U« SÉRIE. — II
S58 mSTOIRE DE MON TEMPS. [1656
Reine. Tout dépendait désormais de Ténergie du ministère.
Il se montra fort énergique et préparé aux circonstances; il ne permit pas que la déclaration des Cortès votée par une minorité factieuse fui présentée à la Reine parce qu'elle était entachée d'illégalité et, d'un autre côté, en présence des démonstrations hostiles de la milice, il mit sous les armes une force imposante espérant ainsi prévenir la lutte. Cependant dès le soir du 1 4 juillet, cette lutte s'eugagea, la milice ayant lait ieu sur la troupe.
Alors les généraux Concha, Dulce, Serrano^ Ros dé Olano, Messina, sous la direction suprême d'O'Donnell^ attaquèrent l'insurrection sur tous les points. Une partie du peuple s'était jointe à la milice et le combatdura jusqu'au 16 juillet. Mais pai lout les troupes furent victorieuses et cette bataille de deux jours signalée par la mort du fameux torero Pucheta amena la défaite complète des exaltés de Madrid. Avaient-ils compté sur Tintervention et le concours d'Ëspartero? Dans ce cas ils se seraient bien grossièrement trompés. Le duc de la Victoire ne se montra point au congrès et, quoique colonel du régiment de cavalerie de la milice nationale, il ne parut pas davantage dans les rues de Madrid.
A la nouvelle du changement de ministère une
insuriection formidable éclata également à Barce-
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lone. Sur ce point la lutte fut encore bien plu8 vive que dans la capitale. Elle dura quatre jours^ du 18 au 22 juillet, malgré l'énergie du général Zapatero qui finit cependant par en triompher. A Saragosse une junte révolutionnaire s'était formée et à sa tête s était placé le générai Antonio Faicon, chef militaire de la proTince. Elle paraissait compter aussi sur le concours d'Espartero dont elle invoquait le nom. Le générai Duice sortit de Madrid à la lête d'un petit corps d'armée et entra à Saragosse sans avoir brûlé une cai*touche. Les victoires du gouvernement à Madrid et à Barcelone avaient facilité ce dénouement pacifique de 1 insurrection aragonaise.
Des deux principes mis en présence par la révolution le principe modéré l'avait donc emporté. En Espagne, quels que puissent être d'ailleurs les incidents révolutionnaires , cela finit toujours ainsi. L'Espagne foncièrement monarchique et reli* gîeuse en revient constamment^ en dépit de toutes les excitations, aux traditions conservatrices.
Resté maître de la situation^ 0*Donnell, bien secondé par les hommes dont il s était entouré, allait faire entrer le gouvernement dans une voie nouvelle et plus favorable, non-seulement à Tordre matériel et à la sécurité politique, mais aussi au développement régulier des théories constitutionnelles. Des absetubiées ordinaires allaient rem-
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placer ces cortès constituantes incapables de rien créer de rationnel et de définitif et dont l'existence était devenue impopulaire. Des modifications dans le sens pratique à la constitution qui n'avait pas
été promulguée et la réorganisation de la luiliee nationale devaient également contribuer à rendre au gouvernement plus de force et de stabilité, au pays plus de prospérité^ de dignité et de grandeur.
L'année 1857^ et Tannée qui la suivit, sans produire en Europe de grandes révolutions ou de grandes guerres, préparèrent toutes deux comme on va le voir, et ^râce à certains faits d'une haute importance iiistorique , des conflits d'une gravité extrême, tout en soulevant des questions qui de longtemps ne devaient pas être résolues.
Ainsi ce fut en 1 857 que les contestations entre les grandes puissances allemandes et le Danemail au sujet des duchés de Schleswig et de llolstein , contestations que le canon de 1848 avait pour un temps écartées, se renouvelèrent avec une vivacité très- caractéristique, indiquant clairement qu'il pouvait ultérieurement en sortir quelque grosse guerre à laquelle assisleraieni ou prendraient part les puissances voisines de l'Allemagne, et, dibons-le, il semblait alors plus probable que ces
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puissantes limitrophes, une surtout, ne resteraient pas rarme au bras en présence d*un conflit qui ne tendait à rien moins qu'à doubler Finfluence matérielle de la Confédération germanique, en lui laissant prendre sur la Baltique des établissements maritimes d*une haute importance.
L'année 1857 vit aussi l'interruption des rela-* tions diplomatiques de TAutriehe avec la Sardaigne, prélude très-significatif du terrible conflit qui ne devait pas tarder à éclater entre ces deux États. Le refroidissement datait du congrès de Paris, et des tentatives intéressées faites au nom du Piémont par son plénipotentiaire, H. de Cavour, en faveur des libertés de T Italie :
« Remplis de confiance dans les sentiments de justice des gouvernements de France et d'Angleterre et dans l'amitié qu'ils professent pour le Piémont, les plénipotentiaires sardes, disait- il alors, n ont pas cessé d espérer depuis 1 ouverture des conférences que le congrès de Paris ne se sépai'erait pas sans avoir pris en considération sérieuse la condition de lltalie et pourvu aux moyens d'y porter remède, en rétablissant l'équilibre politique troublé par l'occupation d'une grande partie des provinces de la pé- •niïisule par ks troupes étrangères. Assurés du concours de leurs alliés, ils répugnent à croire qu'une autre puissance, après avoir monti:é un
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intérêt si vif et si généreux pour le sort des chrétiens d'Orient^ appartenant à la race slave et à la race grecque^ refuse de s'occuper de peuples de race latine encore plus malheurtux , aUendu qu'en raison du degré de civilisation avancée qu'ils ont atteint^ ces peuples sentent plus vive* ment les conséquences d'un mauvais gouvernement^ et cependant taïalgré le bon vouloir de la France et de l'Angleterre, malgré leurs bienveillants efforts, la persistance de l'Autriche à demander que les discussions du congrès demeurassent étroitement circonscrites dans la sphère de questions qui avait été tracée avant sa réunion, a été cause que cette assemblée, vers laquelle sont tournés les regards de toute l'Europe, va se séparer, non-seulement sans qu'il ait été apporté le moindre adoucissement aux maux de l ltalie, mais encore sans que Ton ait fait luire au delà des Alpes un seul rayon d'espérance dans l'avenir, propre à calmer les esprits et à leur faire supporter le présent avec résignation.
