministres dissidents allaient célébrer le service divin ou donner les sacrements dans des maisons particulières.
Le roi, obéissant à son zèle religieux, avait donc cherché tous les moyens de propager rapidement le
dogme évangélique ; et d'abord , pour atteindre ce but, il avait écarté les catholiques de toutes les hautes fonctions de l'État. De plus, les fonctionnaires protestants qui administraient les provinces où le catholicisme dortiinait, avaient reçu pour instruction secrète de faire de la propagande évangélique, et d'employer surtout le moyen le plus puissant que possédât le gouvernement pour opérer la fusion des idées religieuses, c'est-à-dire les mariages mixtes.
Afin de bien comprendre la puissance de ce moyen il faut savoir qu'avant 1792, époque de la promulgation du code civil de Prusse, les époux de religion différente pouvaient, par des pactes faits avant le mariage, stipuler quelle religion les enfants à naître devraient embrasser ; souvent alors , il arrivait que, par l'influence des mères catholiques et l'indifférence des maris protestants, les enfants étaient élevés dans le catholicisme. Le code civil de Prusse établit donc que, dans le cas où les parents seraient de confession différente , les fils seraient élevés jusqu'à l'âge de quatorze ans dans la religion du père, et les filles dans celle de la mère. Cette loi ne pouvait pas être éludée par un pacte fait entre les époux antérieurement au mariage.
Une déclaration royale, en date du 21 novembre 1803, changea complètement cette législation.
Elle portait en substance que le roi , craignant que l'éducation religieuse des enfants selon leur sexe ne produisit des divisions dans les familles , avait décidé que tous les enfants seraient toujours élevés dans la religion du père , sans qu'il pût être passé antérieurement au mariage aucun contrat tendant à éluder cette disposition, qui serait à l'avenir obligatoire pour tous les sujets du royaume.
Enfin, le 17 août 1825 , un ordre du cabinet fut publié par le gouvernement , et Ton voit , par sa teneur que lés prescriptions de la déclaration royale de 1803 n'avaient pas été suivies dans les provinces rhénanes.
Il était conçu en ces termes :
« La-pratique conforme au droit canon, et qui a été jusqu'ici observée dans les provinces rhénanes, est abrogée et regardée comme un abus. Elle est interdite au clergé catholique de même qu'au clergé protestant. La déclaration du 21 novembre 1803 sera observée dorénavant dans les provinces rhénanes, tous les pactes conclus jusqu'ici entre les époux , sur l'éducation de leurs enfants , sont nuls et invalides. »
Ainsi, le gouvernement prussien consacrait, de la manière la plus positive, le principe de la puissance paternelle en matière religieuse.
Cette base uilé fois établie, il devait nécessairement értitféJr dàiis \eé désfts du roi de produire le
plus grand nombre possible de ces mariages mixtes daiis lesquels le mari appartiendrait à la religion éyangélique ; car c'était inévitablement introduire des protestants dans la famille catholique, et même détruire peu à peu le catholicisme : les fonctionnaires civils et militaires, qui tous professaient l'évangélisme , furent donc secrètement invités à seconder eux-mêmes tes désirs du roi, en épousant des femmes catholiques, et le clergé des provinces rhénanes, commençant à s'émouvoir d'un danger devenu imminent , s'opposa , autant qu'il le put , à ces mariages, sorte de propagande protestante, dont le but, pour n'être pas hautement avoué, n'en était pas moins poursuivi avec une effrayante persévérance.
Voulant faire cesser cette résistance , qui entravait tellement ses desseins , le roi s'adressa au saint-siége, et le 25 mars 1830, le pape Pie VIII rendit un bref, par leque il avait cru devoir faire quelques concessions au gouvernement prussien , qu'elles ne pouvaient satisfaire. Ce bref disait : «Le curé doit instruire avec soin la partie catholique des dispositions canoniques sur ces mariages mixtes, et l'avertir sérieusement du crime grave dont elle se rendrait coupable envers Dieu , si elle avait la hardiesse de les violer. Il conviendra surtout de l'engager à se rappeler le dogme si ferme de notre religion, que, hors de la véritable foi catholique,
personne ne peut être sauvé, et à reconnaître par conséquent, qu'elle agirait d'avance d'une manière très- cruelle envers les enfants qu'elle attend de Dieu, si elle contractait un mariage où elle sait que leur éducation dépendra entièrement de la volonté d'un père catholique. »
Du reste , le bref établissait que si , lorsque le prêtre aurait demandé la promesse que tous les enfants fussent élevés dans la religion catholique, la partie protestante s'y refusait, et que l'autre désirât, malgré ce refus contracter mariage , cette union devait être canoniquement valable.
Le gouvernement prussien, mécontent du bref, et n'osant cependant pas s'en plaindre auprès de la cour de Rome , voulut alors en donner une interprétation conforme à ses idées et favorable à la réalisation de ses desseins. Le roi ayant donc appelé près de lui le chevalier de Bunsen, son envoyé à Rome, et M. de Spiegel, archevêque de Cologne, personnage qui lui était entièrement dévoué, fit rédiger, sous ses yeux , un règlement publié le 19 juin 1834, et qui, sous prétexte de donner un sens pratique au bref pontifical, en détruisait, par le fait, les principales dispositions. C'est ainsi que ce règlement imposait f;ux prêtres catholiques le devoir de participer activement aux mariages mixtes , et de ne pas s'enquérir préalablement du pacte qui aurait pu être fait relativement à l'éducation des enfants
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dans la religion de Ym ou de l'autre époux. Les évêques de Trêves , de Munster et de Paderboru adhérèrent à ces dispositions, déterminés peut-être, par les promesses du roi , qui leur ayait positivement fait entendre qu'à l'avenir, la célébration religieuse suffirait pour donner ses effets légaux au mariage, et, par conséquent, que celui-ci ne serait plus, comme dans la loi française, un acte purement civil.
Cependant le pape vint à connaître l'existence dû règlement royal de 1834, et adressa une note confidentielle au ministre de Prusse, M- de Bunsen, qui s'empressa de répondre»que le règlement, tel que le comprenait le saint-siège, n'avait jamais existé ; en même temps, les évêques de Trêves, dç Paderborn et de Munster, circonvenus par le gouvernement, écrivaient au souverain pontife et lui présentaient l'instruction royale de 1834, comme un règlement accepté d'un commun accord pour décider quelques cas douteux.
Mais une circonstance très-significative ne tarda pas à éveiller de nouveau la sollicitude pontificale : l'évêque de Trêves , à son lit de mort , écrivit à Rome, pour rétracter la circulaire qu'il avait adressée aux vicaires généraux de son diocèse, au sujet du règlement royal. Sa lettre se terminait ainsi : « Maintenant que, par suite d'une maladie très-douloureuse, je vois ma vie en danger, éclairé
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de la gF&ce divine, je reconnais clairement que ces mesures amèneront les maux les plus graves pour l'Église catholique, et que, par elles, les lois canoniques et les principes de l'Église catholique ont été lésés; en conséquence, pressé par le repentir, je rétracte volontairement, et de mon propre mouvement, tout ce en quoi j'ai erré dans cette matière si importante. x>
Le saint-siége demanda sur-le-champ de nouvelles explications à M. de Bunsen; et celui-ci répondit en envoyant une note très-adroitement obscure, qui eut , aux yeux du cabinet prussien, l'avantage de jeter momentanément la cour de Rome dans une complète incertitude.
Toutefois, cette incertitude ne devait pas être. de longue durée, et les choses allaient prendre un déplorable caractère de gravité.
Le comte de Spiegel, archevêque de Cologne, mourut dans le courant de l'année 1835, et le baron de Droste de Vischering lui succéda. M. de Droste, pour obtenir le consentement du gouvernement à son élection, avait dû souscrire à l'instruction royale, dont il avait promis d'appliquer les dispositions, conformément au bref du pape Pie VII, mais dont il paraît n'avoir pas bien connu le véritable esprit avant d'avoir exercé les fonctions archiépiscopales. Plus. tard, lorsqu'il occupa le siège métropolitain , il comprit mieux la portée du
règlement de 1834, se conformant uniquement au contenu et à l'esprit du bref pontifical, et le gouvernement, qui s'aperçut de ce changement dans les idées du prélat, lui fit aussitôt demander une déclaration formelle de son adhésion à l'instruction royale, exigence, plusieurs fois, mais inutilement reproduite, à laquelle il se refusa. Alors le cabinet de Berlin lui envoya au nom du roi des plénipotentiaires, parmi lesquels se trouvait M. de Bunsen, et qui eurent avec lui une conférence dont le procès-verbal lui fut envoyé le lendemain.
M. de Droste répondit aussitôt par une déclaration qui se terminait ainsi : « Je ne veux pas me placer dans la situation où s'est mis l'un de mes confrères (l'évêque de Trêves), précisément à ce sujet, c'est-à-dire, que je ne veux pas être obligé de révoquer sur mon lit de mort ce que j'aurai fait de mon vivant. »
Le gouvernement devait donc désormais Renoncer à l'espoir d'obtenir aucune concession du prélat, qui mit bientôt le comble à la colère royale, en attaquant avec beaucoup de vivacité les professeurs de l'université de Bonn , disciples du docteur Hermès, et chaleureux partisans de la doctrine par laquelle ce professeur avait, pendant sa vie, cherché à amener une sorte de rapprochement ou de conciliation entre les principes protestants et les dogmes fondamentaux de la religion
catholique romaine. Dans sa réprobation de l'hermésianisme *, l'archevêque de Cologne alla jusqu'à défendre qu'aucun élève en théologie suivît à l'avenir les leçons de l'université de Bonn. Les plénipotentiaires royaux se dirigèrent donc une dernière fois vers le palais archiépiscopal de Cologne et, là, , ils signifièrent à M v de Droste qu'il eût à se désister de ses prétentions à l'égard des mariages mixtes, et à se montrer plus tolérant envers les hermésiens, ou à se démettre de ses fonctions pastorales. L'archevêque, se levant aussitôt, répondit avec beaucoup de dignité : « Je persiste invariablement dans ce que j'ai fait; je ne puis ni déposer volontairement ma charge, ni quitter le troupeau qui m'a été confié. Dans les choses temporelles, je respecte les ordres du roi ; mais je ne dois pas en cette circonstance, les regarder comme obligatoires pour moi et je ne céderai qu'à la force. »
Malheureusement Frédéric-Guillaume était décidé à employer ce moyen, le plus triste et le plus mauvais de tous, surtout vis-à-vis d'un prélat et d'un vieillard. La suite ne le prouva que trop :
Le 20 novembre 1837, à six heures du soir, la garnison de Cologne était en effet sous les armes ;
1. Le pape avait hautement désapprouvé Thermésianisme dans un bref en date du 25 septembre 1835, et ce bref représentait presque comme une liérésie la. doctrine du docteur Hermès.
des pièces de canon ébranlaient le pavé des rues de la vieille cité rhénane ; de nombreux bataillons se concentraient autour du palais archiépiscopal , et en gardaient avec soin toutes les issues. Émue de ces préparatifs alarmants, la population se porta tout aussitôt vers le palais ; mais elle ne put en approcher, les canons étant braqués sur toutes les rues avoisinantes. Alors le président et le gouverneur des provinces du Rhin, qui venaiejit d'arriver de Coblentz, se rendirent auprès de l'archevêque, accompagnés des hauts fonctionnaires de Cologne, et, faisant savoir au prélat qu'il était destitué, lui annoncèrent qu'ils avaient ordre de s'emparer de sa personne. «Loué soit le Christ! à' écria l'archevêque ; la violence est faite ! » À peine lui donna-t-on le temps de terminer quelques préparatifs de départ, puis on le fit monter dans un carrosse qui, l'entraînant hors de la ville, au milieu d'une escorte d'artillerie à cheval, lé conduisit rapidement à la forteresse de Minden.
Ce fut, on le voit, un véritable coup d'État, et, en l'exécutant, Frédéric-Guillaume III ^tait loin de supposer, sans doute, à quel point les sympathies publiques allaient être excitées en faveur du vénérable prélat, traité avec tant de rigueur.
Du reste, aussitôt après l'arrestation de l'archevêque de Cologne, une -déclaration signée par MM. d'Altenstein de Kamptz et de Rochow, mi-
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nistres des affaires ecclésiastiques, de la justice et de l'intérieur , fut publiée par ordre du rôi ; elle contenait les passages suivants :
« Dès son entrée en fonctions, l'archevêque de Cologne, baron de Droste de Vischering, a commencé à administrer les affaires qui entraient dans son cercle d'activité d'une manière tout à fait illégale et opposée aux principes constitutionnels de la monarchie, avec des prétentions qu'aucun autre évêque n'a osé s'arroger et que Ton ne reconnaîtrait dans aucun pays allemand.
« S. M. le roi devait d'autant moins s'attendre à une pareille conduite,. qu'il a constamment pris à cœur, avec un soin tout particulier, la restauration, dans les provinces rhénanes, de l'Eglise catholique, tombée dans .une profonde décadence pendant la domination de l'étranger. Le rétablissement de la puissance de l'Église par un concordat avec le pape, que tous les catholiques ont accueilli avec gratitude; l'exécution fidèle et consciencieuse de ce concordat de la part du gouvernement; les grandes institutions organisées pour former, instruire et élever la population catholique, le clergé catholique ; la coopération franche de l'Etat et de l'administration ecclésiastique, tout commandait à l'archevêque la reconnaissance; tout devait. lui rappeler vivement son devoir de ne rien négliger, de son côté, pour entretenir ces relations amicales
qui, pendant le cours des dix dernières années, s'étaient établies entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel, relations que l'archevêque trouva déjà consolidées lors de son entrée en dignité, et dont il avait déjà pu contempler le pacifique développement. Au lieu de remplir cette juste attente, qu'il avait portée jusqu'à la confiance par les assurances données par écrit avant son élection , il a préféré s'arroger un pouvoir arbitraire, se placer au-dessus des lois du pays, méconnaître l'autorité royale, et porter le trouble là où régnait le plus bel ordre... Le roi, par ordonnance datée de ce jour, a trouvé bon de prescrire ce qui suit : L'archevêque devra quitter son diocèse, et choisir sa résidence hors de ses limites, dès que cette ordonnance lui sera communiquée. Le chapitre métropolitain de Cologne prendra, conformément aux prescriptions canoniques, les mesures indispensables pour que la marche des affaires ne soit pas entravée et que l'on adopte ordinairement lorsque le pouvoir archiépiscopal est suspendu. Il fera ensuite au souverain pontife, que l'on a tenu complètement au courant de cette affaire, un rapport sur la marche des événements, en y ajoutant les propositions qui lui paraîtront convenables. »
Cette déclaration officielle du cabinet de Berlin ajoutait que, jusqu'au rétablissement d'une administration ecclésiastique , réglée par le gouverne-
ment prussien d'un commun accord avec le souverain pontife, les sujets catholiques procéderaientdans les affaires religieuses d'après les instructions que publierait le chapitre métropolitain de Cologne; enfin, que toute relation avec l'archevêque baron de Droste de Vischering était formellement interdite aux autorités civiles et ecclésiastiques de la province.
Le chapitre de Cologne adhéra au désir du gouvernement en adressant au saint- siège un rapport sur la conduite de l'archevêque ; rapport peu favorable aux prétentions de ce dernier, et en nommant le vicaire -général administrateur par intérim du diocèse de Cologne.
Mais dans la déclaration on avait avancé, peutêtre pour apaiser le premier moment d'effervescence populaire, qu'on avait tenu le souverain pontife complètement au courant de cette affaire , qu'on avait en quelque sorte agi d'accord avec lui ; une allocution de Grégoire XVI, prononcée devant les cardinaux assemblés, et qui eut dans la chrétienté un retentissement immense, vint détruire ces allégations , tout en glorifiant hautement la conduite de M. de Droste de Vischering.