« Appelée par les souverains de petits États
de l'Italie impuissants à contenir le mécontentement de leurs sujets, l'Autriche occupe militairement la majeure partie de la vallée du Pô et de l!Italie centrale, et son influence se fait sentir d'une manière irrésistible dans les pa^â mêmes où elle n'a pas de soldats. S'appuyant d'un côté sur
Ferrare et Bologne, ses troupes s'étendent jusqu'à Anoône^ le long de l' Adriatique^ devenue presque un lac autrichien, et de l'autre côté, maîtresse de Plaisance, que contrairement à l'esprit, sinon à la lettre du traité de Vienne, elle travaille à transformer en place forte du premier ordre, elle tient garnison à Parme, et elle se dispose à déployer ses forces sur toute l*étendue de la frontière sarde, depuis le P6 jusqu'à la cime des Apenmns.
a Les faits qui viennent d'être exposés suffisent pour faire apprécier les périls de la position dans laquelle se trouve placé le gouvernement du roi de Sardaigne. Agité au dedans par les passions révolutionnaires, provoqué autour de lui par un système de compression violente et par l'occupation étrangère , menacé par l'extensiou de la puissance de l'Autriche, il peut d'un instant à l'autre être contraint par une nécessité inévitable d'adopter des mesures extrêmes dont il est impossible de calculer les conséquences »
La pensée ambitieuse du Piémont était renfermée tout entière dans cette dernière phrase» L'Autriche, qui eut connaissance de la note adressée par M. de Cavour au comte Walewski et à lord Clarendon, et développant ce véritable acte d'accusation contre son attitude forcée en Italie, l'Autriche devait être singulièrement blessée de ces sourdes attaques de la puissance écrasée à Novare
et qu'elle aurait pu si facilement alors faire disparaître de la carte de TEurope. Ses ressentiments devinrent plus vifs encore à la suite des débats parlementaires qui eurent lieu au sein des Chambres piémon taises , où des interpellatiuns furent adressées à M. de Cavour par plusieurs députés d*opinion8 diverses. Ce fut précisément à propos d'une de ces interpellations que le chef du cabinet piémontais donna lecture de la note mentionnée plus haut, et la rendit ainsi publique tout en ajoutant qu il n'avait pas prétendu dire que le Piémont fût sur le point de rompre avec rAutriche^ mais seulement que la politique des deux États différait essentiellement^ partant de deux principes opposés. Le langage tenu par M. de Cavour aux chambres piémontaises, et les arrière-pensées du gouvernement sarde ainsi dévoilées , produisirent d'abord un sensible refroidibsement entre 1 Autriche et le Piémont^ refroidissement qui ne devait pas tarder à devenir une rupture complète.
En France, Tannée 1857 vit à ses débuts se produire un horrible crime : le 3 janvier^ l*archevêque de Paris, Mgr Sibour, tombait mortellement frappé par un prêtre interdit nommé Verger. C'était à Saint-Ëtienne-du-Mont, et pendant une cérémonie destinée à célébrer le nouveau dogme de Timmaculée Conception, que ce misérable prêtre avait commis ce déplorable attentat.
Le dogme solennellement admis et préconisé par le Saint-Père dans une cérémonie à laquelle assistaient plus de deux cents prélats, et qui avait donné lieu sur certains points de TOuest et du Midi de la France, notamment en Bretagne, à de grandes démonstrations de joie pieuse^ devait^ en cette circonstance, servir tout au moins de prétexte à Tacte odieux qui faisait tomber ainsi un prélat sur les marches mêmes de Tautel. Verger^ mû par des sentiments de haine contre le clergé de Paris, dont le digne chef avait dû reconnaître son indignité, assouvit sur le respectable archevêque la vengeance qu'il voulait exercer , en criant « pas de déesses 1 » Ce sentiment haineux et le désir poussé jusqu*à la folie de faire parler de lui, paraissent avoir été les mobiles de cette détestable action, qui produisit dans Paris une sensation douloureuse. Ainsi deux des hommes occupant le siège archiépiscopal étaient morts successivement de mort violente , Tun frappé sur les barricades de juin^ Mgr Atlre^ Tautre égorgé dans le temple par un fanatique, ÎMgr Sibour.
C'était ce dernier prélat qui, par une singulière coïncidence, et comme distinction spéciale, remplissait près de Pie ÏX une des principales fonctions de rÉglise durant rotlict; solennel célébré dans la basilique de Saint-Pierre, pour la procla* * mation du dogme de riiamaculée Conception, dé-
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cision pontificale, et mesure de haute appréciation catholique dont nous n'avons poiut d'ailleurs à nous occuper ici. Vingt évêques français avaient accompagné à Rome l'archevêque de Paris.
Du 24 mai au 15 juillet 1857^ le maréchal Randon dut combattre en Algérie le soulèvement des trihus Kabyles. 11 les soumit après une série de brillants combats auxquels Fopinion publique prêta moins d'attention qu'aux faits de guerre de la campagne de Crimée, quoique en réalité Us fussent plus utiles, puisqu'ils avaient pour but de consolider entre les mains de la France laposbcssion du territoire glorieusement conquis, et de rassurer en même temps des intérêts matériels d'une haute importance. La population européenne de notre colonie d* Afrique était alors, d'à* près les relevés olficielâ, de 167 670 âmes.
Mais ce furent surtout, ainsi qu'on va le voir, les elïorts occultes, les manœuvres suuterraines des sociétés secrètes, qui contribuèrent à donner à l'année 1857 une physionomie spéciale en préparant pour l'avenir des événements d une exceptionnelle gravité.
Déjà bit'ii des tentatives avaient été dirigées contre la personne de Napoléon 111 par les adeptes de la jmme Italie, qui avaient d'abord trouvé des auxiliaires en France pour leur œuvre meurtrière. I^jous avons parlé de ces premiers complots du 7 juin et
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du 5 juillet 1853, où des émissaires des sociétés secrètes avaient à 1 Hippodrome et à i'OpérarComique, cherché à envelopper et à frapper TEmpereur, puiâ étaient venus les attentats de Pianori et de Bellemaie, la découverte d une machine infernale sur le chemin de 1er du nord (c'était uiia boîle contenant une forte charge de fulminate de mercure et disposée sur les rails pour faire sauter le wagon impérial). Enfin le 13 juin 1857, trois Italiens nommés Paolo Tibaldi, Giuseppe Bortolotti et Paolo Grilli, avaient été arrêtés à Paris au moment où^ passant des théories à Taction, ils allaient à leur tour chercher à frapper TEmpereur. On trouva chez Tibaldi seize pistolets charges^ cinq poignards, d^ munitions de tout genre et des traces écrites de la coopération de Mazzini à l'œuvre qui devait s'accomplir. M. Ledru-Rollin, l'ancien membre du gouvernement provisoire de 1848, fut même compromis par les aveux de Bortolotti qui, après avoir déclaré, ainsi que Grilli^ qu*ils avaient reçu mille francs pour assassiner l'Empereur, ajouta que M. Ledru-Rollin avait conféré avec Bfazzini de la tentative projetée et avait avancé Pargent destiné à la rétribuer.
• G*est ce qui fit que MM. Mazzini, Ledru-Rollin, Massarenti et Campunella, lurent, dans ce procès, condamnés par contumace. Tibaldi s'était refusé à faire aucun aveu. Il fut dq)orté, et ses deux com-
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piices se virent condamnés à quinze ans de détention.
Cependant à cette même ujioque, de fréquents voyages étaient effectués de Londres à Birmingham^ par un autre Italien nommé Felîce Orsini, qui s'y rencontrait avec un compatriote du nom de Pieri.
Orsini était né dans les Romagnes en 1819. Dès 1 âge de vingt-deux ans, il s'était affilié aux sociétés secrètes suivant les traces politiques de son père^ qui, conspîrateur'incorrigible^ après avoir été emprisonné pour ses actes révolutionnaires, avait trouvé lamortdans cette insurrection des Romagnes dirigée, en 1831, contre le gouvernement pontifical, et à laquelle avaient pris part Louis-Napoléon Bonaparte et son frère a!né qui y succomba.
Felice Orsini, condamné lui-même aux présides en 1 845, avait été rendu à la liberté par une amnistie de Pie IX, après avoir passé quelques mois à la forteresse de Gvità-Castellana; puis il avait pris paria une insurrection dans les Abruzzes fomentée par Mazzini, et lorsque, à la suite des bouleversements européens de t848, la République fut proclamée à Rome, il avait été élu membre de T Assemblée constituante romaine, C était, en effet, en dehors de ses opinions exaltées et de Texagération pour ainsi dire maladive de son patriotisme, un homme d'une capacité réelle et d'une éducation distinguée. Des désordres démagogiques a^ant éclaté à Ancône, il fut
même chaîné de les réprimer et s'acquitta de cette
fâche plus en homme de gouvernement qu'en révolutionnaire; eniin^ lors de l'intervention francise en Italie^ et après avoir contribué à la défense de Venise sous le célèbre Manin, il avait ete embarqué pour l'Angleterre par les autorités piémontaises qui redoutaient en lui de nouvelles et compromettantes menées politiques.
A Londres ^ où se trouvait Hazzini devenu le grand-prêtre de la démagogie italienne et la personnification vivante des sociétés secrètes, il eut le malheur de se mettre une fois de plus en rapports avec lui. Mazzini l'envoya en Suisse au mois de mars 1854, pour quelque machination nouvelle, mais, poursuivi par les autorités helvétiques, il dut se cacher à Zurich sous le nom de Georflces Herwagb, jusqu'à ce qu'il put se diriger sur Milan.
De Milan il se reudità Vienne par Venise et Trieste et de Vienne il gagna Hermanstadt où ses démarches auprès des agents de Kossuth le firent surveiller, puis arrêter par la police autrichienne. Ramené à Vienne et reconnu pour un Italien que ses antécédents pouvaient rendre dangereux^ il fut en- Toyé à Mantoue pour y être jugé par la cour spéciale de justice et renfermé dans la citadelle de San Giorgio.
Là se passa la scène la plus romanesque de sa romanesque existence ; une attitude habilement
étudiée de prisounier jovial, pacifique et indifférent,
lui avait concilié, pour ainsi dire, la confiante sympathie de ses geôliers. Un jour une femme dévouée lui fit passer une lîme dans un pain , et lui, de son côté, tressant une corde avec du linge qu'il parvenait à dérober aux yeux de sea gardiens, il put, dans la nuit du 29 mars 1855, déranger un des barreaux de sa fenêtre, qu'il avait scié à l'avance, attacher la corde qu'il avait fabriquée à Tun de ceux qui restaient, passer à travers i ouverture, et eniin, se fiant à la Providence, se suspendre intrépidement sur Tabîme et descendre ainsi dans les fossés de la forteresse.
Le roman et le théâtre ont quelquefois représenté des scènes de ce genre, mais, eu cette circonstance, la réalité dépassa tout ce que les fictions les plus émouvantes ont jamais pu inventer et produire : le malheureux descendait ainsi le long des hautes et froides murailles de la forteresse, se soutenant à l'aide de sa corde improvisée, quand tout à coup, au moment 01^, parvenu à Textrémité de cette corde, dunl il croyait avoir exactement calculé la longueur sur Télévation des murs de sa prison, et voulant se laisser glisser sur le sol, il sentit qu'il tombait dans le vide d'une hauteur beaucoup plus considérable que celle qu*il avait supposée. Cette sensation fut si terrible que ses cheveux blanchirent soudainement. Il s'en fallait de vingt pieds que la corde fût
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assez longue^ et le prisonnier, en tombant dans ie fossé de la citadelle, se blessa grièvement au pied
et anx genoux, ' Vainement, il essaya de se traîner hors de ce fossé, les forces lui manquèrent, et le jour allait paraître ramenant avec lui la captivité, lorsque des chasseurs parurept dans le crépuscule, insouciants et joyeux, et se rendant à quelque partie de plaisir. Us allaient passer sur le rebord du fossé; Orsini les implora et ils eurent compassion de ce malheureux ; ils réunirent leurs efforts pour le sortir du lieu où il était, et, après l'avoir hissé hors du fossé, ne voulurent pas que la besogne charitable qu*ils avaient entreprise fût faite à demi. Bravant les rigueurs autrichiennes, ils facilitèrent donc sa fuite et lui indiquèrent même un asile chez des amis politiques, d'où il passade nouveau à Londres, dès quli fut remis de ses blessures. Là, il parvint à se créer quelques ressources en publiant Thistoire (nous allions dire le roman) de sa vie, et en la racontant dans ses lectures publiques comme les aiment les Anglais.
Le compatriote, du nom de Pieri, qu'il allait visiter à Birmingham, était comme on en pouvait juger à première xne^ un personnage grossier et vulgaire, bon tout au plus à devenir un comparee dans quelque drame politique. Né en 1 808 à San Stephano, près de Luci^ues, ayant des antécédents
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douteux, l'orcé de quitter Florence qu'il habitait^ épousant à Lyon une femme qu'il ne tardait pas à abandonner avec ses deux enfants, prenant part, en 1848, à tous les désordres dont Paris fut le théfttre, passant ensuite en Italie et y commandant un corps franc ; enfin^ après être rentré en France, expulsé par les soins de la police» et allant habiter Birmingham où il vivait assez largement bans qu on pût connaître ses ressources.
Quel intérêt pouvait donc réunir un homme comme Orsini, nature ardente mais distiuguée^ à une individualité obscure et vulgaire comme celle de Pieri? Évidemmeul quelque sninhre intrigue pour laquelle on n avait guère le choix des complices.
Cependant à la suite de ces voyages à Birmingham, un nommé Bernard, ancien chef de clubs français, devenu professeur de langues en Angleterre, était mis par Pieri en rapport avec Felice Orsitti en même temps qu un nouvel Italien du nom de Gomez^ ancien soldat de notre légion étrangère, homme de la plus contestable moralité.