Pendant ce temps, les habitants de Cologne, qui avaient vu avec une si vive et si douloureuse émotion l'enlèvement de leur archevêque, cherchaient par des démonstrations extérieure^ à faire connaître
combien ils désapprouvaient ce déplorable emploi de la force brutale. Ainsi le jour de la fête du prélat, beaucoup de maisons furent illuminées, et des soldats de la garnison ayant voulu contraindre tes bourgeois à éteindre ces illuminations significatives, quelques désordres eurent lieu, scènes tumultueuses qui se reproduisirent à Munster. A cette même époque, la noblesse westphalienne envoyait une députation à Berlin pour porter au roi l'assurance formelle que les menées révolutionnaires dont on avait accusé l'archevêque de Cologne étaient une pure calomnie, et pour demander qu'une instruction judiciaire fût ordonnée à cet égard. Cette députation ne fut point reçue par le roi, qui refusa de l'entendre. Le mouvement des provinces rhénanes était donc unanime, car chacun des ordres de l'État semblait en quelque sorte youloir donner à son tour une preuve éclatante de ses dispositions contraires aux vues du gouvernements Plusieurs évêques avaient cru jusqu'alors devoir adopter la convention gouvernementale de 1834 ; ils se rétractèrent successivement, et y dans une lettre directement, adressée au roi. M* de Dunin, archevêque de Posen,. exposa les motifs qui le forçaient, disait-il, à agir, quant aux mariages mixtes, d'après des principes contraires à ceux du gouvernement, ajoutent que, dans la voie où le roi s'était ei*ga#é, il devait nécessairement violenter
la liberté de conscience de ses sujets , et manquer par conséquent aux promesses ' solennelles que jadis il avait faites. L'archevêque de Posen terminait sa lettre en suppliant le roi de lui permettre de suivre le bref de Benoît XIV, adressé aux évoques de Cologne, ou celui de Pie VIII, communiqué en 1830 aux évêques de la Prusse occidentale.
Deux mois après , le roi faisait savoir à M. de Dunin qu'il ne pouvait lui permettre de publier le bref de Benoît XIV, ni même de correspondre avec la cour de Rome , afin d ? éclaircir ses doutes dans une question depuis longtemps jugée ; qu'il l'engageait au contraire à faire tous ses efforts pour maintenir son clergé dans la voie suivie jusqu'alors.
« La continuation prolongée de la pratique relative aux mariages mixtes, répondit l'archevêque, produirait un schisme auquel je ne prêterai jamais la main. Porté par lé devoir et une conviction profonde, j'obéis aux ordres du successeur de saint Pierre , et rien n'est capable de me dégager de l'unité de l'Église catholique, car ma foi est ferme et inébranlable. Que Votre Majesté daigne considérer elle-même , dans lé fond de son cœur paternel, Si lorsque la voix du chef de l'Église catholique a retenti puissamment, et après l'avertissement de ma propre conscience , il me restait autre chose à faire €fué de renvoyer le clergé confié
à ma direction ecclésiastique , aux principes de cette sainte Église, et de lui recommander leur fidèle et stricte observance de la manière la plus pressante. Oui, c'est ce que je devais faire, et je l'ai fait, car c'est une question de conscience. Je dépose cet aveu en toute humilité aux pieds de Votre Majesté ; j'envisage mon sort futur avec la résignation d'un prêtre qui, relativement à l'exécution de son devoir sacré, est certain de sa propre estime. Que Votre Majesté dispose de ma tête de vieillard ! La tranquillité de ma conscience et la paix de mon âme sont sauvées. »
La franchise de cette lettre allait jusqu'à la hardiesse; M. de Dunin fut aussitôt suspendu de ses fonctions archiépiscopales. Mandé à Berlin , on lui assigna cette ville comme résidence, et défense lui fut faite de retourner dans son diocèse de Posen.
Voulant, à l'instar de l'archevêque de Cologne , dont la conduite avait été si hautement approuvée par le souverain pontife, ne céder qu'à la force en demeurant éloigné de son troupeau, le prélat s'enfuit alors de Berlin, mais fut aussitôt poursuivi, ramené et traduit devant un tribunal sous la prévention de désobéissance aux lois, de révolte ouverte envers le souverain. Déclaré innocent quant à l'accusation d'excitation à la révolte, il fut toutefois condamné à un emprisonnement de six mois dans une forteresse , à la privation de ses
dignités ecclésiastiques, et à supporter les frais du procès. M. de Dunin était, peu de temps après, conduit à la citadelle de Colberg , en Poméranie , où il demeura jusqu'à la mort de Frédéric-Guillaume. Le chapitre du duché de Posen désirant témoigner publiquement la profonde douleur que lui faisait éprouver la violence employée contre le prélat qu'il considérait naturellement comme son chef, rendit un arrêté, en date du 10 octobre 1839, pour recommander aux fidèles du diocèse de prendre le deuil durant tout le temps de l'incarcération de l'archevêque. La célébration des cérémonies ecclésiastiques fut également suspendue, enfin une députation, choisie parmi les habitants les plus honorables du duché , reçut mission de se rendre à Berlin pour demander au roi la réintégration de M. de Dunin sur son siège épiscopal , démarche qui demeura sans résultat , comme toutes celles qujl l'avaient précédée.
Le clergé de Gnesne et de Posen crut aussi devoir rédiger une adresse , et le gouvernement prussien rompit alors le silence qu'il avait gardé si longtemps. Le roi, dans sa réponse aux délégués du clergé posenan, s'exprimait en ces termes : « Je déclare donc à messieurs les pétitionnaires que , tant que l'archevêque de Dunin persistera dans son coupable refus, et aussi longtemps qu'il s'abstiendra de remplir ses devoirs conformément aux ordres
reçus , il ne devra s'en prendre qu'à lui seul de toutes les rigueurs qui ont été ordonnées contre sa personne. Je fais, eu outre, connaître à messieurs les signataires, que je suis fort mécontent qu'ils se soient permis de parler contre la vérité , en osant soutenir insolemment que j'ai garanti, par les traités les plus solennels , le libre exercice de la religion catholique , même au préjudice de mes droits de souverain. »
« Sa Majesté , répondirent aussitôt les doyens des diocèses de Posen et de Gnesne , Sa Majesté voit, dans la conduite de l'archevêque aujourd'hui captif, une rébellion contre les lois du pays , et une violation du serment .qu'il a prêté à son souverain. Nous prions Sa Majesté le roi , de vouloir bien nous pardonner la liberté que nous prenons de remarquer que ce serment n'oblige l'archevêque qu'en ce qui concerne sa vie civile , tandis que celui qu'il a prêté au saint -siège, l'oblige à tout ce qui se rapporte à ses fonctions de prêtre et de pasteur. Il n'a pas violé le premier , et il a voulu tenir lie second, ainsi que le lui commandent son dévoir, sa conscience, l'Église et Dieu. Il a préféré les biens éternels à tous les biens terrestres : il ne pouvait pas agir autrement, sans commettre un crime , et nous avons la ferme espérance qu'il agira toujours de même, dût-il mourir dans lés fers, événement, hélas ! trop probable , car il avance en
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âge, sa santé est chancelante , et on ajoute chaque jour à ses souffrances, à ses dôuteurè.
« Si les traités solennels qui ont garanti le maintien de la religion catholique dans le pays , n'ont pas été conclus par Sa Majesté même , ils l'ont ^té par le roi de Prusse , Frédéric II , avec l'impératrice. Marie -Thérèse, à Berlin, le 28 juin 1742; par le roi Frédéric -Guillaume II, avec le roi de Pologne, à Varsovie, le 18 septembre 1773, et plus tard, enfin, à Grodno, le 25 septembre 1795. »
Cette adresse était , on le voit , rédigée dans des termes aussi énergiques que sévères; des documents de cette sorte peignent plus clairement, pltfs complètement une époque historique que ne pourraient le faire les plus consciencieux développements de l'historien.
Nous avons dit que peu de temps après l'enlèvement de l'archevêque de Cologne, M. de Bunsen s'était rendu à Rome pour entamer des négociations avec le saint -siège, et que ces négociations furent en quelque sorte impossibles tout d'abord. La cour de Rome était alors trop violemment froissée , et jamais situation ne fut plus difficile , en effet, au point de vue diplomatique. L'arrestation de l'archevêque de Posen ne pouvait qu'accroître ces difficultés : fidèle à sa conduite antérieure, le pape Grégoire XVI renouvela en faveur de M. de Dunin, les louanges qu'il avait données à
M. de Droste-.Vischering. « Nous décernons à l'archevêque de Posen, dit -il, des éloges mérités pour son zèle et son courage inébranlable, et nous le félicitons d'avoir été jugé digne de souffrir pour le nom de Jésus -Christ. » Les termes de cette sentence apostolique ne permettaient aucune interprétation équivoque. Du reste , Grégoire XVI avait été si vivement frappé de ce qu'il nommait avec raison la nouvelle épreuve de l'Eglise , qu'il disait souvent, en parlant du roi de Prusse : « C'est une lutte ouverte entre lui et moi ! »
Et cette lutte de Frédéric -Guillaume III contre le saint-siége, ne devait malheureusement se terminer qu'avec sa vie.
I. Crise ministérielle. Le ministère des trois jours. Le tiers- parti. Reconstitution du cabinet. Explications parlementaires. — II. Procès du National. Débats et intrigues à la chambre des Députés. Le ministère est ébranlé de nouveau. Le duc de Broglie président du conseil. Message du président des États-Unis. Les vingt-cinq millions sont votés. Procès d'avril. Attitude des accusés. Arrêt de la Cour des Pairs. — III. Affaires extérieures. La Grande-Bretagne. Sa politique dans la question espagnole. Traité de la quadruple alliance. Dom Miguel et don Carlos. Démission du prince de Tallefrand.— IV. La France et l'Espagne. Attentat de Fieschi. Les lois de septembre. — V. Session de 1836. Projet de loi sur la conversion des rentes. Le cabinet du 22 février. Occupation de Cracovie. Voyage des princes français en Allemagne. — VI. Attentat d'Alibaud. Les réfugiés politiques en Suisse. Affaires d'Espagne. Chute du ministère du 22 février. Le comte- Mole arrive au pouvoir. Complot de Strasbourg. Le prince Louis Bonaparte.
Pour les pessimistes ou pour les esprits timides , la situation de la France, après les journées révolutionnaires d'avril 1834, et une sorte de fermentation qui se manifestait dans toute F Europe, conséquence naturelle de ces événements déplorables, étaient de grands sujets d'appréhensions et de réflexions amères. La société nouvelle, c'est-àdire celle qui avait remplacé la société d'avant
1789, avait- elle de suffisantes racines? Entre une organisation caduque et un système social jeune, mais trahissant encore toute la faiblesse de l'enfance, n'allait-il pas surgir tout à coup quelque monstrueuse utopie dont l'application , même passagère , entraînerait après elle lps maux les plus redoutables? Tout ce qui, avant la grande révolution française , formait ou étayait le régime ancien qui lui-même avait remplacé la féodalité en Europe, lois, mœurs, usages, privilèges, classes et corporations, tout avait disparu, et les lois ou les mœurs nouvelles, disons même les privilèges nouveaux, car il y aura des privilèges tant qu'il y aura des hommes , semblaient ou si jeunes ou si décrépits qu'il fallait les soutenir à grand'peine. Profondément ébranlé et labouré par la marche ou les agitations des peuples, le sol européen allait-il s'enfoncer sous le poids des gouvernements nouveaux, et n'y avait-il plus rien de stable , de permanent , de définitif? sombres sujets de méditation pour les hommes habitués à se placer au point de vue restreint de la politique quotidienne, et qui ne comprenaient pas que les sociétés sont immortelles comme la raison et le bon sens, même au milieu des plus grandes folies, des plus absurdes égarements de l'esprit humain.
Après les événements et les actes d'une grande portée , après les crises où l'existence d'un gou-
vernement constitutionnel, se trouve engagée tout entière , viennent souvent des faits moindres, des misères de détail auxquelles il faut cependant accorder une très -sérieuse attention, car elles pourraient devenir presque aussi dangereuses ; nous voulons parler des crises ministérielles.
La chamhre, des Députés, dissoute aussitôt après la fin de sa session, avait été renouvelé? par des élections très -gouvernementales comme cela arrivait toujours alors , lorsque le gouvernement consultait le pays, à la suite d'une victoire sur l'émeute. Tranquille de ce côté, le ministère s'en prit à lui-même et vit surgir dans son sein une sorte de guerre intestine. Le maréchal Soult, dont la prépondérante individualité militaire déplaisait à certains membres du cabinet, . parce qu'elle les offusquait, fut sourdement desr servi auprès du roi , qui l'aimait cependant à cause du prestige de son nom , et avait une grande confiance dans son inébranlable fermeté. On lui reprochait, entre autres griefs, de rendre trop onéreux au budget, le ministère de la guerre, et la question de l'Algérie fut le terrain sur lequel on l'attaqua d'abord. Plusieurs des ministres, particulièrement MM. de Broglie et Guizot, pensaient, non sans raison peut-être, que la création d'un pouvoir civil en Algérie faciliterait singulièrement la pacification , la colonisation , de cette teçre que l'opi voi**
lait faire française , tout en restreignant le nombre des expéditions dont la chambre des Députés supportait avec aigreur la fréquence dispendieuse. Le maréchal voyait dans la nomination d'un gouverneur civil de l'Algérie , une atteinte désastreuse à l'autorité militaire, presque une injure à l'armée. La question ayant été agitée en conseil, on échangea quelques aigres paroles sur ce sujet délicat. Notre conquête africaine n'était maintenue qu'à l'aide d'une armée sans cesse occupée à repousser un ennemi tenace et belliqueux; qu'y avait -il, suivant le vieux maréchal , de plus simple que d'en laisser l'autorité suprême à un fonctionnaire placé directement sous la dépendance du ministre de la guerre?. La majorité du conseil tenait bon cependant. Le maréchal parut tout à coup fatigué de discussions qui s'envenimaient ; il insista pour que le roi acceptât sa démission, prétextant son désir d'aller chercher du repos dans ses terres du Midi , et Louis- Philippe ne se sépara du duc de Dalmatie que parce que M. Thiers lui donna l'assurance formelle que le maréchal Gérard accepterait le portefeuille de la guerre.
Il consentit, en effet, à entrer dans le ministère, mais il y apporta des idées, des prétentions qui, dès le premier abord , parurent devoir l'éloigner de ses collègues, de M. Thiers lui-même sur lequel il s'appuyait le plus. Grandi par d'incontestables
services, estimé pour la loyauté de son caractère, le maréchal Gérard n'était poinf un homme d'État, tant s'en fallait ! et les amitiés politiques qu'il avait dans la gauche, faussaient quelquefois le sens naturellement droit de son esprit très- enclin à désirer et à rechercher la popularité. La pensée qu'il caressait au lendemain d'une insurrection formidable, en face des nombreux inculpés qui allaient être soumis au jugement d'un tribunal exceptionnel, cette pensée généreuse, peut-être, mais inapplicable à coup sur, c'était l'amnistie.
On comprend à peine que les difficultés soulevées par la réalisation d'un pareil dessein n'aient pas arrêté le maréchal Gérard dans la voie où il prétendait s'engager ainsi seul, sans l'appui de ses collègues, sans l'assentiment assuré du roi; et cependant il persista si imperturbablement dans cette exigence qu'elle amena une nouvelle dislocation, du ministère. Le 18 juillet 1834, le maréchal Gérard avait accepté le portefeuille de la guerre avec la présidence du conseil ; le 27 octobre , il remettait au roi sa double démission, et le roi confiait, par intérim, à M. de Rigny, ministre des affaires étrangères , ce portefeuille volontairement délaissé par l'intraitable maréchal.