Un jour, en octobre 1857, Orsini et Bernard rencontrant Gomez dans une rue de Londres Finvitèrent à venir le lendemain causer avec Orsini dans son logement de Graflon Street. Gomez s'y rendit: a Le Prophète, lui dit Orsini (et c est le surnom que Mazzini avait reçu de ses compatriotes émigrés
à Londres)) le pi o[)hète dépense inutilement ses forces; ses entreprises n'aboutissent qu'à taire fusiller de braves gens en pure perte, tandis que moi j'ai iurmé un plan qui doit produire un soulèvement général de 1 Italie sans compromettre la vie de tant d*hommes utiles. Voulez-vous vous associer à ce plan? » Gomez s'y en-^agea facilement^ et voici quel était le projet d'Orsini :
11 avait, ea parcourant la Belgique, remarqué dans un musée une sorte de bombes destinées à être jetées à la main, et fabriquées en 1854 pour un attentat contre la vie de Napoléon 111. Son imagination surexcitée à la vue de cet engin de destruction l'avait immédiate aient conduit à supposer et à espérer qu avec quelques perfectionnements apportés dans la fabrication de cet instrument de mort, on pourrait utilement l'employer comme machine infernale destinée à irapper l'Empereur.
Il chargea aussitôt un tourneur de lui faire, d'après ses indications^ un modèle en bois de ces terribles projectiles ; seulement il comprenait que sa qualité d étranger pourrait lui rendre très-ditTicile la recherche d'un fabricant qui consentît à lui prêter son concours, et il s'entendit avec Bernard pour chercher un inormédiaire anglais. L'intermédiaire se trouva : c était un nommé Thomas Allsop, ardent chartiste vl [jaiLisan fanatique des doctrines de Robert Owen, dont li était rintime ami.
II* Etmm, — n. IS
274 HISTOIRB DE MON TEMPS. [i857
Ailsop connaissait à Birmingham un ingénieur mécanicien^ du nom de Taylor^ auquel Bernard^ sous la dictée d Orsini écrivit, a la date du 16 octobre 1 857^ pour lui demander de fabriquer « une boule en fer fondu de la meilleure et de la phie dure qualité et de la dimension exacte du modèle ; les trous devant être faits de la même largeur et dans la même direction, » selon Tindication minutieusement détaillée de Tinstrument de mort.
Allsop se chargea de faire parvenir cette note à Taylor, qui fabriqua^ suivant les instructions données dix demi-bombes devant^ en se vissant hermétiquement, en former cinq entières.
11 fut alors convenu entre Orsini, Allsop et Bernard, qu'Orsini entrerait en France par la Belgique ; que les bombes dévissées seraient transportées à Pftris par un homme qui n'en soupçonnerait pas l'usage, et que ce même homme conduirait pour Orsini un cheval dont celui-ci pensait avoir besoin. Ce cheval, qu'on acheta en Belgique à un officier du régiment belge des guides, devait être habitué au feu et ne s*effrayer d'aucune explosion.
Pieri et Gomez s'étaient engagés à suivre Orsini en France et à l'assister dans sa tâche meurtrière. Mais ce n'était pas assez de deux complices, d'autant plus que l'énergie et même la ûdélité de Gomez étaient très-problématiques. Un autre réfugié italien, nommé Cariotti, fit savoir qu U connaissait
iJiyiiizeo
1857] LIYKE HUITIÈME. 275
un compatriote qui, dans sa profonde mipère, chargé d'une femme et d'un enfant^ accepterait probablement toutes les oflî^s qui lut seraient
faites.
Ce compatriote s'appelait de Rudio^ il était né en 4833 d'une famille noble. Son grand-père avait été préfet a Bellune, sous Napoléon 1". Son père avait épousé la fille du comte de Domini^ gouverneur au U i chien de Bell une après la chute de l'Empire et ce mariage dont trois enfants étaient issus^ Favait brouillé avec sa famille. Rudîo> l'un des trois enfants^ était entré par la protection d*un oncle à Fécole des Cadets, puis lorsque éclatèrent les événements de 1848 avait tout abandonné pour se jeter^ à peine âgé de seize ans, dans le parti révolutionnaire. Il dut s'enfuir en Suisse à Tissue du siège de Rome et plus lard, en 1851, parti pour TAmérique, où il se rendait en désespoir de cause, il fit naufrage sur l(;s côtes d'Espagne, gagna la (erre à la nage^ vint à Barcelone, puis à Marseille et passa de Ih en Angleterre, oiî il vécut misérablement en donnant des leçons d'italien et d'allemand. Il avait épousé une jeune fille de seize ans, nommée Élise Booth et en avait eu un enfant. Le malheureux de Rudio était une proie facile et désignée d'avance pour une tentative du genre de celle qui se préparait dans l'ombre, Carlotti lui fit des ouvertures vagues à ce sujet et l'engagaà écrire
à Orsiniy ce qu'il fit. Hais Orsini était déjà parti
pour la Bt'Iiiique avec un passe-port au nom de Thomas Allsop et ce fut Piéri qui répondit à de Rudio en l'affiliant au complot. Le 8 janvier 4858 Bernard lui apportait un passe -port au nom de da Sylva^ un billet de chemin de fer et 14 scheilingBii Il devait partir pour Paris et se rendre rue du Mont- iiiabor n*" 1 0, ciiez un Anglais nommé Allsop et se tenir à sa disposition, « ce personnage, lui dit Bernard, vous le connaissez très-probablement et si, par hasard, il y avait quelqu'un chez lui lorsque vous vous y présenterez vous n'aurez pas Tair de le reconnaître, j»
Pieri et Gomez étaient partis pour la France deux jours auparavant. Le 6 janvier 1 858, ils abordaient à Calais et se rendaient à Lille. De Lille où il laissait Gomez, Pieri allait passer un jour à Bruxelles, et revenait ensuite prendre sou complice pour se diriger avec lui sur Paris. Le 1() janvier les quatre conjurés s'y trouvaient donc réunis.
Mais il fallait égalementy faire parvenir les engins de destruction dont ce personnel du complot devait se servir pour airxver au but qu*ou avait rêvé.
Bernard fréquentait à Londres un établissement public appelé le Café-Suisse, dont le propriétaire nommé Georgi avait un frère qui devait trèsprochainement faire un voyage à Bruxelles. Bernard pria ce dernier de se charger de porter en Belgique
des appareils à u^iiz d'une nouvelle invention et qui devaient être expédiés à un Anglais nommé Allsop. C'étaient les bombes dévissées. Joseph Georgî se chargea de la commission, et une fois arrivé à Bruxelles remit à son tour et sur les indications de Bernard;, le fatal paqnet à un garçon de café nommé Casimir Zeighers qui devait conduire à Paris le cheval acheté par Orsini.