Une nouvelle crise se produisit donc. Elle mettait naturellement en éveil* toutes les convoitises parlementaires. Une certaine fraction de la Chatobre, h. -20
connue sous* la dénomination de tiers-parti , majorité flottante , qui ^appartenait en propre ni à la gauche ni au pouvoir, mais donnait tour à tour l'appoint de ses votes au gouvernement et à l'opposition, était constamment à l'affût ou à la poursuite des portefeuilles. Le tiers-parti avait beau jeu en cette circonstance pour étaler ses prétentions individuelles. Il le fit, maijS l'essai ne fut pas heureux : après plusieurs jours d'indécision et de crise, les ministres parfaitement renseignés sur les intrigues de quelques hommes parlementaires, et voulant, peut-être aussi, prouver à quel point il serait difficile de se passer de leurs lumières personnelles, offrirent au roi de se retirer. De là une complication nouvelle. Louis-Philippe refusa d'abord et chercha à rendre un chef, une tête, à ce ministère disloqué ; tâche ingrate , car , en de pareilles circonstances, un président du conseil, c'est-à-dire un personnage des plus considérables par les antécédents, sa position ou ses talents, aime mieux composer lui-jçnême l'administration qu'il est appelé à diriger que d'être pris, ei^ quelque sorte, comme étai d'un édifice à demi renversé. Et puis quel homme, dans le sein du cabinet, présentait la position considérable, exceptionnelle, nécessaire en pareil cas? MM. Guizot et Thiers avaient le talent, sans doute, mais se rendaient mutuellement* impossibles. Lequel des deux, en effet, eût-on sou-
mis à la présidence de l'autre? L'abnégation est rare chez les hommes politiques d'une grande valeur. Et en dehors du conseil, qui prendrait-on? Le duc de Broglie ? C'était bien le candidat favori de M. Guizot , mais ce n'était pas celui du roi. Le comte Mole? En supposant qu'il eût consenti à accepter la présidence d'un cabinet qu'il n'avait pas formé, c'était bien le candidat du roi, mais ce n'était plus alors le candidat de M. Guizot. Un instant, pour sortir de ces inextricables embarras qui faisaient dire, avec raison , au Journal des Débats, « nous chercherions vainement à nous dissimuler tout ce que ces interrègnes ôtent de force au pouvoir , et nous en appelons le terme de tous nos vœux , » pour sortir de ces embarras, disons-nous, M. Thiers avait eu la pensée de revenir à l'idée d'amnistie caressée et soutenue par le maréchal Gérard, de rappeler , par conséquent , le maréchal à la présidence, et de recompbser le ministère tel qu'il était auparavant. Était-ce pour rapprocher Louis- Philippe du duc de Broglie que l'adroit ministre de l'intérieur mettait en avant cette idée renouvelée? Quoi qu'il en soit, la combinaison n'aboutit pas. Le maréchal refusa nettement son concours, et le roi, mécontent de ce qu'il considérait comme une intrigue ourdie dans le but de forcer sa volonté en ce qui touchait le duc de Broglie , profita d'un premier mouvement de MM. Thiers et Guizot pour
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accepter définitivement leurs démissions, ce qui amena la dissolution complète du ministère.
Le tiers- parti avait donc beau jeu. M. Persil, qui seul avait désapprouvé la conduite tortueuse de ses collègues dans toute cette affaire , au point d'avoir avec l'amiral de Rigny une explication des plus vives, M. Persil qui s'était montré jaloux de sauvegarder la dignité royale , était désigné par la situation même pour venir en aide à la volonté de Louis-Philippe quant à la composition d'un ministère nouveau. Il mit tout son dévouement à cette pénible besogne. MM. Dupin aîné, Passy, Teste, étaient les principaux chefs de l'opposition flottante , de la coterie des ambitieux au Palais-Bourbon. M. Persil alla trouver M. Dupin, qui refusa le ministère, mais offrit son concours actif pour la formation d'un cabinet nouveau ; enfantement assez pénible qui donna le résultat suivant, accueilli tout aussitôt par l'opinion publique avec défaveur et raillerie : M. Bresson, ministre des affaires étrangères; le duc dé Bassano, ministre de l'intérieur et président du conseil; le général Bernard, ministre de la guerre, MM. Charles Dupin, Passy et Teste, ministres de la marine, des finances et du commerce ; M. Persil, garde des sceaux. M. Teste devait remplir l'intérim du ministère de l'instruction publique, dont le titulaire n'était pas encore désigné.
Cette réunion de noms parfaitement honorables, sans doute, mais peu marquants et ignorés en dehors du monde gouvernemental, étonna l'opinion publique, avons-nous dit, et l'étonna sans la satisfaire. On ne comprenait pas bien la raison 'de certains choix; il fallait, en effet, pour s'en rendre suffisamment compte, être posté, pour ainsi dire, dans les secrètes avenues du pouvoir. Ainsi, le nom de M. le duc de Bassano auquel était dévolue la présidence du conseil, avait déjà été mis en avant lors de la discussion relative à la nomination d'un gouverneur civil de l'Algérie. De plus, M. Maret s'était toujours montré très - dévoué au roi et à sa dynastie, et sa réputation de travailleur devenait un titre aux yeux de Louis-Philippe. M. Bresson, ministre de France à Berlin , possédait une bonne position diplomatique ; il avait servi sous le prince de Talleyrand, ce qui l'entourait d'un certain prestige. MM. Charles Dupin, Passy, Teste, se présentaient, chacun avec la renommée d'une valeur spéciale. Le premier était un savant, le second un financier; le troisième, disait-on, un orateur. Quant au général Bernard, aide de camp du roi, auquel était confié le portefeuille de la guerre, officier de mérite, appartenant à l'arme du génie , il avait passé aux États-Unis presque tout le temps de la Restauration, et s'était un peu trop engoué peut-être du gouvernement américain. En résumé,
aucun de ces noms n'offrait une illustration assez gran,de ? aucun de ces hommes n'avait assez d'ampleur pour qu'un cabinet formé de pareils éléments possédât cette force vitale qui fait les longues administrations. Le public ne s'y trompa pas, et, en lisant le Moniteur du 10 novembre, il comprit que ce ministère n'était pas né viable.
Louis-Philippe avait espéré que , grâce aux éléments dont cette administration était formée, la pensée royale aurait dans le conseil plus de poids que par le passé. Sa déception fut grande en présence de l'effet produit sur l'opinion. Cet effet peu sympathique ne se traduisait que trop à ses yeux par la baisse immédiate des fonds publics et le langage railleur des salons politiques. Les ministres eux-mêmes parurent tout d'abord ne pas se prendre au sérieux. Aucun d'eux , excepté le duc de Bassano, n'eut le courage d'aller s'installer dans son hôtel, et cédant à la pression extérieure, défaillant en présence des démonstrations si peu équivoques die la presse et de la place publique, MM. Passy et Testé renoncèrent les premiers à leurs portefeuilles. La dissolution du cabinet s'ensuivit. Ce ministère avait duré trois jours.
Le roi s'attendait à cette démarche décisive. Déjà même il s'était préoccupé de rechercher quels hommes pourraient bien recueillir une succession si tôt ouverte. Le duc a'Orléans , inquiet et froissé
lui-même de ces tiraillements, de ces incidents presque ridicules qui compromettaient à un si haut degré la dignité du gouvernement , son existence peut-être, s'était mis en rapport avec les deux personnages qui, selon lui, étaient le plus capables de dominer cette situation embarrassée, le comte Mole et M. Thiers. Depuis quelque temps, le prince royal avait, sur l'avis du maréchal Soult, été appelé par * Louis-Philippe à assister aux séances du conseil , mesure qui avait pour but, tout en initiant le prince à la pensée politique de son père , et en lui faisant étudier jusque dans ses détails l'action des rouages gouvernementaux, de détruire en lui une assez vive tendance au dénigrement et à l'opposition qui se manifestait quelquefois par d'imprudentes paroles, résultat naturel d'un juvénil entraînement et de l'inexpérience des affaires. Le duc d'Orléans avait un goût particulier pour le comte Mole, dont les vues élevées, l'esprit modéré, les grandes manières le séduisaient. Mais M. Mole ne voulait pas assumer la responsabilité d'une reconstitution ministérielle dans les circonstances où le gouvernement se trouvait engagé. Il se ménageait, et avec raison, pour des temps plus favorables. Le prince royal vit alors M. Thiers; et le conjura, tout" en reprenant son portefeuille , de former une administration nouvelle. M. Thiers hésitait; sur les instances formelles du roi, il s'entendit avec
M. Guizqt, et tous deux se mirent à l'œuvre.
Le résultat de leurs efforts collectifs fut Ja combinaison suivante rie maréchal Mortier, duc de Trévise, était nommé ministre au département de la guerre en remplacement du général Bernard, et président du conseil, tout en conservant les fonctions de grand chancelier de l'ordre de la Légion d'honneur (condition absolue de son acceptation). M. de Rigny recevait le portefeuille des affaires étrangères ; MM. Thiers, Guizot et Duchâtel reprenaient ceux de l'intérieur, de l'instruction publique et du commerce; l'amiral Duperré était nommé ministre de la marine ; enfin, M. Persil redevenait garde des sceaux. Ce cabinet fut constitué par une ordonnance du roi en date du 18 novembre 1834.
Quinze jours après, les Chambres se réunissaient. Le tiers-parti avait sa défaite sur le cœur, et se préparait à interpeller vivement les nouveaux ministres. Il n'y eut pas de discours du trône, puisque les Chambres n'étaient que prorogées ; mais le cabinet résolut de provoquer lui-même le débat, et de le faire aboutir à un ordre du jour motivé. Cette méthode employée jadis avec succès par Casimir Périer, avait, en dehors des avantages de franchise qu'on y pouvait trouver, le grave inconvénient de paraître soumettre aux discussions des Chambres des choix émanés de l'initiative et de la prérogative constitutionnelle du souverain.
La bataille s'engagea le 5 décembre. Chacun y apporta ses explications ou ses récriminations. MM. Passy, Teste, Charles Dupin, racontèrent la formation du ministère des trois jours, et le premier eut des paroles d'une aigre vivacité qui passaient , en quelque sorte , par-dessus la tête des ministres nouveaux pour atteindre le roi lui-même. Un grand nombre d'orateurs prirent part à la lutte, mais aucun assurément ne montra plus de bon sens que M. Etienne disant : « Messieurs , quand tout change autour de nous, à travers ces brusques et continuelles vicissitudes du pouvoir, quand tout chancelle sur le terrain de l'intrigue et de l'ambition, affermissez -vous sur le terrain solide des principes et de la dignité nationale , soyez fidèles à vous-mêmes, restez dans votre noble indépen-* dance... Gardez-la précieusement; jamais elle ïie fut plus nécessaire au pays , à la royauté que vous avez juré de défendre , et à laquelle nous ferons toujours un rempart contre les passàftns malfaisantes qui l'attaquent ou contre les inconséquences qui la compromettent. »
C'est qu'en effet jamais les misères du régime parlementaire ne s'étaient si clairement dévoilées, et nous insisterions davantage en -ce moment sur ces conditions fatales où se trouve le plus souvent placé un gouvernement constitutionnel de cette nature , si la suite de notre récit ne devait
nous en offrir des exemples bien plus frappants, bien plus déplorables encore!
Cent quatre-vingt-quatre" voix contre cent dixsept avaient adopté un ordre du jour motivé favorable au nouveau ministère.
Lorsque dans un État où existe la liberté de la presse , les partis cessent de se servir l'un contre l'autre des armes ordinaires et matérielles, lorsqu'en un mot ils ne se tirent plus de coups de fusil, il est rare qu'ils n'engagent pas entre eux des combats intellectuels , non moins ardents , non moins dangereux quelquefois, que les premiers. Après l'insurrection et la guerre , le pamphlet et le journal.
Nous avons vu à une précédente époque , une feuille républicaine, la Tribune, appelée à la barre de la chambre des Députés pour un article injurieux. Cette fois, ce fut le National qui dut, en la personne de son rédacteur, comparaître devant la chambre des Pairs , sous la même inculpation d'outrage , et ce procès eut un retentissement qui lui donna des proportions historiques. Les générations de l'avenir s'étonneront peut-être, en étudiant l'histoire, de ce temps, dont nous cherchons à
reproduire la physionomie , de l'importance accordée alors à un article de journal.- Mais le journal, sous le règne de Louis-Philippe , par exemple , le journal était un homme de guerre. Dans cette fronde nouvelle et plus sérieuse que Ta première , on parlait du National, de la Tribune , du Populaire, comme jadis on eût parlé du prince de Condé , du Coadjuteur, du duc de Beaufort. Il est certain qu'une Tessemblance existait entre les journaux ou les journalistes de la monarchie de 1830, et les turbulents personnages de la minorité de Louis XIV: derrière les uns comme derrière les autres , marchaient des soldats dévoués, prêts. à tout oser.
Le National comparut donc devant la chambre des Pairs, le 10 décembre 1834, et, comme cela arrive toujours en pareil cas , la défense dont Armand Carrel s'était chargé, produisit beaucoup plus d'effet et de scandales que l'article , très-mal rédigé du reste, n'avait pu en produire lui-même. Cet article plaidait avec violence, l'incompétence de la chambre des Pairs à l'égard des prévenus d'avril ; Armand Carrel, après avoir, dans un préambule trop déclamatoire pour avoir toute l'éloquence à laquelle il prétendait, exposé nettement les mécomptes du parti républicain depuis la révolution de 1830, se laissa entraîner sur un terrain brûlant ou, pour mieux dire, l'aborda volontairement en parlant de la révision du procès du maré-
chai Ney. « Les temps ont prononcé, dit- il ; aujourd'hui, le juge a plus besoin de réhabilitation que la victime ! ... » Interrompu par le président Pasquier et rappelé à la prudence : « Si parmi les Pairs , continua -t- il, qui ont voté la mort du maréchal Ney, si parmi les Pairs qui siègent dans cette enceinte, il en est un qui se trouve blessé de mes paroles, qu'il fasse une proposition contre moi, qu'il me dénonce à cette barre , j'y comparaîtrai. Je serai fier d'être le premier homme de la génération de 1830 qui viendra protester ici au nom de la France indignée contre cet abominable assassinat...!» On comprend l'effet d'un pareil mot dans un pareil lieu. M. Pasquier retire la parole au défenseur, mais un pair, le général Excelmans, entraîné par les souvenirs d'une autre époque , se lève et s'écrie : « Oui ! la condamnation du maréchal Ney a été un assassinat juridique! » Cette parole imprudente dans sa rude franchise , semblait , comme Armand Carrel l'avait dit, mettre les juges eux-mêmes sur les bancs des accusés. Le gérant du National fut condamnée 10,000 francsd'amende et à deux années de prison, sentence draconienne qui n'amoindrissait pas le scandaleux et déplorable retentissement auquel avait donné lieu ce procès . de presse. On assure que le duc d'Orléans ayant approuvé l'exclamation du général Excelmans, il y eut le soir aux Tuileries une conversation fort
animée entre le jeune prince royal et Louis - Philippe , sur le respect dû aux pouvoirs de l'État par les membres de la famille régnante. Il y avait, du reste, une remarquable singularité dans l'attitude du duc d'Orléans, en cette circonstance. Car en admettant que le maréchal Ney eût été coupable de trahison , qui en avait souffert, après tout, sinon le chef de cette maison de Bourbon, à laquelle le duc d'Orléans ne devait point rougir d'appartenir? preuve nouvelle de la confusion bizarre qui s'était faite dans l'esprit de la jeune génération de 1830, entre les idées soi-disant libérales et le dévouement à la grande destinée de Napoléon I er .
Tous ces détails avaient leur mauvais côté, c'est qu'ils rendaient plus périlleuse encore une situation déjà bien difficile par elle-même. Un parti' vivement froissé dans son amour -propre ne pardonne guère sa défaite à des adversaires heureux; le ministère rencontrait donc déjà à la Chambre une sourde hostilité , contre laquelle il allait avoir à luttter dans des conditions peu favorables. Bientôt les intrigues se croisèrent, les débats s'envenimèrent , et chaque jour le cabinet eut à soutenir les interpellations des chefs du tiers parti qui se vengeaient ainsi de leur impuissance à prendre sa place. Dans ces combats de tribune, MM. Thiers et Guizot grandissaient tous les jours, mais le maréchal Mortier trahissait une insuffisance
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qu'il comprenait parfaitement lui-ipême. Le désir qu'il avait exprimé avec tant d'insistance, de conserver sa position de grand chancelier de la Légion d'honneur indiquait parfaitement, du reste, qu'il ne considérait son passage au ministère de la guerre que comme une courte transition. Après trois mois de pouvoir et d'épreuves parlementaires , le maréchal fut à bout de forces. Sa présidence , il le voyait bien, était un impuissant remède au principe de dissolution qui minait sourdement le cabinet. Le 20 février 1835 , il déposait sa démission entre les mains du roi.
C'était donc une nouvelle crise ministérielle. L'intérim de la guerre fut confié à M. de Rigny, mais il fallait que le roi avisât sur-le-champ à une reconstitution sérieuse de cette administration si profondément ébranlée , et, pour arriver à ce but, deux voies lui étaient ouvertes. Il fallait ou employer les éléments de l'ancien ministère , et lui donner seulement une tête , un président , ou chercher encore à utiliser ce tiers- parti » qui jusque-là ne s'était montré capable que d'attaquer et de renverser les administrations qui lui portaient ombrage. C'est vers le premier de ces deux partis que le roi penchait naturellement ; mais à qui donnerait-il la présidence du conseil? au maréchal Soult ou à M. de Broglie, candidat indiqué par* la situation? Dès qu'il £ut appris l'invariable déter-
mination du duc de Tréyise, Louis- Philippe expédia un officier d'ordonnance à Saint-Amand, dans le département du Tarn, pour inviter le maréchal Soult à se rendre immédiatement à Paris , afin de l'aider de son concours pour la reconstitution du ministère. Malheureusement les idées du maréchal ne s'étaient point modifiées relativement aux exigences du budget de l'armée et à l'effectif de cette dernière. Il persistait à marcher dans la voie où la Chambre avait déjà refusé de le suivre, et cette insistance le rendait impossible. Restait le duc de Broglie. Le traité des 25 millions avec les États-Unis avait été la cause de sa retraite; mais aujourd'hui, le cabinet tout entier était résolu à faire de l'acceptation de ce traité une condition d'existence , et le prétexte ne subsistait plus. Seulement, le roi aurait bien voulu éviter cette rentrée aux affaires du duc de Broglie qu'il redoutait, avons-nous dit. Il eût donc certainement préféré la formation d'un ministère du tiers parti , si la chose eût été possible , et les ministres le savaient si bien , qu'ils avaient , sans donner ouvertement leur démission , mis leurs portefeuilles à la disposition du roi, afin de faciliter autant qu'il était en leur pouvoir la création de toute administration nouvelle, ayant des chances sérieuses de durée. Mais vainement M. de Montalivet s'épuisa -t-il en efforts pour réunir dans les rangs du tiers-parti les éléments d'un ministère homogène, il échoua,
et de guerre lasse, Louis -Philippe rendit la présidence du conseil à M. de Broglie , en appelant au ministère de la guerre le maréchal Maison, alors ambassadeur en Russie. Ces ordonnances du roi portaient la date du 12 mars 1835.
La première question sérieuse qui se présenta à la Chambre , fut celle du traité américain. Le ministère, avons-nous dit, s'était engagé à le faire passer; toutefois, envenimée par le message adressé au congrès par le président Jackson , message dans lequel la France était traitée avec une rare inconvenance, cette question semblait devoir présenter plus de difficultés que jamais. « Puisque la France , disait le président Jackson , puisque la France , en violation des engagements pris par son ministre qui réside ici , à tellement ajourné ses résolutions, qu'elles ne seront probablement pas connues assez à temps pour être communiquées à ce congrès, je demande qu'une loi soit adoptée autorisant des représailles sur les propriétés françaises pour le cas où , dans la plus prochaine session des Chambres de France , il ne serait pas voté de loi pour le paiement de la dette. » Ce langage insultant, cette façon de demander son argent, l'escopette à la main, n'étaient point faits assurément pour faciliter une solution favorable à la prétention des États-Unis. Ils rendaient aussi assez embarrassante l'attitude du ministère en face des
chambres, en face du pays. Heureusement, pour le gouvernement, une division profonde régnait, en ce qui touchait cette question brûlante ; parmi les députés appartenant à l'opposition. Ainsi , plusieurs de ses hommes influents plaidaient hautement en faveur du traité , et paraissaient disposés à oublier les inconvenances du message Jackson , précisément parce qu'ils étaient profondément engoués du gouvernement américain; planètes parlementaires, autour desquelles gravitaient de nombreux satellites qu'elles entraînaient nécessairement dans leur propre mouvement; 'd'un autre côté, le parti conservateur , dont un grand nombre de membres désapprouvaient complètement le traité et avaient contribué par leur vote à le repousser une première fois, se montraient généralement disposés maintenant à soutenir le ministère. La situation était donc en réalité meilleure pour le gouvernement que lors de la première présentation de la loi.
Toutefois, et afin de donner une sorte de satisfaction à l'opinion publique, le Cabinet décide que le comte Serrurier, ministre français à Washington, serait immédiatement rappelé, mesure qui impliquait la remise des passe-ports à M. Livingston, ministre des États-Unis à Paris. Le congrès avait déclaré qu'il ne prendrait en considération les propositions qui lui étaient faites par le président Jackii. . 21
son, que lorsque les chambres françaises auraient décidé elles-mêmes du sort du traité. Uijç rupture complète , telle que pouvait la faire supposer le rappel des agents diplomatiques, c'était la guerre; et à qui la guerre profiterait- elle? La discussion fut ce qu'elle devait être : ardente , passionnée. Lorsque la dignité d'un grand pays paraît engagée dans une question de cette naturç , on ne doit pas s'étonner que des voix puissantes s'élèvent pour la défendre". Le projet de loi fut vivenq^nt combattu par un grand nombre d'orateurs, parmi lesquels se firent éloquemment remarquer MM. Berryer, Isambert et Mauguin. Les hommes qui le soutinrent avec le plus d'éclat , furent indépendamment du duc de "Broglie, MM. Dumon, De Tracy et de Lamartine. C'était la troisième fois que ce dernier faisait entendre à la chambre, cette parole pleine d'images, ce langage poétiquement sonore , qui en ont fait un des plus admirables rhéteurs de ce temps- ci, et ne devaient, hélas ! en faire dans l'avenir, qu'un admirable et courageux rhéteur. M. de Lamartine s'était enthousiasmé pouf l'Orient ; il s'enthousiasma pour les savanes et les grands fleuves , tout en prêchant l'alliance américaine. 'Enfin, un amendement fut présenté, qui sauvegardait autant que possible l'honneur du pays : suivant cet amendement, les 25 millions ne seraient payés que lorsque des explications, suffisantes auraient été fournies au gouver-
nement français, relativement à ces ridicules • menaces que renfermait le message du président
► Jackson. Deux cent quatre vingt-neuf voix contre cent cinquante - sept adoptèrent enfin le projet de loi, et ce vote parut consolider entièrement le ministère.
Il venait de se compléter par l'acceptation du maréchal Maison , auquel le colonel Delarue avait été offrir à Saint-Pétersbourg, le portefeuille de la guerre. La situation du maréchal Maison , auprès de l'empereur de Russie, était assez singulière. Le
Jsar Nicolas affectant de voir plutôt en lui le maréchal, l'homme de guerre que l'ambassadeur, le traitait souvent avec une familiarité bienveillante, parfois aussi avec un laisser-aller, dont la dignité du représentant de la France aurait pu aisément se blesser. Avec toutes les qualités d'un brave soldat, le maréchal Maison manquait essentiellement de tenue politique , et l'empereur, qui aimait à lui faire raconter les fréquentes légèretés de sa vie privée , ne le prenait, peut-être pas assez au sérieux, tout en lui témoignant de l'affection , pour que sa présence à Saint -Pétersbourg fut absolument indispensable au gouvernement français; elle ne lui était pourtant pas entièrement inutile , mais les relations diplomatiques entre Louis -Philippe et l'empereur Nicolas ne pouvaient être que difficiles et précaires. Un jour, dans une revue , le maréchal
Maison , surpris par une charge de cavalerie , fut renversé avec son cheval et assez fortement contusionné pour perdre connaissance. L'empereur, informé de cet accident par le grand-duc Michel , son frère, s'empressa de se rendre à l'hôtel du maréchal , et daigna lui exprimer lui - même les regrets qu'il éprouvait de ce fâcheux accident. Mais quelques jours après, dans un cercle de la cour, l'ambassadeur français ayant voulu aborder avec l'empereur un sujet politique , d'une assez haute importance , le tsar Nicolas coupa court à la conversation, en se tournant brusquement d'un autre côté. Ajoutons, cependant, que de tous les ambassadeurs du gouvernement de Juillet à Saint- Pétersbourg, le maréchal Maison est celui qui réussit le mieux auprès de l'empereur Nicolas ou, pour parler exactement, celui qui entra le plus avant dans ses bonnes grâces.
Cependant, le procès d'avril allait commencer, et plusieurs symptômes pouvaient déjà faire supposer que des difficultés nombreuses surgiraient et rendraient des plus pénibles cette épreuve de la pairie de 1830. On avait divisé et classé par catégories les nombreux accusés du mouvement de 1834. Ces catégories comprenaient tous les républicains compromis dans les complots de Paris, Lyon , Châlons , Arbois , Marseille, Épinal et Liméville, et les inculpés avaient été répartis dans les
diverses prisons de Paris, au nombre de cent vingt et un. A Sainte -Pélagie , où la catégorie parisienne se trouvait assemblée et, bien avant que la chambre des Pairs eût rendu son arrêt de mise en accusation, des désordres assez graves avaient éclaté. Les détenus s' excitant mutuellement à de violentes manifestations démagogiques, chantant des airs révolutionnaires , insultant hautement le gouvernement et jusqu'aux soldats préposés à leur garHe , on avait dû prendre contre eux des mesures répressives; cette exaltation, ces cris, ces fureurs devaient naturellement faire supposer que la violence serait portée jusques dans le suprême sanctuaire de la loi. On ne s'était point trompé. Le parti républicain était décidé à se servir de cette occasion solennelle , pour tenter une manifestation bruyante de ses tendances politiques , de même que le gouvernement avait, en groupant tous les épisodes du complot d'avril, voulu frapper un grand coup et impressionner vivement l'opinion publique, tant en France qu'à l'étranger. Mais une dissidence profonde existait entre les deux catégories de Paris et de Lyon, relativement au procès lui-même, et au mode de défense que devaient employer les accusés. Voici les incidents qui avaient donné lieu à cette scission :
Nous venons de dire que le parti républicain voulait profiter de cette favorable occasion, pour
se livrer à une manifestation solennelle qui équivaudrait presque à une victoire matériellement remportée. Afin d'atteindre ce but, il avait été convenu que les accusés appelleraient à leur aide toutes les notabilités de leur parti, et chacun avait en effet choisi pour son défenseur un républicain dont le nom fût connu soit dans le barreau , soit dans le journalisme , soit dans les lettres. C'était un moyen puissant d'attirer, de captiver l'attention publique. Mais le gouvernement, instruit de cette circonstance, publia de son côté, une ordonnance royale ainsi conçue : « Tout avocat inscrit au tableau d'une cour ou d'un des tribunaux du royaume, pourra exercer son ministère devant la cour des Pairs. Néanmoins les avocats près la cour royale de Paris pourront seuls être désignés d'office par le président de la cour des Pairs,, conformément à l'article 295 du code d'instruction criminelle. Les avocats appelés à remplir leur ministère devant la cour des Pairs, y jouiront des mêmes droits et seront tenus des mêmes devoirs que devant les cours d'assises. La cour des Pairs et son président demeurent investis, à l'égard des avocats, de tous les pouvoirs qui appartiennent aux cours d'assises et aux présidents de ces cours.» Cette mesure ; assurément très-rationnelle détruisait l'espoir que les accusés avaient caressé. Leur but était manqué ; car s'il leur restait des avocats
tels que MM. Ledru-Rollin, Jules Favre, Michel de Bourges, ils ne pouvaient plus mettre en avant des notoriétés telles que l'abbé de Lamennais, MM. Armand Carrel , Audry de Puyraveau, de Cormenin , Raspail , Pierre Lerojix , voire même le grand agitateur O'Connell. Ils prétendirent donc que la défense n'était plus libre et qu'alors ils ne se défendraient pas. La cour des Pairs leur ayant nommé des avocats d'office, un grand nombre d'entre eux les refusèrent; mais là commença la dissidence d'opinion que nous avons mentionnée plus haut.
Les accusés de la catégorie lyonnaise ne partageant point en cela la manière de voir de leurs coreligionnaires politiques de Paris, étaient décidés à se défendre. Ils semblaient revendiquer pour la ville de Lyon le bruit et l'éclat de ce procès. Vainement une assemblée des deux comités de défense eut-elle lieu à Sainte-Pélagie, les Lyonnais demeurèrent inébranlables dans leur détermination, et le procès commença.
Ce fut le 5 mai que la première séance fut tenue par la cour des Pairs, au palais du Luxembourg. La salle ordinaire des séances ayant , avec raison, été jugée trop petite pour cette circonstance exceptionnelle , une vaste construction en bois avait été ajoutée à la façade du palais, du côté du jardin. La cour des Pairs était nombreuse , grâce aux pressantes convocations du président Pasquier ; il était
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important, en effet, que le plus grand nombre possible de membres de la pairie assistât à ces assises solennelles , et l'âge , les infirmités, pouvaient en
.éloigner ou en exempter beaucoup de ces longs et orageux débats. Tous les préparatifs matériels a va eut été fort intelligemment ordonnés par M. Pasquier, assisté du nouveau grand référendaire , le duc Decazes, qui avait remplacé quelques mois avant M. de Sémonville. Le duc Decazes, dont le nom, comme celui du duc de Bassano, avait été prononcé lors de la discussion sur le gouvernement civi. «Je l'Algérie, éloigné des affaires pendant la durée du règne de Charles X , s'était rattaché au gouvernement de 1830, qiji l'avait accueilli avec un certain empressement. Ce dernier des favoris, comme on l'a appelé, lui apportait, en effet, nonseulement une grande aptitude aux affaires et une connaissance plus grande encore des faiblesses humaines, ce qui en faisait un auxiliaire précieux, mais aussi le dévouement le plus absolu à la personne "omme à la volonté du souverain; tradition de cour naturellement, instinctivement conservée , et qui le mit en possession de la confiance de
* Louis-Philippe, dont il devint promptement un des conseillers les plus intimes, les plus goûtés.