En même temps, comme des pistolets revolvers pouvaient être nécessaires, et dans tous les cas, ne devaient pas être inutiles lors de raccomplissement de l'attentat, Bernard qui fut vraiment Tâme de ce complot, adressait à un sieur Outrequîn qu'il connaissait à Paris, une boîte renfermant deuxrevoivers et lui écrivait : « Mon cher monsieur Outrequin^ vous recevrez mardi, 277 rue Saint-Denis, un colis contenant deux échantillons d'armes de luxe du meilleur fabricant ; le prix est de i 50 francs sur lesquels vous aurez une remise qu'il faudrait fixer vous-même suivant les habitudes du commerce. Il ne faut pas se défaire des échantillons, car j'ai lieu de croire que je pourrai les coUoquer à TÂnglais que je vous ai recommandé.... » Quelques jours auparavantOrsini avait en effet remis àM. Outrequin un billet de Bernard ainsi .conçu : « Le porteur de cette lettre est un de mes bons amis anglais qui va passer quelques semaines à Paris pour y tuer le temps et dépenser quelques livres
S78 mSTOIRE DE MON TEMPS. [1858
Sterling. C'est un homme de goûts sérieux et qui n*aime pas à être dupé, bien qu'il soit tout à fait autre chose que mesquin ou même économe.
Rendez-iui le service de lui donner des avis pour
les divers achats qu il voudrait laiie Viendrez-
vous bientôt nous voir au Café^uisse à Londres ? je désire vivement que vos affaires vous y appellent. Nous passerons encore quelques joyeuses soirées ensemble et vous apprendrezenûnàparleri anglais. M. Thomas AUsop, mon auii^ entend parfaitement notre langue et la parle comme un Français. »
Ainsi les précautions les plus minutieuses avaient été prises par les conjurés et Texistence de Napoléon III n'avait jamais été aussi sérieusement menacée.
Le 12 décembre 1857, Orsini était arrive à Paris» et après être descendu à l'hôtel de Lille et d'Albion^ rue Saint-^Honoré, où son cheval avait été conduit par Zeighers et où le paquet de bombes lui avait été remis par cet homme, il était venu se fixer rue du Mont-Thabor n° 10 dans un appartement meublé situé au rez-de-chaussée. Là^ jusqu'au jour de Tattentat, il mena la vie d'un gentleman angjais^ montant quotidiennement à cheval et se rendant au bois de Boulogne lorsqu'il pensait pouvoir y rencontrer l'Empereur dont il cherchait à bien
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connaître les habitudes et les heures de promeiiade«
Ses trois complices arrivèrent à leur tour et se mirent immédiatemeat eu communication avec lui. Pieri et de Rudio se logèrent rue Montmartre, hôtel de France et Champagne, Gomez^ hôtel de Saxe-(k)bourg^ rue Saint-Honoré. Ce dernier se faisait passer piiur le domestique d'Orsini ; les deux autres jouaient le rôle de commis voyageurs.
Les ciiiq bombes dévissées avaient été apportées rue du Mont-Thabor par le faux Âllsop. Ces engins de destruction consistaient, suivant la description qui en fut officiellement donnée par les trois experts commis par k justice^ « en un cylindre creux en fonte commune et très-cassante, composé de deux parties réunies par un pas de vis praticpié dans l'épaisseur des [parois. Sa hauteur totale était de neuf centimètres cinq millimètres; son diamètre> en largeur de sept centimètres trois millimètres. La partie inférieure était armée de vingt-cinq cheminées garnies de capsules traversant toute l'épaisseur (les parois et disposées de manière à l'aire converger le leu des capsules sur la charge placée dans rintérieur. Les parois avaient une épaisseur inégale, plus grande dans la partie inférieure, où elle s élevait jusqu'à trois centimètres, beaucoup moindre dans la partie supérieure où elle s abais-
sait jusqu à cinq millimètres; de telle sorte que le projectile devait se retourner sur lui-même dans sa chute et relombfîr du côté le plus lourd sur les capsules destinées à provoquer Texplosion. Â la partie supérieure, il existait un trou pratiqué pour introduire la charge et iiermétiquement fermé par une vis de deux centimètres d'épaisseur. La capacité intérieure étail de cent vingt centimètres cubes. »
La substance dont la cavité des bombes devait
être remplie c était le fulminate de mercure dont la force de projection est cinquante fois^ au moins^ plus cuasidérable que celle de la poudre ordinaire. Leur chargement était extrêmement difficile et dangereux , car le moindre choc ou même le moindre frottement pouvait produire une explosion terrible. Le fulminate avait été fabriqué à Londres par Bernard qui b était procuré chez un droguiste les ingrédients nécessaires pour le produire^ c'està-dire Talcool pur, Tacide nitrique et le mercure. Orsini a dit dans son interrogatoire : a Je voulais apporter en France les bombes chargées^ mais j'ai
réfléchi qu il valait nnuii v tout bonnement maintenir le fulminate à Tétat humide et je 1 ai apporté de Londres en Belgique et de Belgique à Paris, dans un sac de nuit, entouré de papier et de linge que j*Uuniectais de temps en temps. Ainsi mouillé^ il devait peser près de deux livres anglaises. J'ai chargé
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moi-même les bombes dans ma chambre rue du Mont-Thabor; il ma fallu faire sécher la poudre devant le feu, montre et thermomètre à la main; si une étincelle avait volé dessus, jaurais sauté en Tair avec toute la maison. »
A partir du jour où il se fut installé a Paris le faux Allsop chercha à se tenir au courant des habitudes de l'Empereur, des heures auxquelles il sortait^ des promenades qu'il faisait d'ordinaire et des lieux qu'il fréquentait. Dans la journée du 14 janvier 1858 il apprit que Napoléon 111 assisterait le soir à la représentation de l'Opéra. Son parti fut pris aussit*>t : il se rendit à l'hôtel qu'habitaient de Rudio et Pieri^ et^ les trouvant sortis, leur fit dire qu^ils eussent à venir lui parler rue du Mont-Thabor dès qu'ils seraient rentrés. Ils se rendirent à cet appel. Gomez était déjà près d'Orsini. Après leur avoir expliqué qu'il s'agissait d'utiliser les bombes le soir même en les lançant sur la voiture d/s TEmpereur qui allait assister à la représentation de rOpéra, Orsini leur remit à chacun une bombe et en garda deux pour lui. Il était environ buît heures du soir lorsqu'ils sortirent de sa maison pour se rendre à l'Opéra. Ils traversèrent la place Vendème et gagnèrent les boulevards en suivant la rue de la Paix. Orsini, dv lUidio et Gomez marchaient ensemble. Pieri se tenait un peu en arrière ^ ce qui inspira même a Orsini la
pensée que ce complice n'agissait pas avec fi anchi&G et cherchait à déserter. Cependant il le& dépassa en arrivant à la hauteur de la rue Le Peletier au coin de iac^uelle le petit groupe des conjurés 8 arrêta quelques minutes.
Ce fut alors que , par une de ces circonstances favorables que ménage quelquefois la destinée^ un oiBeier de paix nommé Hébert se trouva^ au coin des rues Le Peletier et Rossini en présence de Pieri qu un rapide coup d œil lui fit aussitôt reconnaître pour un Italien expulsé de France en 1 852 et signalé depuis quatre jours par une dépêche de M. Adolphe Barrot^ ministre de France à Bruxelles^ cornuie ayant dû arriver à Paiis le 9 janvier avec un compatriote dans Fintention de commettre quelque attentat contre la personne de l'Empereur. M. Hébert^ frappé par ses souvenirs^ n'avait pas hésité un instant à arrêter Pieri.