Le procès commença. Une foule immense se pressait aux portes du palais du Luxemboufg et dans les rues avoisinantes, comme à l'époque du
procès des ministres de Charles X. Des troupes stationnaient dans le jardin, dont les grilles étaient fermées. Les accusés furent introduits et rangés par catégories. Ceux de Lyon ouvraient la marche ; ceitx de Paris venaient les derniers ; tous avaient mie attitude arrogante qui, en prévenant défavorablement les juges, était bien de nature à faire prévoir les scandales qui devaient signaler les débats de ce long procès. Cette première séance pouvait, du reste, en donner la mesure.
Après l'interrogatoire préliminaire, auquel la catégorie de Lyon consentit seule à répondre, une lutte s'engagea entre le procureur général, M. Martin du Nord, et plusieurs accusés, qui demandaient avec vivacité l'assistance des défenseurs qu'ils avaient choisis. « Voici ceux que nous vous proposons, dit l'accusé Maillefer, de Marseille; ce sont MM. Voyer-d'Argenson, Audry de Puyraveau, Trélat, Cormenin, Legendre, Armand Carrel, Lamennais, le général Tarayre, Carnot, Raspail, Bouchotte, Reynaud, Degeorge et Pierre Leroux. » La cour entra en délibération, et M. Pasquier lut un arrêt ainsi conçu : « Attendu que le président de la cour, a fait un usage juste et légitime du pouvoir discrétionnaire qui lui est conféré par l'article 295 du code d'instruction criminelle, la cour dit qu'il n'y a lieu à faire droit à la demande. » Décision prévue, mais accueillie par les accusés
avec de bruyantes clameurs. Le lendemain, nouveau scandale. M. Godefroi Cavaignac veut prendre là parole pour protester contre l'arrêt de la cour, et le président l'interrompt, ce qui soulève un tel orage sur les bancs républicains , que les débats sont, après un nouvel arrêt , renvoyés forcément au jour suivant. Ces scènes se succèdent; les scandales s'aggravent au point que , lorsque le procureur général prend la parole , un des accusés la prend aussi et s'efforce de couvrir sa voix. M. Martin du Nord lit alors un réquisitoire afin « qu'il plaise à la cour statuant sur l'étendue du pouvoir discrétionnaire indispensable à la suite et à la direction des débats, autoriser M. le président à faire sortir de l'audience et reconduire en prison, tout accusé qui troublera Tordre, à la charge par le greffier de tenir note des débats et d'en rendre compte à l'accusé expulsé à l'issue de Faudience ; pour l'affaire être ainsi continuée dans son ensemble, tant à l'égard des accusés présents de fait à l'audience, qu'à l'égard de ceux que leurs violences en ont fait expulser,» et, de leur côté, les républicains déclarent qu'ils refuseront à l'avenir de participer par leur présence, à des débats où la parole est interdite aux défenseurs comme aux accusés. Ils ajoutent qu'ils ne se présenteront plus devant la cour des Pairs, et qu'ils la rendent personnellement responsable de tout ce qui peut être la conséquence de
leur résolution. C'était donc en jugement sur pièces que ce procès allait se transformer. Plusieurs pairs s'en émurent, et il fut décidé qu'on prendait un terme moyen, qui serait, si les scènes scandaleuses se renouvelaient, d'amener séparément les accusés devant la cour et de lire l'acte d'accusation, même en l'absence de ceux qui se seraient fait expulser de la salle, après l'avoir signifié à chacun $eux. On comptait sur les divisions du parti, et aussi sur la volonté d'un certain nombre d'inculpés lyonnais, d'accepter les débats tels quels. Une vingtaine d'entré eux assistèrent, en effet , à la lecture de l'acte que les autres avaient accueilli avec des vociférations. Le procès se traîna donc ainsi jusqu'à sa conclusion au milieu d'incidents nouveaux et déplorables *, et le gouvernement put juger s'il avait .eu raison de vouloir donner un grand retentissement à cette conjuration républicaine, au lieu de la laisser juger par les tribunaux ordinaires.
Une complication était survenue vers le milieu du mois de mai : les journaux républicains le Réformateur et la Tribune avaient publié une lettre portant la signature des défenseurs choisis par les accusés et adressée à ces derniers. Elle contenait les pas-
1. Il fallut le plus souvent employer la violence pour amener individuellement les accusés à l'audience. Quelques-uns poussaient la résistance jusqu'à refuser de s'habiller pour ne pas comparaître devant la Cour.
sages suivants : « On avait commencé par exclure les défenseurs, maintenant c'est vous qu'on veut exclure; on voulait vous entendre en l'absence de vos conseils, maintenant on veut vous juger en votre propre absence. Laissez faire ; ceci n'est pas de la justice ; c'est la guerre civile qui se continue au sein de la paix et dans le sanctuaire même des lois... Sans doute, au point où les choses en sont venues , la cour des Pairs continuera à marcher dans les voies fatales où le pouvoir l'entraîne, et après vous avoir mis dans l'impuissance de vous défendre, elle aura le triste courage de vous condamner. Vous accepterez avec une noble résignation cette nouvelle iniquité ajoutée à tant d'autres iniquités : l'infamie du juge fait la gloire de l'accusé. Dans tous les temps et dans tous les pays ceux qui, de près ou de loin, par haine ou par faiblesse, se sont associés à des actes d'une justice sauvage, jont encouru la Tiaine de leurs contemporains et l'exécration de la postérité. Salut et fraternité. » Cette lettre était rédigée par M. Michel de Bourges. Un jeune pair, M. de Montebello, la signala à l'attention de la cour. Quel parti prendrait-on à l'égard des signataires de cet audacieux document, parmi lesquels on remarquait deux membres de là chambre des Députés, MM. de Cormenin et Audry de Puyraveau ? La pairie, déjà si troublée, si fatiguée, aurait-elle l'énergie, le courage, d'ajouter un pro-
ces nouveau à cette difficile procédure d'avril? Elle eut ce courage. On décida que la Chambre jugerait tous les signataires de la protestation républicaine, y compris MM. de Cormenin et Audry de Puyraveau, pour la poursuite desquels une autorisation serait demandée à la chambre des Députés ; celle-ci l'accorda, mais seulement en ce qui touchait M. de Puyraveau, M. de Cormenin ayant déclaré que sa signature n'avait pas été apposée en réalité au bas de la protestation. La plupart des autres signatures avaient été également supposées ; aussi lorsque tous les défenseurs comparurent, le 20 mai, à la barre de la chambre des Pairs, un arrêt fut rendu, renvoyant des fins de la citation les signataires prétendus qui avaient nié leur participation à l'acte, et ne retenant pour être jugés, que ceux qui avaient accompagné leur négation de discours injurieux pour la pairie.
Après une nouvelle lutte oratoire où MM. Michel de Bourges , Gervais . de Caen et Trélat se firent surtout remarquer par la violence de leurs attaques , un arrêt de la chambre des Pairs condamna les gérants de la Tribune et du Réformateur , à un mois d'emprisonnement et 10,000 francs d'amende. Une condamnation toute semblable frappa M. Michel de Bourges. La peine infligée à M. Trélat fut plus forte, mais elle était proportionnée à l'offense. Il fut condamné à trois années d'emprisonnement
et 10,000 francs d'amende. Enfin, MM. Àudry de Puyraveau, Reynaud, Gervais (de Caen), David de Thiais , et Jules Bernard furent atteints de condamnations qui , toutes d ? un mois d'emprisonnement, variaient, quanta l'amende, de 500 à 200 francs.
La cour des Pairs reprit ensuite la rude corvée de sa longue procédure ;.elle la poursuivit patiemment à travers une foule d'incidents de la nature de ceux que nous avons déjà reproduits. M. Pasquier avait constamment dirigé ces débats d'une façon très -remarquable, et sa fermeté, mêlée à une convenable indulgence, avait été appréciée de tous. Le 1 1 juillet , un arrêt de la Cour , rendu sur les conclusions du procureur géttéral , ordonna la disjonction des causes relatives aux diverses catégories , seul moyen d'alléger la lourde tâche de la pairie , et aussi, de faciliter l'issue de cet interminable procès , tout en lui enlevant le caractère que les accusés avaient prétendu lui donner. Mais, tout à coup, une nouvelle circula, nouvelle étrange, inattendue : les détenus de Sainte -Pélagie s'étaient évadés en dépit de la police de M. Gisquet, et cette catégorie , qui comprenait précisément les inculpés parisiens , était de beaucoup la plus importante au point de vue politique. Ce fut le 1 3 juillet que cette évasion eut lieu; le premier rapport de police reçu par le gouvernement, constatait
l'événement en ces termes : « C'est au moyen d'une galerie souterraine creusée par les prisonniers eux-mêmes, que l'évasion a eu lieu. Cette galerie touche à une cave du bâtiment de la Dette , mis depuis six semaines à la disposition de la prison politique : elle passe sous le chemin de ronde de la prison , et va aboutir sôus un couvert de tilleuls de la maison rue Copeau , n° 7 . La longueur totale de cette galerie, est de quarante -quatre à quarante -cinq pieds. Elle est large de deux pieds et demi et haute de trois pieds environ. Dans certaines parties , elle est moins haute et plus étroite , à cause des difficultés du terrain. La cave où les travaux de fouille ont commencé, est abandonnée depuis longtemps; elle était solidement fermée, mais à certaines heures , la porte en était levée et les travailleurs s'y introduisaient ; au moyeji d'une couverture , ils rapportaient la terre de déblai à la cave où elle était piétinée et foulée , pour la réduire à moins de volume. Tous les détenus n'avaient pas été mis dans la confidence, et quelques-uns d'entre eux ignoraient les travaux qui se faisaient ; mais au moment de procéder à l'évasion tous ont été avertis. Jusqu'à l'heure désignée , la partie du trou qui aboutit au jardin de la rue Copeau, n , 7, est restée fermée. A neuf heures sonnantes, les travailleurs se sont fait jour dans ce paisible jardin. Il ne faisait pas encore nuit close , et les habitants de la
rue Copeau que n'ébranle presque jamais le bruit des voitures , prenaient le frais sur leurs portes , quand un mouvement inaccoutumé les attira vers la maison n° 7 ; les derniers des prévenus en fran-r chissaient alors le seuil. Des chevaux de selle , des tilburys , des voitures les attendaient aux environs du Jardin des Plantes et de l'hospice de la Pitié , et avant neuf heures dix minutes , le quartier avait repris son aspect de tranquillité. Mais alors, toute la maison de Sainte -Pélagie était sur pied. C'est, dit -on, du dehors, que la première nouvelle de l'évasion a été donnée. Alors, les rondes, les grand' gardes ont commencé , mais il était trop tard. » Ce rapport ne prouvait que trop l'incurie de la police, dans toute cette affaire. Sur quarante et un détenus de la catégorie de Paris, vingt- sept s'étaient enfuis, parmi lesquels on distinguait MM. Cavaignac, A. Marrast, Guinard, Berrier- Fontaine, Vignerte, deLudre et Pornin. Cet incident d'un nouveau genre abrégeait le procès en créant des contumaces, mais l'amoindrissait aussi à tous les points de vue. Enfin, la cour des Pairs, poursuivant l'œuvre qui lui avait été imposée, œuvre si difficile , si compliquée, à laquelle elle avait apporté toute sa modération, toute son intelligence, rendit, le 13 août, l'arrêt de condamnation, relatif à la catégorie lyonnaise ; le 7 décembre , f arrêt concernant les sous -officiers deLunévillç;
le 28 du même mois, celui des républicains de Saint -Etienne, Grenoble, Marseille, Arbois et Besançon. Quant aux accusés absents ou présents de la catégorie parisienne , elle prononçait sur leur sort le 23 janvier 1836. La cour s'abstint de toute condamnation à la peine capitale ; la déportation , la détention ou l'emprisonnement furent seuls appliqués au maximum de vingt ans , au minimum d'une année; et pour citer des noms qui, plus tard, devaient prendre dans le public une notoriété qu'ils ne possédaient encore que dans leur parti, Marc Caussidière, Lagrange furent condamnés à vingt ans de détention; Clément Thomas, Albert l'ouvrier, Cavaignac, Guinard, Armand Marrast (ces trois derniers par contumace) à la déportation.
Tel fut ce procès d'avril, auquel le peuple donna avec raison le pittoresque surnom de procèsmonstre. Le gouvernement avait voulu frapper un grand coup en rassemblant ces tentatives diverses en un seul corps d'accusation, et en confiant à la cour des Pairs la tâche de juger ce «complot contre la sûreté de l'État, » qui aurait si bien pu être déféré aux tribunaux ordinaires. Le résultat n'avait assurément pas rempli son attente; il donnait même jusqu'à un certain point gain de cause aux hommes qui, comme le comte Mole, par exemple, auraient voulu, par une amnistie générale, aller au-devant de toute difficulté , de tout scandale ; mais d'un il. 22
autre côté , le procès d'avril, avec ses incidents divers, constatait à quel degré la société était malade. Il prouvait la profondeur de la plaie. L'Europe était tout aussi intéressée à la voir que la France ellemême, car elle savait bien que la France est le volcan politique du monde. C'était au gouvernement de 1830 à utiliser ces précieux enseigements que lui fournissait ainsi l'anarchie. Le péril était grand ; il était évident pour tous, et, comme nous l'avons déjà dit, les hommes de 1848 faisaient leur première entrée sur la scène.
En Angleterre, l'annonce des élections de 1835 fut, ainsi que l'avait prévu le cabinet, le signal d'une ligue puissamment organisée. Les conservateurs étaient riches ; ils résolurent d'acheter à tout prix lès électeurs, et de composer une chambre où les principes torys dominassent d'une manière en quelque sorte exclusive.
La corruption fut donc, comme toujours, mais plus ostensiblement que jamais, pratiquée ; ce n'était pas seulement une lutte d'orgueil entre quelques familles opulentes; tout l'avenir politique d'un parti se trouvait enjeu. L'argent fut semé à pleines
mains, et dans ces transactions dégradantes , dans cet ignoble trafic , les électeurs mirent à vendre leur conscience le même empressement que les futurs représentants du pays en mettaient à l'acheter. Se rencontrait -il par exception, quelques esprits incertains , quelques hommes moins ouvertement cupides? aussitôt l'enchère était doublée ; la puissance des bank-notes triomphait des derniers scrupules. Les conservateurs l'emportèrent donc ; mais , bien qu'inférieurs en nombre , les whigs se préparèrent à une opposition active, et convinrent de placer , sans tarder, la discussion sur le terrain politique.
Jusqu'alors, la nomination du président des communes n'avait pas dégénéré en question de parti, et, grâce à un accord presqua unanime, le monopole de cette fonction était depuis dix-huit années acquis à M. Manners-Sutton. Personne , il est vrai , ne pouvait se flatter de réunir à un si haut point les qualités nécessaires à cet emploi considérable. M. Manners-Sutton était profondément initié à la connaissance des coutumes parlementaires et des privilèges de la chambre , qu'il avait toujours su maintenir et faire respecter; sa voix étendue, nette, sonore, dominait au besoin le tumulte, et il possédait l'art d'adoucir, par l'aménité de sa parole, l'inévitable sévérité de ses observations. L'opposition changea cette fois de conduite, et s'autorisant,
pour repousser M. Manners-Sutton, de l'harmonie parfaite qui existait entre les opinions de ce dernier et les idées politiques du ministère, elle choisit pour candidat à la présidence M. Abercromby et parvint à l'y porter, au moyen d'une combinaison dont rien ne put rompre l'unité. Ce résultat fut célébré par les amis de la réforme comme un important triomphe : quant à M. Manners-Sutton, il se consola de sa défaite avec un manteau de pair et le titre de vicomte.