Orsini et ses deux autres complices virent alors, au moment où ils entraient dana la rue Le Péletier, Pieri revenir vers eux accompagné d'un monsieur qu'ils ne cûnuaissaieot pas. Pieri en passant auprès d eux fit un signe de Ymil qui voulait indiquer qu*il était arrêté ; mais ils ne comprirent pas ce signe et, continuant leur route, vinrent se placer devant la façade de l'Opéra, du enté de Feutrée réservée. La façade, suivant i usage, était splendidement illuminée. Une foule de curieux garnissait
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les trottoirs de la rue. Dans la salle il n y avait pas une place vide. C'était une représentation au bénélice du chanteur Massol, et Mme Ristori devait contribuer à son éclat en jouant le rôle de Marie Stuart dans lequel elle excellait. Un acte de Guilloume ieil et un acte de Gustave III i omplétaient le spectacle. L'acte de GuiUmme Tell venait de finir au moment où les voitures de la cour débouchaient dans la rue Le Peletier.
Orsini et ses deux acolytes n'avaient pas attendu plus d'un quart d'heure lorsque l'escorte impériale 86 montra à l'entrée de la rue. Il avait recommandé à Rudio de lancer sa bombe lorsqu'il entendrait une première détonation. Gomez devait d'abord jeter la sienne, et Pieri, que Ton croyait alors dans la foule ^ allait sans doute compléter Tœuvre de destruction en lançant son projectile en même temps qu' Orsini i'erait éclater les dernières bombes. 11 est certain que si les choses s'étaient passées de la sorte, TEmpereur et tout le groupe qui Tentourait auraient été atteints et, pour ainsi dire^ enveloppés parle feu de ces engins terribles.
Le cortège impérial se composait de t rois voitures; les deux premières renfermaient un chambellan et des officiers de la maison ; elles passèrent rapidement et entrèrent sous la voûte où se trouve rentrée particulière qui conduit à la loge de 1 Empereur. Venait ensuite la voiture dans laquelle se
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trouvaient Napoléon lil, l'Impératrice et le général Roguet ; elle était précédée et suivie d'une escorte de lanciers de la garde impériale. L'allure trèsvive de l'attelage fut un instant ralentie lorsque la voiture dut entrer dans le passage voûté, et alors une explosion terrible se fit entendre.
La première bombe venait d'être lancée par Gomez, sur Tordre d'Orsini. Klle éclata entre les derniers cavaliers qui précédaient l'équipage et Téquipage luî-méme. L'explosion fut si violente qu elle éteignit tous les becs de gaz^ plongeant ainsi cette portion de la rue dans une obscurité complète. Les deux chevaux de la voiture impériale avaient été frappés, et, dans le paroxysme de la douleur, entraînant la voiture au delà de l'entrée du passage, s étaient abattus sur le trottoir.
A quelques secondes d'intervalle, une nouvelle bombe, lancée par Rudio, éclata, renversant quelques cavaliers de leBCorte et un garde de Paris, atteignant plusieurs personnes dans la foule , où des cris de ten eur se faisaient entendre, et brisant avec grand bruit les vitrages du péristyle de TOpéra.
Presqu au même instant une troisième explosion achevait de répandre l'épouvante dans les masses de curieux cherchant à fuir de tous côtés au milieu des chevaux de Tescorte qui se cabraient et emportaient leurs cavaliers, scène de désordre et d'efTroi impossible à décrire.
A la première explosion, au milieu de la surprise et du trouble de la foule ^ tous les hommes
appai'tenanl à la police qui , depuis le complot de rOpéra-Comique, deyaient toujours être groupés aux abords des théâtres où TEmpereur se rendait, s'étaient précipités vers la voiture à laquelle les chevaux en tombant et en se débattant imprimaient de violentes secousses. Le comte Bacciocchi, que les premières voitures avaient déposé sous le péristyle, MM. Alphonse Royer et Gustave Vaëz, alors directeurs de r Opéra, et le commissaire de police Lanet s^étaient également élancés pour ouvrir la portière et arracher le plus vile possible au danger qui les menaçait, TEmpereur et 1 Impératrice. Tous deux avaient été épargnés, car une petite écorchure au visage, produite par un éclat du verre de la glace, était la seule blessure que l'Empereur eût reçue et ne présentait d'ailleurs aucun caractère sérieux. Le général Roguet, seul, avait reçu au-dessous de Toreille une blessure dont le sang s'échappait avec abondance. On entraîna l'Empereur et rimpératrice dans un petit salon d'attente qui précédait rescaiier de leur loge et dont on referma vivement la porte. Le commissaire de police Lanet avait le visage couvert de sang, et la blessure qu4i avait reçue était assez grave. Au dehors, la rue ressemblait à un champ de bataille, et on le comprendra facilement lorsqu'on saura que cent cin-
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quaute-six pei^uues avaieut été atteiates plus ou moins grièvement par les éclats des bombes. Partout on voyait de larges taches de sang; on entendait les gémissements des femmes blessées^ on relevait les soldats de l'escorte, frappés, ainsi que plusieurs chevaux qui jonchaient le sol. Si la cinquième bombe et celle de Pieri avaient été lancées^ le désastre, nous le répétons, aurait été complet et sans doute eût enveloppé l'Ëmpereur et son entourage.
L'Impératrice en sortant de voiture avait paru plus indignée qu'effrayée de cette tentative homicide. Apres un instant de vive émotion, en présence de ce sang qui coulait et de ces victimes qui tombaient, elle reprit toute son énergie. Elle voulait sortir de nouveau pour s'informer des suites de l'événement et consoler les malheureux blessés, disant à l'Empereur: a Louis, allons leur taire voir que nous ne sommes pas des lâches comme eux. » On arrêta ce généreux élan^ et toutes les personnes qui entouraient 1 Empereur se réunirent pour Tempécher de retourner sur le lieu de l'attentat. 11 donna des ordres pour que Ton prît des mesures de sûreté et qu'on prodiguât des soins aux victimes; puis il monta, en soutenant rimpératricci l'escalier qui conduisait à la loge impériale.
On savait déjà dans la salle la cause des détonations, que Ton avait d'abord attribuée à une ex-
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plosion de gaz. Aussi, lorsque l'Empereur et Tlmpératrice parurent dans leur loge , furent-'ils accueillis par des applaudissements. La police , pendant ce temps, faisait son œuvre au dehors. On transportait d' urgence les blcï^sés aux hôpitaux Lariboisière el Dubois; on constatait le nombre et la position sociale des victimes parmi lesquelles se trouvaient vingt et une femmes et onze enfants. . Les lanciers de Tescorte avaient été atteints au noiiil)ie de treize et on comptait quarante-deux blessés parmi les gardes de Paris et les agents de police.
Par une singularité remarquable les plaies^ si nombreuses d'ailleurs, produites par Texplosion des bombes ne présentaient, à part quelques-unes où le coup avait fait balle, que des déchirures trèsrestreintes. Le force d*expansion du iulmînate de mercure, avait éparpillé outre mesure les morceaux de la fonte qui formait le corps du projectile. La plupart des pei*sonnes atteintes soulï'i aient peu dans le premier moment; elles se croyaient à Tabri de tout danger sérieux en voyant les petites dimensions de la plaie. Mais de jour en jour cette plaie devenait plus sensible et des accidents, quelquefois mortels, ne tardaient pas à se produire.
Cependant après avoir enlevé les mourants et les blessés, après avoir écarté les cadavres des chevaux mutilés, on avait fait évacuer les rues
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Rossioi^ Le Peletier ainsi que le passage de l'Opéra. L*enquête commençait; tout indiquait que les projectiles avaient élé lances des derniers rangs de la foule stationnant en face du péristyle du côté de l'entrée particulière. Un garçon d'hotel venait de ramasser sur le trottoir de la rue Rossini et près d'une traînée de sang, un petit sac renfermant un . corps assez lourd et que son premier mouvement avait été de rqeter sur la voie. Cette enveloppe qu'il s'était (lécidé à ouvrir renfermait la dernière bombe qu'Orsini blessé dès les premières explosions n'avait pas eu la force de lancer dans la rue et qu'il avait abandonnée en se retirant. Quelques instants après un sergent de ville ramassait au coin de la rue Lalitle un revolver à six coups chargé et amorcé. Ces deux objets étaient apportés à rOpéia.
D'un autre côte Pieri arrêté, comme nous Tavons dit, par l'officier de paix Hébert, et consigné dans un poste avait été trouvé porteur d'un couleaupoignard, d'un revolver^ d'un objet cylindrique dont on ne connaissait pas d'abord la nature et qui n'était autre qu'une bombe, et d'une somme assez importante en or et en billets de la banque d'Angleterre. La capluie de cet houinie était évidemment pour la police un incident des plus favorables et devait l'amener à découvrir tous les conjurés.
Une autre circonstance vint seconder ses eilbrts :
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au milieu de. la coniusiou générale causée par Texplosion des bornbes, un homme était entré ehez le restaurateur Broggi, rue LePeletier, et s'yétaitassis ou pour mieui dire affaissé dans un trouble étrange, pleurant comme un enfant, disant, lorsq»*on l'interrogeait, quilavait perdu son maître dans la foule et qu'il le croyait blessé, attitude et paroles qu*une circonstance de ce genre moti^ait suffisamment pour qu'elles n'eussent dabord éveillé aucun soupçon. Mais plus tard, lorsque l'Empereur et rimpératrice euienl quille le théâtre, des agents de police ayant pénétré chez le restaurateur Broggî, et voyant cet homme assis à la même place et conservantlaméme attitudeils s'approchèrent de lui et l'interrogèrent. Gomez (car c'était lui) répondit qu'il s'appelait Sv\riney, et était au service d'un Anglais, son compatriote. Mais le trouble qu'il montra, Taccent italien très-prouoncédonl il n'avait pu se défaire, un revolver à cinq coups qui lui appartenait et venait d'être trouvé dans la salle du restaurateur, sans que personne vint le réclamer, tous ces indices le firent arrêter. Jl fit alors connaître qu'il habitait i'hotel de Saxe-Cobourg dans la rue SaintrHonoré, et que son maître se nommait AUsop On se rendit aussitôt à l'hôtel de Saxe-Cobourg, et l'on procéda à une perquisition qui n'amena aucune découverte importante; mais là on apprit que le prétendu Swiney avait élé amené à i hôtel
U* SÉBIE. — IL 19
par leeonciergede la maison n** 1 0 delarue duMont-
Thabor, et que ce concierge Tavait présente comme étant au service d'un Anglais^ iocataired'un appartement dans cette maison. La police se rendit immédiatement rue du Mont-Thabor; désormais elle était certaine d'être sur les véritables traces des auteurs de l'attentat.
Rue du Mont-Thabor^ on trouva le faux AUsop^ couché et atteint à la tête d*une blessure qui avait produit une perte de sang considérable, mais qui, d*ailleurs^ ne présentait aucune gravité réelle. On l'interrogea; il se dit Anglais, et montra son passeport visé pour Paris^ le 28 novembre précédent^ par le consul général de France. La perquisition faite à son domicile y ût trouve;: une somme de plus de 8000 francs en bank-notes anglaises. Le cheval dont il se servait fut ensuite découvert dans une écurie dépendante de la maison, et bientôt on parvint à retrouver un homme qui disait avoir secouru un étranger blessé sortant de la pharmacie Vautrin, située rue Laffitte^et lui avoir donné le bras jusqu'à une station de voitures. Cet homme reconnut dans le faux Allsop l'étranger auquel il avait prêté assistance , et pour se rendre du péristyle de TOpéra à la pharmacie que nous venons de mentionner^ il fallait passer à l'endroit où l'on avait ramassé la bombe et le revolver. Ce pistolet luimême sortant des ateliers de l'armurier Devisme
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fut reconnu pai* lui pour avoir été vendu au pi etendu Allsop.
Pieri, au moment de son arrestation, avait désigné l'hôtel de France et Champagne, rue Montmartre, comme celui dans lequel il était descendu avec un ami; cet ami était Rudio. On trouva ce dernier couché dans la chambre qu'ils occupaient en commun. Kudio exhiba son passe-port au nom de da Sylva ; mais, indépendamment des autres indices, le voisinage de Pîerî était assez compromettant pour achever de prouver à la police qu elle était bien sur la trace des vraiscoupables. On découvrit surlelivre de l'hôtel que Piéri y était arrivé dans le principe avec un nommé Swiney, et que ce dernier avait été remplacé ensuite par da Sylva. Swiney lui-même, c'est-à-dire Gomez, elîrayé de la situation dans laquelle il se trouvait, entra d'ailleurs promptement dans la voie des aveux et l'on sut que les faux noms d' Allsop,de daSy Ivaet de Swiney cachaienten réalité trois Italiens, Orsîni, deRudio^ Gomez, et que Pieri était leur complice. L'instruction qui commença aussitôt prouva, en dévoilant les faits mentionnés plus haut, que le nommé Bernard avait été en quelque sorte lame du complot dont lesquatre Italiensavaient été le bras. Le i 2 février 4 858 la chambre des mises en accusation renvoyait devant la coui* d'assises de la Seine, Pieri, de Rudio, Gomez^ Orsini et bemard.
Le 2o iéviûer, les accusés comparurent devant
le jury et le procès commença. On comprit dès le début la distance énorme qui séparait Orsini de ses complices; sa personnalité distinguée frappait tout d'abord les regards^ non moins que la singularité du contraste de sa barbe très -noire et de ses cheveux, devenus presque blancs dans la circonstance que nous avons racontée.