L'ouverture du parlement eut lieu le 24 février 1835; l'adresse en réponse au discours de la couronne fut pour l'opposition une occasion nouvelle d'essayer ses forces; tout en admettant le projet présenté par lord Sandon, lord Morpeth proposa, en effet, d'y ajouter un paragraphe dans lequel les communes « demandaient la permission de déclarer qu'elles déploraient que le progrès des réformes se fût trouvé interrompu et eût été mis en péril par la dissolution d'un parlement sérieusement occupé à rechercher les mesures que le peuple réclamait avec autant d'ardeur que de justice. »
Les membres du cabinet, repoussant Paddilion proposée par lord Morpeth, déclarèrent que l'issue de la délibération , leur fût-elle contraire , ils ne résigneraient point leurs fonctions ; d'ailleurs, et sans admettre un système de réformes aussi large et aussi complet que l'entendait lord John Russell,
sir Robert Peel n'hésita pas à reconnaître qu'il y avait nécessité de continuer à marcher daûs la voie nouvelle.
« Je sens , disait le chef du cabinet , que mon premier devoir en ces circonstances, est de garder le mandat qui m'a été confié et de prier la chambre d'attendre que le ministère se soit manifesté par ses œuvres... Je vous offre une réforme ecclésiastique et civile; je vous offre la solution définitive de la question des dîmes en Irlande, la commutation des dîmes en Angleterre et dans le pays de Galles... Je vous offre l'extinction de tous les abus qui ont été démontrés dans l'Église, le redressement des griefs dont se plaignent les dissidents, en ce qui concerne le mariage et les autres points essentiels... Vous pouvez rejeter mes propositions, accepter celles d'un autre ministère, former des alliances hostiles , vous coaliser avec différents partis extrêmes, mais le terme viendra où s'apaisera l'excitation populaire , et vous n'aurez plus alors d'autre ressource que de vous appuyer sur ceux dont la politique aura été modérée, la marche calme et tranquille; votre seule alternative sera de remettre le gouvernement entre nos mains, ou de recourir à des mesures de violence et de coercition, qui rendront la réforme inefficace et décideront du sort de la constitution britannique. » ' Malgré ces paroles habiles et la majorité tory
qui existait dans la Chambre, la motion fut admise par trois cent neuf voix contre trois cent deux. Ainsi le cabinet, avant même de s'être révélé par des actes , se voyait frappé d'une sorte de déconsidération et réduit par ses adversaires à l'impuissance. Sir Robert Peel voulut à tout pçix sortir de cette position, qui faisait peser sur lui toute la responsabilité du pouvoir sans lui en donner l'autorité, et il défia les whigs de proposer un vote de non-confiance. Ce défi, honorable et digne, fut relevé par lord John Russell , qui soumit immédiatement aux communes une motion par laquelle il demandait :
« Que la Chambre se formât en comité général, afin d'examiner l'état actuel de l'Église établie en Irlande, et dans le but d'appliquer la partie des revenus du clergé qui ne serait pas nécessaire à la direction spirituelle de ses membres, à l'éducation de toutes les classes du peuple, sans distinction de croyance religieuse. »
Cette question était extrêmement difficile à résoudre par suite des scrupules qu'elle soulevait, et la motion qui venait de la caractériser ne pouvait manquer d'exciter d'une part les adhésions les plus vives , de l'autre les antipathies les plus prononcées. Conservateurs et réformistes firent en effet, pour et contre , des efforts inouïs, et les plus célèbres orateurs de la Chambre, ayant pris part à
la discussion , lui donnèrent une importance et un éclat inusités.
Cependant l'opposition l'emporta : la première lecture fut votée par une majorité de trente-trois voix, la seconde par vingt-cinq, la troisième par vingt-sept , et, vaincu dans ces trois épreuves, le cabinet n'hésita pas à se démettre du .pouvoir, le 8 avril 1835.
La démission de ce ministère livrait le roi à de grandes perplexités : un instant il songea à rappeler le chef du parti whig, dont il aimait le caractère, dont il estimait les talents ; mais le comte Grey était entré dans une vie de repos , et aucune sollicitation ne pouvait plus désormais l'en faire sortir. II refusa le poste de premier ministre qui lui était offert, tout en proposant à Guillaume IV de confier cet emploi à Lord Melbourne. Malgré la répugnance assez naturelle qu'éprouvait le roi à se retrouver en face des ministres qu'il avait traités, quelque temps auparavant avec une rudesse si peu constitutionnelle, il se vit dans la nécessité d'y consentir. Un seul point devait le trouver inébranlable : il refusa d'admettre lord Brougham dans la composition du nouveau cabinet. De son côté, lord Melbourne, lié par ses amitiés et par des engagements antérieurs, ne voulait point accepter cette exclusion, et si lord Brougham ne se fût volontairement désisté de toute prétention, le ministère pouvait
devenir impossible. Toutefois, cette renonciation même ne détruisait une difficulté que pour en créer une autre , car lord Melbourne , ayant compté sur l'appui de lord Rrougham, ne savait plus en quelles mains remettre le portefeuille de grand chancelier. Il décida, en dernier ressort, qu'une commission serait appelée provisoirement à remplir cette charge, et le 18 avril 1835, la composition du cabinet était rendue publique. Parmi les noms principaux qui formaient cette nouvelle combinaison, on remarquait ceux des lords Melbourne, Lansdowne, Aukland, Holland, John Russell et Palmerston. Ils indiquaient nettement la nuance du cabinet et la direction de sa politique future.
Le changement survenu dans l'administration intervertissant les rôles, les conservateurs, à leur tour prirent l'offensive. C'était leur droit ; ils s'appliquèrent donc à empêcher la réélection des membres des communes qui avaient consenti à faire partie de la nouvelle administration : lord John Russell, que ses grands talents recommandaient plus spécialement aux attaques, subit un échec éclatant, au moment où il se présenta devant les électeurs qui l'avaient envoyé à la Chambre , et dut même , pour y rentrer, recourir à la démission intéressée du représentant d'un bourg placé sous la dépendance du gouvernement.
En annonçant aux lords sa nomination, le'
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vicomte Melbourne déclara qu'il était résolu , ainsi que ses collègues, à poursuivre les prudentes réformes dont , lors de leur dernier ministère , Ils avaient cherché l'accomplissement. Mais comme, malgré leur modération , les opinions de lord Melbourne semblaient encore trop radicales à une Chambre qui gardait toutes ses sympathies à l'administration de sir Robert Peel , la lutte engagée, dans la session précédente , entre la pairie et le cabinet recommença bientôt avec une égale obstination. Les communes, après un examen sérieux, avaient adopté un bill pour la réforme des corporations municipales ; ce bill , porté à la chambre haute, y fut assez complètement dénaturé, pour que sir Robert Peel, ne pût s'empêcher de reconnaître lui-même que ses amis avaient poussé trop loin l'esprit de résistance; toutefois, loin de s'arrêter sur cette pente , les lords s'y engagèrent plus avant , et contraignirent le ministère à abandonner le bill sur l'église anglicane d'Irlande, déjà voté par les communes. L'irritation parlementaire atteignit alors ses dernières limites. Dans l'impuissance d'appliquer au mal un remède efficace , on imagina de se servir d'un palliatif. Le 10 septembre, le roi vint en personne prononcer le discours de clôture, et mettre momentanément un terme à cette opposition systématique qui ajoutait de nouvelles complications aux difficultés déjà si redoutables de la
situation politique, et promettait à l'avenir de nouveaux orages.
Le gouvernement britannique commençait aussi à s'occuper des événements dont l'Espagne était le théâtre , et son attitude dans la question espagnole prouvait à cet égard sa sollicitude intéressée.
Après la révolution française de 1830, les réfugiés espagnols appartenant au parti libéral, avaient fait à Londres des préparatifs d'armement , et semblaient vouloir opérer une tentative révolutionnaire dans la Péninsule. L'ambassadeur du roi Ferdinand ayant cru devoir réclamer avec énergie auprès du cabinet anglais, ce dernier mit quelques obstacles au projet des réfugiés, en leur appliquant plusieurs des dispositions de Xalien-bill ; mais, au fond , le gouvernement britannique avait plutôt en vue le développement de son intérêt commercial que la sécurité de l'Espagne. Jusqu'à la mort du roi Ferdinand VII, qui eut lieu, comme nous l'avons dit, le 29 septembre 1833, le cabinet de Londres, fidèle à la pensée qu'il nourrissait depuis 1815, ne cessa de demander, par l'organe de son ministre à Madrid, qu'un traité de commerce fût conclu entre les deux États. Ce fut en vain, et peut-être serait -il rationnel d'attribuer à cette résistance les causes déterminantes de la politique hésitante suivie par la Grande-Bretagne à l'égard du gouvernement espagnol.
L'Angleterre , après la mort de Ferdinand VII , reconnut la souveraineté de sa fille Isabelle ; car s'il était assez naturel, d'une part, que la Grande- Bretagne ne contestât point un ordre de succession au trône qui dérivait d'un principe admis et pratiqué par elle-même , la non-reconnaissance de la loi salique, elle avait, d'ailleurs, comme nous venons de l'indiquer, pour mobile essentiel et caché d'obtenir de l'Espagne , grâce à cette apparente condescendance, de précieux avantages commerciaux.
Sir George Villiers , aujourd'hui lord Clarendon, était alors ministre à Madrid. Le marquis de Miraflores ne tarda pas à être nommé ambassadeur à Londres où il arriva le 5 avril 1834. Sa première conférence avec lord Palmerston eut lieu le 9 de ce même mois ; le marquis s'empressa de présenter une note , par laquelle il proposait la conclusion d'un traité entre l'Angleterre , le Portugal et l'Espagne"; lord Palmerston , après quelques pourparlers , en admit les bases , et la France , par les soins du prince de Talleyrand, ne tarda pas à entrer comme partie intégrante, dans cette convention collective, historiquement connue sous le nom de traité de la quadruple- alliance.
Par les stipulations principales qui s'y trouvaient contenues , le duc de Bragance , régent du Portugal , au nom de la reine dona Maria , s'obligeait à
user de tous les moyens en son pouvoir , pour contraindre don Carlos à quitter le territoire portugais, où il s'était réfugié. A son tour, la reine régente d'Espagne, sollicitée par S. M. T. F. et déterminée, en outre, par les justes griefs qu'elle était en droit d'invoquer contre l'infant dom Miguel, pour l'appui prêté par ce prince au prétendant à la couronne d'Espagne, s'engageait à envoyer un certain nombre de troupes en Portugal. Ces troupes, entretenues aux frais du gouvernement espagnol , devaient quitter le territoire portugais , après l'expulsion des infants don Carlos et dom Miguel , et aussitôt que S . M. T. F. ne jugerait plus leur présence nécessaire. La France, comme nous allons le voir, promettait* également son concours dès qu'il serait réclamé par les hautes parties contractantes : quant à l'Angleterre, son rôle était nettement accusé dans l'article III, que nous rapportons textuellement.
« S. M. le souverain du Royaume-Uni de la Grande-Bretagne et de l'Irlande s'engage à coopérer à l'expédition , en faisant soutenir par des forces navales anglaises , les opérations qui seront entreprises, conformément aux stipulations du présent traité , par les troupes combinées de l'Espagne et du Portugal. »
Là ne se bornaient pas les engagements de l'Angleterre , et l'article III additionnel contenait la clause suivante :
«S. M. le roi du Royaume - Uni de la Grande- Bretagne et de l'Irlande , s'oblige à fournir à S. M. Catholique , des armes et des munitions de guerre, et en outre , à l'appuyer au besoin , avec des forces navales anglaises. »
Ainsi la coopération était complète; non- seulement l'Angleterre promettait à l'Espagne le concours de ses marins, mais elle fournissait à cette guerre des ressources et des aliments, préparant avec habileté, par cette assistance efficace, le succès désormais certain de ses combinaisons et de ses espérances. Néanmoins , l'attitude prise par les généraux espagnols avait singulièrement irrité Guillaume IV; il n'avait pu apprendre sans indignation de sir. George Villiers, son ministre à Madrid , les actes de cruauté, les traitements barbares exercés contre les carlistes, par les officiers de la reine , et, dans un élan de noble colère , il écrivit à lord Palmerston , une lettre , dont la pensée du moins, mérite d'être conservée par l'histoire. Guillaume IV enjoignait d'abord à son ministre de faire savoir au marquis de Miraflores, qu'il adhérait à la demande du gouvernement espagnol, relative à l'envoi sur les côtes du nord de l'Espagne de plusieurs bâtiments de l'escadre anglaise commandée par le vice-amiral Parker. Ces bâtiments recevraient l'ordre de pénétrer, en cas de nécessité , dans l'un des ports de la côte , sans prendre
toutefois aucune part à la lutte qui se poursuivait dans les provinces. Le roi exprimait ensuite avec énergie , la surprise et le dégoût que lui inspiraient les sanguinaires violences commises par le général Quesada et par les autres généraux constitutionnels, violences contraires aux droits de l'huma,nité et aux: lois de la plus vulgaire justice. Il approuvait hautement les représentations faites à cet égard par sir George Villiers à M. Martinez de la Rosa , et, regrettant leur inutilité , il annonçait son intention formelle de refuser le concours , même le plus indirect , au gouvernement espagnol , si l'on persistait dans un système de cruautés aussi révoltant. En conséquence , prescrivant à lord Palmerston de faire connaître à la reine régente , par l'entremise du marquis de Miraflores , son désir intime et personnel de voir les généraux espagnols rappelés sévèrement aux sentiments d'humanité dont il n'est permis de s'écarter dans aucune guerre ni dans aucun temps, il souhaitait que la reine trouvât , dans la nature même de ces représentations, une preuve des vœux qu'il formait pour son prochain triomphe et la prospérité de son règne. 11 rappelait, enfin, l'amnistie générale récemment proclamée par la reine mère, et la félicitait « d'avoir montré , par ce grand acte, que son cœur était ouvert à la douceur et à la clémence ? vertus particulières à son sexe. »
Les événements se succédèrent, au reste, en Espagne, avec une extrême rapidité; Y influence morale du traité de la quadruple alliance s'y était fait vivement sentir dans un sens favorable à la royauté constitutionnelle. L'infant don Carlos poursuivi comme rebelle selon la rigueur des lois espagnoles, banni, dépouillé de ses biens, avait franchi lès frontières et cherché un refuge en Portugal, auprès de dom Miguel qui, après la prise de sa capitale, s'épuisait en de vains efforts pour soutenir une lutte désormais inutile^
La portée matérielle du traité produisit encore une sensation bien plus grande, lorsqu'on vit le corps d'armée espagnol réuni sous le ministère Zea Bermudez et confié au commandement du général Rodil, entrer tout à coup en Portugal, culbutera la rencontre d'Asseicerra les troupes de dom Miguel et forcer les deux prétendants à s'éloigner du territoire portugais. Don Carlos, exposé à un péril imminent, s'était réfugié à bord du navire anglais le Donegal. Il arriva à Portsmouth le 12 juin 1834, et un grand nombre d'officiers carlistes s'empressèrent de le rejoindre en Angleterre. Cette circonstance, connue du cabinet espagnol, lui avait causé de justes perplexités. Le marquis de Miraflores fut donc chargé d'appeler l'attention du ministère anglais sur le danger que pouvait offrir, pour la sécurité future de l'Espagne, une réunion d'hom-
mes qui gardaient l'espoir et recherchaient les moyens.de tenter contre le gouvernement de ce pays une expédition nouvelle. Le marquis de Miraflores interrogeait également les intentions du cabinet de Londres au sujet de la personne du prétendant; mais il n'obtint pas de réponse, et, comme nous, le dirons plus tard, don Carlos profita, sur ces entrefaites, des facilités qui lui étaient laissées pour quitter précipitamment l'Angleterre, traverser la France et passer avec un étonnant bonheur en Espagne, après le court séjour qu'il fit à Paris chez un banquier français.
Le traité de la quadruple alliance ne devait d'abord se signer qu'à trois : la Grande-Bretagne , l'Espagne et le Portugal . M . de Talleyrand instruit un peu tard de l'imminence de cette triple convention et comprenant aisément le danger qu'il pouvait y avoir pour la monarchie de 1830 à être tenue à l'écart dans une pareille circonstance , employa tout ce qui lui restait encore d'habileté et de forces pour parvenir à se faire admettre en quatrième. II en vint à ces fins auxquelles il tendait avec une ardente et sénile impatience ; l'article IV du traité fut ainsi rédigé : « Dans le cas où la coopération de la France serait jugée nécessaire par les hautes parties contractantes «pour atteindre complètement le but du traité, sa majesté le roi des Français s'engage à faire à cet égard ce qui serait arrêté de
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commun accord entre elle et ses trois augustes alliés. » Le prince de Talleyrand , fier d'avoir pu faire participer la monarchie de 1830 à cette œuvre collective , exagéra ce demi-succès dans ses correspondances avec le roi. Ce fut, du reste , son dernier acte politique , et peu de mois après il quittait Londres avec la volonté absolue de renoncer à son ambassade. Depuis quelque temps l'état de sa santé s'était singulièrement aggravé. Il subissait difficilement certaines influences atmosphériques, et l'hiver de Londres lui préparait toujours de cruelles épreuves. Le prince comprenait d'ailleurs que les affaires de l'Angleterre , en prenant pour ainsi dire une physionomie plus jeune, plus caractérisée, mais aussi plus ardente, commençaient à sortir de ces traditions qu'il aimait, qu'il connaissait à fond, et que la science diplomatique telle qu'il l'avait acquise, telle qu'il la pratiquait, ne trouverait bientôt plus d'applications utiles entre la politique extrême des whigs et les combinaisons ultra-tories que cette politique devait nécessairement amener selon ses prévisions. Avec les hommes du passé, de la vieille école, il se trouvait (et cela se concevait facilement) plus à son aise qu'avec lord Palmerston ou tout autre ministre nouveau. Ce sentiment intime et la fatigue des affaires déterminèrent la résolution du prince de Talleyrand. En passant à Paris, il prit à peine le temps de recommander h. 23
bu roi de former un ministère tiers-parti (on sait que cette combinaison ne put aboutir) et de refuser pour lui-même la présidence de ce cabinet que Louis-Philippe le pressait d'accepter. Il courut chercher du repos sous les ombrages de Valençay, où la duchesse de Dino , fidèle appui de ses vieux jours, lui prodiguait des soins qui charmèrent les dernières années de sa vie. On parlait déjà vaguement d'une correspondance du prince avec l'archevêque de Paris, M. de Quelen, d'entrevues avec l'abbé Dupanloup pendant son court séjour à Paris. M. de Talleyrand prétendait - il mettre ordre à ses affaires spirituelles comme à ses affaires temporelles? soigner l'âme aussi bien que le corps? Les hommes de son intimité disaient qu'il était encore trop tôt pour se livrer à ces heureuses et salutaires inspirations. Toujours est-il que, peu de temps après, le prince de Talleyrand adressait à M. de Rigny la curieuse lettre suivante :
« Monsieur le comte, lorsque la confiance du roi m'appela, il y a quatre ans , à l'ambassade de Londres , la difficulté même de la mission , me fit obéir; je crois l'avoir accomplie utilement pour la France et pour le roi , deux intérêts toujours présents à mon esprit, étroitement confondus dans ma pensée. Dans ces quatre années, la paix générale maintenue a permis à toutes nos relations de
se simpliBer ; noire politique, d'isolée qu'elle était, s'est mêlée à celle des autres nations ; elle a été acceptée, appréciée, honorée par les honnêtes gens de tous les pays. La coopération que nous avons obtenue de l'Angleterre , n'a rien coûté ni à notre indépendance, ni à nos susceptibilités nationales; et tel a été notre respect cour le droit de chacun , telle a été la franchise de nos procédés , que loin d'inspirer de la méBance , c'est notre garantie que l'on réclame aujourd'hui contre cet esprit de propagandisme qui inquiète la vieille Europe. C'est assurément à la haute sagesse du roi, à sa grande habileté, qu'il faut attribuer des résultats aussi satisfaisants. Je ne réclame pour moi-même d'autre mérite que celui d'avoir deviné avant tout la pensée profonde du roi , et de l'avoir annoncée à ceux qui se sont convaincus depuis de la vérité de mes paroles. Mais aujourd'hui que l'Europe connaît et admire le roi ; que par cela même , les principales difficultés sont surmontées; aujourd'hui que l'Angleterre a peut-être un besoin égal au nôtre de notre alliance mutuelle, et que la route qu'elle paraît vouloir suivre doit lui faire préférer un nom à traditions moins anciennes que le mien, aujourd'hui , je crois pouvoir, sans manquer de dévouement au roi et à la France , supplier respectueusement Sa Majesté d'accepter ma démission ; et je vous prie, monsieur le ministre, de la lui présenter.
Mon grand âge , les infirmités qui en sont la suite naturelle ; le repos qu'il conseille , les pensées qu'il suggère, rendent ma démarche bien simple, ne la justifient que trop , et en font même un devoir. Je me confie à l'équitable bonté du roi pour me juger ainsi. » Dans certaines situations politiques, c'est presque mourir que s'éloigner de la scène active. Cela était surtout vrai, pour le prince de Talleyrand. Rentré dans la vie privée, c'est-àdire dans un rôle purement consultatif, il est entièrement mort pour l'histoire. D'autres personnages de son temps avaient, cette même année, naturellement disparu : C'étaient le général Lafayette, le comte Rœderer, l'abbé Sieyès, tous morts pleins de jours et, peut-être, exempts d'illusions. Il est heureux, pour l'ami de Washington, de n'avoir pas assisté à notre second essai de République. 1848, avec ses tentatives socialistes, ne lui eût inspiré qu'un immense dégoût.
Nous avons vu que don Carlos était parvenu à gagner les frontières du nord de l'Espagne. Sa présence en Navarre produisit un effet immense , et le parti carliste , exalté, se donna aussitôt une orga-
nisation militaire , très -sérieuse, sous la direction de chefs habiles et hardis, parmi lesquels allait se faire aisément remarquer par sa capacité hors ligne, un homme que la nature et l'instinct avaient créé général d'armée , le célèbre Zumalacarrégui.
Le cabinet de Madrid ne pouvait pas se le dissimuler : le courage des populations basque et navarraise , leur énergique fanatisme surexcité au nom de l'autel et du trône , les subsides plus ou moins secrètement accordés à don Carlos par les puissances absolues, l'attitude personnelle du prétendant et sa confiance en sa cause , tout se réunissait pour faire de l'insurrection carliste une tentative de la plus haute gravité. Ce danger n'était pas le seul, du reste, qui menaçât en ce moment la royauté constitutionnelle de larfille de Ferdinand VIL En regard du soulèvement des provinces occidentales de l'Espagne , il s'opérait à Madrid même un mouvement d'opinion révolutionnaire favorable au rétablissement de la constitution de 1812, et non moins dangereux que la prise d'armes de don Carlos. Entre ces deux dangers d'origine si diverse, l'un provenant du réveil de l'ancien régime espagnol , l'autre du développement des idées démocratiques, qu'allait faire le gouvernement d'Isabelle? M. Martinez de la Rosa se sentant déjà dépassé par les événements, était prêt à abandonner le pouvoir; les nouvelles des provinces devenaient
chaque jour plus iaquiétantes ; le parti constitutionnel qui se pressait autour de la reine Marie Christine, se divisait en deux fractions. L'une cherchant à terminer la guerre civile par une transaction honorable pour les deux antagonistes, était d'avis qu'il convenait d'entrer en pourparlers avec le prétendant , et de traiter avec lui sur les bases suivantes, qu'il serait, disait -on, disposé à accepter : abdication en faveur de son fils, lequel prendrait alors le nom de Carlos VI; mariage de ce prince avec la jeune Isabelle ; reconnaissance des dettes nationales consolidées jusqu'à la mort de Ferdinand VII ; enfin , amnistie pleine et entière pour tout délit politique antérieur. L'autre fraction du parti ne voyait de salut que dans une intervention anglo-française.* Elle la réclamait, en vertu des articles additionnels 1 et 2, au traité de la quadruple alliance. Ces articles ajoutés, comme disait le préambule, parce que les hautes parties contractantes ayant pris en sérieuse considération les derniers événements de la Péninsule, s'étaient convaincues que l'état des affaires de ce pays exigeait de nouvelles mesures pour atteindre complètement le but qu'elles s'étaient proposé; ces articles étaient ainsi conçus : «Art. 1 er . S. M. le roi des Français s'oblige à prendre sur les frontières de ses Etats les mesures les plus propres à empêcher les insurgés d'Espagne, de recevoir du territoire français
aucune espèce de secours en armes , hommes ou munitions de guerre. ^Art. 2. S. M. le roi de la Grande-Bretagne s'oblige à donner à Sa Majesté Catholique les armes et munitions de guerre dont elle pourrait avoir besoin et, en outre , à aider Sa Majesté Catholique avec une force navale. » Rien de plus clair assurément, que ce texte, et s'il n'y était aucunement question d'intervention en ce qui touchait la France , l'Angleterre s'y engageait seulement à prêter un concours maritime que la présence d'une de ses flottes sur les côtes d'Espagne eût suffisamment caractérisé. Le parti constitutionnel n'hésita pas, cependant, dans sa crainte de voir, après un succès de don Carlos , la prise d'une ville importante, par exemple, les puissances absolutistes reconnaître comme légitime la souveraineté de ce prince, le parti constitutionnel n'hésita pas à adopter ce dernier avis et à demander l'intervention à Paris comme à Londres.
A Paris, le roi était en principe opposé à l'intervention, parce qu'il redoutait les complications européennes qu'elle pourrait entraîner. Quant à son conseil , il n'était pas d'accord dans cette difficile question. Si M. Thiers se montrait très-partisan d'une politique active et assez belliqueuse pour rendre à la France l'attitude qu'elle avait jadis en Europe où, suivant lui, elle n'occupait plus maintenant la position indépendante et digne y
prise autrefois par elle et gardée en face de l'Europe même sous le gouvernement de la restauration, il n'en était pas ainsi de MM. le duc de Broglie et Guizot très -hésitants, très -timorés, redoutant , et avec raison , il faut le dire , les susceptibilités des grandes cours occidentales , faiblement convaincus, d'ailleurs, du succès matériel et très- préoccupés des souvenirs rétrospectifs de la guerre d'Espagne, si fatale à l'empereur Napoléon. On consulta une dernière fois le prince de Talleyrand; il répondit d'une, façon négative. Les discussions ministérielles se succédèrent aux Tuileries, sans produire autre chose qu'une division de plus en plus marquée entre les conseillers de Louis- Philippe, qui lui-même désapprouvait hautement l'intervention directe. Enfin, le duc de Broglie exprima, en la motivant fortement, l'opinion qu'avant de prendre aucun parti décisif , le gouvernement anglais fût consulté. C'était agir, en effet, suivant l'esprit et la lettre du traité de là quadruple alliance. Cet avis fut donc adopté. La démarche faite auprès du cabinet de Londres n'amena, comme Louis -Philippe l'avait prévu, qu'un refus formel d'intervenir directement dans les affaires espagnoles; toutefois, en transmettant cette réponse, le gouvernement anglais indiquait nettement quelle serait sa conduite ultérieure relativement à l'Espagne. Ce qu'il voulait, c'était
une intervention indirecte , une coopération suffisamment dissimulée , mais active. Déjà même , il était entré dans cette voie : Lord Elliot , envoyé dans les provinces basques , avait conclu à Logrono un traité relatif à l'échange des prisonniers , traité auquel il a donné son nom. A cette même époque, l'escadre anglaise commandée par lord John Hay et chargée de surveiller les côtes de Biscaye, opérait l'arrestation de plusieurs bâtiments étrangers, portant à leur bord des secours destinés à l'armée carliste. Le cabinet de Londres avait, en outre, encouragé la formation d'une légion anglaise auxiliaire à la solde de l'Espagne. Ce corps ne tarda pas à s'élever à douze mille hommes ; mais il se trouva composé de recrues , de soldats inaguerris qui apportèrent dans la Péninsule leurs habitudes de déprédation , de négligence , d'indiscipline , et coûtèrent à l'Espagne deux cents millions de réaux sans aucune compensation sérieuse. Le gouvernement de Louis -Philippe , suivant la voie que l'Angleterre lui traçait ainsi , organisa aussitôt au delà des Pyrénées, une légion française forte de sept mille hommes. Les éléments qui devaient la composer en avaient été choisis avec soin. Remarquable par son expérience militaire , la rigidité de sa tenue et une stricte observance de la discipline , la légion française excita l'admiration des habitants , et rendit d'importants services , bien que les conditions
toutes spéciales de cette guerre lui refusassent les moyens d'influer sur les événements d'une manière décisive.
Ce résultat incomplet ne pouvait naturellement pas satisfaire M. Thiers , car il répondait trop imparfaitement à sa pensée d'ambition nationale ; les mécomptes de l'historien -ministre , ses luttes avec la volonté si arrêtée du roi , furent bien près alors de motiver irrévocablement sa démission Çu'il offrit plusieurs fois à Louis -Philippe. Et cependant, jamais son dévouement n'avait été plus nécessaire au gouvernement de 1830 , menacé en ce moment d'une terrible catastrophe.
En étudiant la période historique des dix -huit années de la monarchie de juillet , il est impossible de ne pas faire cette remarque , qu'aussitôt que les tentatives armées , que les combats de la rue commencent à devenir plus rares , les attentats, isolés* ou non, contre la personne royale, se produisent, se multiplient et ne cessent plus qu'avec le règne lui-même. Il semble, en vérité, qu'une vengeance providentielle poursuive l'usurpateur, en dépit de ses qualités privées et de ses fréquentes bonnes intentions. Né de l'anarchie populaire, sorti d'un sanglant désordre , il paraît destiné à être renversé ou à périr de la main du peuple. Singulière destinée , mais aussi , bien frappante leçon !
En pouvait -il être autrement, du reste, dans ce
chaos politique et social où la violente perturbation de juillet avait plongé le pays? lorsque toutes les traditions sont renversées , quand le juste et Tinjuste , le bien et le mal ne sont pour ainsi dire plus que des mots ; quand tout ce qui fait la grandeur des nations est incompris ou méconnu; lorsque la religion est traitée de faiblesse surannée , l'honneur de duperie ; lorsque dans les livres , sur le théâtre , cette grande école du peuple, tout ce qu'il y a de respectable , de sacré, de consolateur, dans la civilisation humaine , est livré aux railleries de la foule, pourquoi s'étonnerait -on que de détestables pensées germassent dans les esprits égarés , dans les cœurs pervertis ? Non , non, il n'est pas permis de s'étonner; à pareille semence il faut pareille moisson.
Cet anniversaire des trois journées de juillet, qui lui avaient donné une couronne, Louis -Philippe, jusque dans les dernières, années de son règne , aimait à le célébrer. Pour tout ce qui l'entourait , elles apportaient un souvenir et des devoirs pénibles ; pour lui , elles avaient un charme secret qu'il cherchait à renfermer dans les profondeurs de sa pensée, mais qu'on pouvait aisément deviner à certains indices extérieurs. Une revue de la garde nationale parisienne complétait d'ailleurs le programme de ces fêtes , et le roi ne redoutait pas encore de se trouver en contact avec cette milice
bourgeoise qui paraissait jusque-là si disposée à soutenir sa politique et son trône.
. Le programme de 1835 ressemblait, soûls ce rapport, à tous ceux qui l'avaient précédé. Seulement, c'était sur la ligne des boulevards , que la revue des gardes nationales de Paris et de la Banlieue devait être passée le 28 juillet. Déjà des bruits de complot avaient circulé , et la police mal faite , mal renseignée, en dépit des efforts souvent peu adroits de M. Gisquet, avait accueilli ces rumeurs, sans en découvrir l'origine. Le roi en était instruit, et du reste, depuis la singulière évasion des prisonniers de Sainte- Pélagie , Louis -Philippe demeurait convaincu que sa police était impuissante à prévenir un attentat dirigé contre sa personne , ce qui ne l'empêcha pas d'insister pour passer la revue, malgré les observations de plusieurs des ministres. Ceux-ci , sans admettre précisément l'idée d'un complot , savaient que des compagnies de la garde nationale devaient, en défilant, crier « vive l'amnistie » et ils redoutaient presque , comme un péril, cette manifestation d'opinion. Nous avons eu trop souvent l'occasion de le dire déjà, pour qu'il soit nécessaire de le répéter ici : le roi était très-brave et son sang-froid allait, dans cette triste journée, être mis à une rude épreuve. Déjà, en effet , on ne pouvait plus douter que quelque trame sinistre ne s'ourdît dans l'ombre et, indépendant
ment des vagues rumeurs que nous avons mentionnées, M. Gisquet avait reçu d'un commissaire de police , la communication suivante , transmise dans la soirée du 27 : « Monsieur le préfet, un honnête fabricant , électeur, père de famille, et qui désire n'être pas nommé, est venu ce soir me trouver à l'Opéra où j'étais pour la surveillance de la répétition du ballet de Y Ile des Pirates. Il m'a dit que des conjurés avaient préparé une nouvelle machine infernale pour attenter demain aux jours du roi, pendant la revue, sur les boulevards; que cette machine était placée à la hauteur de X Ambigu. On croit qu'il s'agit d'un souterrain pratiqué dans quelque cave avancée sur les boulevards et où des tonneaux de poudre ont été introduits. Ces renseignements nous paraissent importants, nous nous empressons de les transmettre à M. le préfet, en ajoutant que demain à sept heures, les conjurés doivent se réunir dans un lieu qui n'est connu que d'eux. » Cette lettre , écrite le 27 juillet , à onze heures et demie du soir, était signée de M. Dyonnet, commissaire du quartier de l'Opéra. Le lendemain , comme le faubourg du Temple se trouvait le plus particulièrement désigné dans tous les rapports de police, comme point dangereux de la promenade militaire du roi, on y répandit un grand nombre d'agents , chargés de surveiller les fenêtres et même de pénétrer au besoin dans les maisons
suspectes. Mais toutes ces précautions furent insuffisantes pour prévenir l'attentat qui menaçait les jours de Louis -Philippe et de ses fils.
La revue, favorisée par un éclatant soleil , était depuis longtemps commencée. Les régiments de l'armée et les légions de la garde nationale se faisant face sur toute la ligne des boulevards , présentaient un admirable coup d'œil d'ensemble ; le roi à cheval , entouré de trois de ses fils , les ducs d'Orléans, de Nemours et .le prince de Joinville, suivi d'un état-major nombreux où on remarquait deux maréchaux, le duc de Trévise et le comte de Lpbau, était arrivé en face de la 8 e légion de la garde nationale sur le boulevard du Temple. Le cortège marchait au pas. Il était, par ordre du préfet de police, devancé, à droite et à gauche de la chaussée, par des agents chargés d'éclairer sa route et de l'arrêter au besoin, si quelque visage suspect eût apparu dans la foule. Tout à coup, à la hauteur du café dit le Jardin Turc, Louis -Philippe portant ses regards sur la gauche , aperçoit une légère fumée partant d'une fenêtre à demi-màsquée par une jalousie. Il comprend instinctivement que cette fumée est celle d'une mèche , et dit en se penchant sur son cheval, au prince de Joinville, très- rapproché de lui: « Joinville, ceci est pour nous ! » Au même instant , une assez forte détonation se fait entendre , des balles sifflent , plusieurs
chevaux s'abattent, des hommes tombent au milieu de l'état-major consterné , et la foule, qui ne pout encore s'expliquer cet affreux désordre, s'enfuit éperdue , dans la contre-allée du boulevard où des gardes nationaux , des femmes, une jeune fille sont tombés en poussant de lamentables cris. Au milieu de l'inexprimable confusion d'une telle scène, le roi pâle , vivement impressionné, a cependant conservé tout son sang-froid. Il fait un geste exprimant qu'il est sain et sauf. Les troupes et la garde nationale l'acclament. Et lui, songeant aussitôt aux angoisses possibles de la reine qui l'attend sur la place Vendôme , à l'hôtel de la chancellerie , fait aussitôt partir un officier de l'état-major civique , M. Horace Vernet , pour porter à Marie- Amélie la nouvelle que ni lui ni ses enfants n'ont été atteints par le plomb révolutionnaire.
Les victimes n'étaient déjà que trop nombreuses, hélas ! et si le roi , si les princes avaient été miraculeusement préservés au milieu de cette destruction habilement préméditée, le maréchal Mortier, le général Lâchasse de Vérigny, le colonel de gendarmerie Raffé, le capitaine de Villate, M. Rieussec, lieutenant-colonel de la 8 e légion, étaient, outre quatre gardes nationaux, un vieillard et deux femmes du peuple , tombés mortellement frappés. On comptait en tout douze morts et vingt-huit blessés. Unique et sanglant résultat d'une tentative
d'autant plus odieuse, qu'elle n'avait pas reculé, pour arriver à son but , devant le massacre de tant de gens dont la perte était inutile , dont la mort devait rester étrangère aux calculs de la politique. Au moment où la détonation faisait lever les yeux vers cette fenêtre à demi close , qui laissait échapper une fumée épaisse , on avait aperçu , suspendu à une corde, et se laissant glisser jusqu'au toit plat situé un peu au-dessous de lui, un homme pâle , ensanglanté , qui , s'élançant par la fenêtre ouverte d'une mansarde placée sur son passage , avait pénétré dans la maison voisine, et s'était précipité dans l'escalier de cette maison pour gagner la cour; il y fut arrêté par les agents plus prompts que lui, car ses blessures ralentissaient sa course; cet homme , c'était l'assassin. On le conduisit aussitôt dans la chambre qu'il venait de quitter , et on procéda à un premier interrogatoire, en présence de la machine dont les débris (l'explosion l'avait mise en pièces) pouvaient encore indiquer toute la puissance meurtrière. Elle était composée de vingtcinq canons de fusil, disposés en éventail, sur deux traverses en bois soutenues par quatre pieds solidement reliés entre eux. Plusieurs de ces fusils, beaucoup trop chargés, avaient éclaté et blessé l'assassin. Interrogé sur son nom et ses antécédents , ce dernier déclara d'abord s'appeler Gérard, nom d'emprunt sous lequel il était connu dans la maison
qu'il habitait depuis quelque mois seulement, et où il se faisait passer pour un ouvrier mécanicien* Mais la police , toujours active et ingénieuse après coup, ne tarda pas à obtenir des renseignements complets sur son individualité. On sut qu'il se nommait Joseph Fieschi, et qu'il était né dans le canton de Vico, près de Bastia, le 3 décembre 1790. Incorporé dans la légion corse , au service du gouvernement napolitain, sous le règne du roi Murât, Fieschi avait fait la campagne de Russie. Puis, licencié en 1814, et condamné pour vol deux ans plus tard , à la peine de dix années de réclusion, il était parvenu, après la révolution de juillet, à se faire passer pour une victime des réactions politiques et à obtenir une pension. Plus tard, cet homme avait été employé par M. Baude, à surveiller des sociétés secrètes et, véritable bravo à la solde de tous les partis , c'était cette fois au profit du désordre, qu'il venait d'accomplir sa sanglante besogne. Deux complices l'avaient aidé dans la perpétration du crime , dont ils lui avaient inspiré la pensée ; l'un nommé Morey, vieillard de soixante-deux ans, type frappant du vieux jacobinisme; austère, entêté dans sa foi républicaine , prêt à tout sacrifier au triomphe de ses idées politiques; l'autre nommé Pépin, petit commerçant parisien, cherchant à se donner de l'importance en s'affiliant à une société secrète, haineux, jaloux de toute supériorité , souii. 24
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haitëlht i'ânarchlfe ; âfiii d'ëii pfBfHei* pbtir gtaiidir $â situâtîbil , en iiit mot bhëf de section dans là Société 'des broïtà de ïkomïAie dont Morey. àirisi cjtië fieëchi, ëiâient membres. î)ëux siltial ternes , Boifeâti et Bëscher; dtivriërs affiliés à là même société politique , avaient stiperficiellemëiit trempé dans ce coiriplot i Mcfréy en était l'àmè comme Fieschi eii était le bras.
PrévldenliélJëtnènt aré&chéâ liii danger hntnëlisë, Lbiiis- Philippe était trdp habile pour ne pas tirbt tBÙt Ife parti possible de la sitt&tibn itolitelle qiiè l'indlgnatidn publique lriî faisait dans l'opinion. îl atelit ordonné qiië les funérailles deis tibtifties eussent tiii rétiiai'quâble caractère de grandeur et de dëttll. Le résultat dépassa son attente. Rien de plus ëiftbuvaiit, que ce fuiièbré spectafcîë de quatorze ëorblllards, traversant lentement tout l'espace compris entré l'église Saint -Paul, près la place de la Bastille, ott lès coi"ps avaient été déposés, et î'îïôtel dès îiitàlldes où la céréitioiiië réligieiisë devait avoir liëti. Le peuple parisien fiit singulièrement iiiipresslbtiiië par fcfelligubre et saisissant appareil. Jamais les résolutions n' avaient encore produit à ses yëui tine scëilë de cette nature. Sut tous les points du parëouris le cortège fut accueilli j)ar des dëtfcbhgiratidiië tjdl traduîsàiëiit très- - clairéibent la rë^iilsibii popillaîrë potir cette hécatombe pollti^Uë. Partout l'émotion des masses fut profonde.
La cérëmbnie funèbre eut lieu le 5 août , et dès la veille * le foi avait fait porter à la chambre des Députés une série de projets de lois sur les cours d'assises, le jury et la presse périodique, Ces lois répressives étaient, désormais, dans la pensée royale, complètement adoptée par le ministère, indispensables à la sécurité gouvernementale; il fallait que le chef de l'État, que le pouvoir luimême fussent suffisamment garantie 5 il importait de teortir de l'ornière arnarchique dans laquelle on avait mainteilu depuis cinq années , la royauté de juillet. Louis -Philippe avait fait précéder la présentation à la chambre de ces projets de lois par Une proclamation adressée au peuple français , et c|ui commençait ainsi : « Français l la garde nationale et l'armée sont en deuil ; des familles françaises ont été désolées \ un affreux spectacle a déchiré mon cœur. Un vieux guerrier, un vieil ariii épargné par le feu de cent batailles , est tombé â mes côtés > sous les coups que me destinaient des assassins ; ils n'ont pas craint , polir tn'dtteittdre, d'immoler la gloire , l'honfteur, le patriotisme des citoyens paisibles, des fehtfhes, des eiifànts, et Paris a vu verser le Sang des meilleurs Français , aux mêmes lieux et le mêhie joui» où il coulait il y a cinq ans pour le fflaintieh des lois dii pays... Là douleur publique , qui répond à la mienne , est à là fois un hommage offert à de nobles victimes, et
le témoignage éclatant de l'union de la France et de son roi. Mon gouvernement connaît ses devoirs, il les remplira. »
Le projet de loi sur les cours d'assises , avait été inspiré par les incidents récents du procès d'avril. Il avait pour but de donner au garde des sceaux le pouvoir de multiplier ces cours autant qu'il en serait besoin , aux procureurs généraux celui de simplifier les formalités de mise en jugement , et enfin au président de la cour, la faculté de faire retirer les accusés qui troubleraient l'ordre , et de prononcer le jugement en leur absence. La loi sur le jury modifiait les dispositions du code , relatives à cette institution si imparfaite en lui donnant le vote secret , et en diminuant de huit à sept voix la majorité exigée pour la condamnation. La loi sur la presse, la plus importante des trois et celle qui devait nécessairement agir le plus directement sur l'esprit des masses, déployait une rigueur nécessaire, sans doute, mais qui prouvait que l'ordonnance de juillet 1830, relative aux journaux ou écrits périodiques n'était pas après tout, si coupable qu'on avait bien voulu le dire. 11 était même facile de retrouver entre les deux un air de parenté , que les feuilles légitimistes firent remarquer avec raison. Il est certain , et on ne saurait trop le répéter, que dans les sociétés humaines, il n'y a, il ne peut y avoir qu'une seule manière de gouverner, quelle
que soit, d'ailleurs , la formule gouvernementale que l'on applique. Sort- on volontairement ou par force de ces conditions indispensables de toute autorité sérieusement pratique? on est aussitôt obligé d'y rentrer, et l'on prend pour cela le meilleur prétexte possible : c'est ce qui arrivait en cette circonstance au gouvernement de juillet ; c'est ce qui arrivera toujours à tous les gouvernements, fruits de la pensée humaine.
Cette loi sur la presse , tout en punissant l'offense à la personne du roi d'une amende de 1 à 50,000 fr. , appliquait la même peine à toute attaque contre le principe du gouvernement , commise par voie de publication, définition assez vague, assez obscure, pour pouvoir effrayer les journalistes , et leur faire pousser des cris de détresse , d'autant mieux que la loi interdisait formellement l'organisation de souscriptions en faveur des feuilles condamnées par les tribunaux. La censure était rétablie pour les dessins, gravures ou lithographies; elle l'était également pour les pièces de théâtre , et nul ne pourrait désormais ouvrir une salle de spectacle , sans avoir obtenu l'autorisation formelle du gouvernement.
Dès que la discussion s'engagea sur ces projets de loi , il fut aisé de comprendre que les ministres, en cherchant à frapper un grand coup n'avaient pas frappé trop fort ; qu'ils étaient en parfaite com-
munion de pensée avec les chambres, et que le zèle de ces dernières dépasserait m£mç l'espoir du roi. On put s'en convaincre tout d'abord, par l'attitude des commissions où une opposition faible , presque honteusç , se produisit à peine. Celle désignée pour examiner le projet de loi sur la liberté de la presse , alla même au delà des intentions du gouvernement en augmentant le taux du cautioi}nement exigé pour les feuilles périodiques et en l'élevant à la somme de 100,0p0 fr., avec obligation de le verser en numéraire. MM. Hébert, Parent et Sauzet avaient été nommée rapporteurs de ces trois lois sur les cours d' assises, le jury et la presse : « Messieurs, disait M. Hébert, toute innoyation législative, surtout en matière criminelle, serait dangereuse si elle n'était l'expression d'un besoin vivement senti par la société ; rpais le législateur manquerait à sa mission s'il ne s'empressait de répondre à ce besoin , dès qu'il en a reconnu l'existence. Dans un temps où les partis n'admettent plus de pouvoir que celui de la force et de la violence, une loi destinée à les comprimer eût peutêtre obtenu l'assentiment public , alors même qu'il eût fait exception aux règles communes de juridiction et de pénalité. |L,e projet que vous avez confié à notre examen n'appelle point vos méditations sur les avantages ou les inconvénients d'une épreuve aussi grave. Loiii de là , il vous offre la consolante