Après avoir exposé, en remontant dans le passé, les actes et les aspirations de sa Jeunesse^ qui n*avaient eu qu'un but ; la délivrance de sa patrie du joug de l'étranger; après avoir raconté comment il avait été nommé membre de la Convention romaine et quelles déceptions amères lui avait apportées rintervention française de 1849, bientôt suivie de la prise de Rome, il ajouta : u Je suis allé ensuite en Piémont; notre irritation contre les Français avait cessé, et nousécrivions toujours à Rome, dans toutes les cunspiratiuns qui se sont établies, d'épargner la garnison française. Si les papiers saisis par le gouvernement pontifical existent, on peut les retrouver et on verra si je mens. J'ai toujours conspiré contrerAutricheJamaisquecontrerAutriche. Enl853,jesuis tombé dans les mains des Autiicixiens en Hongrie; ils m*ont ju£^é, ils m*ont condamné et j 'allais être pendu quand j'aitrouvéleuioj en de leur échapper. C'est alors que je suis venu en Anglelerrei toujours avec cette pensée, avec cette manie, si vous voulez^ d'être utile à ma patrie, de la délivrer, et
de n'exposer que moi. J'étais convaincu qu'il est
inutile d'exposer à faire fusiller des dix, des \ingt hommes comme le fait inutilement depuis long* temps Mazzini.J*ai touIu prendre les voies légales; je me suis adressé à des pairs d'Angleterre; j'ai proposé une pétition au gouvernement pour le principe de iiun-iiitervention et pour faire cesser l'occupation françaiseet autrichienne. Leurssympathies m'étaient déjà acquises quand la révolte de Tlnde a éclaté, et vous comprenez que cette question a pris en Angleterre le pas sur la question italienne; c'est naturel.
« En examinant les conditiuus politiques de tous les gouvernements de l'Europe^ je me suis arrêté à cette idée qu'il n'yavaitquHm homme en position de faire cesser cette occupationde mon pays par l'étrani£^er, que cet homme était Napoléon III, qui e^t tout* puissant en Europe. Mais tout son passé me donnait la conviction qu'il ne voudrait pas faire ce qu'il pouvait seul faire, j'avoue donc franchement que je l'ai considéré commeun obstacle; et alors je me suis dit qu'il fallait le faire disparaître. Je voulais , je Tai dit, agir seul; mais j'ai reconnu que c'était impossible. Alorsy autour de moi, il s'est trouvé des hommes qui ont connu mes projets et qui s'y sont associés ; arrêtés^ ils m'ont dénoncé. Quand je me suis vu trahi par eux, j'ai eu quelque sentiment de vengeance contre eux, et je les ai accusés; mais aujourd'hui je regrette toute circonstance qui pourrait
aggraver la position de mes coaccusés; je rétracte tout ce que j'ai pu diie contre eux^ et j'offre ma personne en sacrifice à mon pays; je me confie messieurs, à la sagesse, à Tesprit de justice de mes juges, à la probité des jurés qui sauront dégager ce que j'ai fait de toutes circonstances étrangères et fausses^ déclarées par mes coaccusés; déclarations faites sous l'influence de la peur, et messieurs les jurés savent que la peur est une mauvaise conseillère. Permettez^oi de revenir sur les déclarations (-[ue j'ai faites concernant AUsop et Bernard. Quanda AUsop il a fait faire les bombes sur ma demande, mais comme étant des objets qui pouvaient servir à des expériences de gaz. Comme AUsop m'avait connu en Italie, qu'U connaissait mon passé poli tique, il a pu soupçonner le but réel dans lequel je demandais ces bombes; mais je ne
lui ai rien confié. Quant à Bernard, je ne lui ai rien confié non plus; vous voyez qu'il n'a rien dit, en effet, à mes coaccusés; voilà ce que j'avais à dire ici: et je proteste vouloir garder le silence sur mes coaccusés présents et sur les absents. »
M. le premier président Delangle, qui présidait les assises, dut alors faire remarquer à ûrsini que ces déclarations, qui avaient pour but de couvrir ses complices, étaient en contradiction formeUe avec ses réponses du 9 février précédent, époque de son second iulerrogatoire; il avait dit alors^ en
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effet, que dans un premier moment de générosité exagérée il avait cru devoir assumer sur lui toute la responsabilité de l'attentat, mais qu'il s'était aperçu que ses coaccusés n étaient pas dignes de ce sacrifice et que désonnais il trouvait juste que chacun gardât la part qm lui appartenait, et il avait ajouté : « Nous ne nous sommes pas décidés de suite à mettre notre projet à exécution ; nous y avons réfléchi pendant plusieurs moisj pendant lesquels nous en avons parlé à Allsop et à Simon Bernard. » Ainsi la complicité de ces deux derniers était positive.
Les interrogatoires des quatre accusés reproduisirent tous les détails que nous avons donnés. Les témoins furent ensuite entendus et, parmi eux, M. Joseph Taylor^ ingénieur à Birmingham^ qui reconnut loyalement avoir reçu, le 16 octobre^ de M. Smith, fondeur, et pour le compte d'un M. Allsop^ Tordre de construire six modèles de bombes. Il avait livré les bombes à M. Allsop, sans savoir à quel usage elles étaient destinées; il avait seulement pensé que c'étaient des modèles de machines de guerre. Ce fut le seul Anglais qui vint à Paris pour témoigner dans cette ténébreuse affaire.
M. Chaix-d'£st-Ange, récemment appelé aux fonctions de procureur général, avait été chargé de soutenir l'accusation. MM. Jules Favre, Nogent-
Saint-Laurent, Nicolet et Mathieu devaient plaider pour Orsini, Pieri^ Gomez et de Budio.
Le 1 1 février, Felice Orsini, en se réveillant dans sa cellule à la prison de Mazas demanda tout ce qui lui était nécessaire pour écrire à 1 Empereur et rédigea d'un seul trait cette curieuse lettre que^ dans son éloquente plaidoirie, M. Jules Favre a appelée son testament politique.
<c Les dépositions que j'ai faites contre moimême dans ce procès politique intenté à l'occasion de Tattentat du 14 janvier^ sont suffisantes pour m'envoyer à la mort et je la subirai sans demander grâce, tant parce que je ne m'humilierai jamais devant celui qui a tué la liberté naissante de ma inalliciireuse patrie, que parce que, dans la situation où je me trouve^ la mort est pour moi un bienfait.
■ft Près de la lin de ma carrière, je veux néanmoins tenter un dernier effort pour venir en aide à ritalie, dont 1 indépendance m a t'ait jusqu'à ce jour braver tous les périls, aller au-devant de tous les sacrifices. Elle fait Tobjet constant de toutes mes affections, et c'est cette dernière pensée que je veux déposer dans les paroles que j'adresse à Votre Majesté.
« Pour maintenir l'équilibre actuel de l Ëurope il faut rendre Tltalie indépendante ou resserrer les chaînes sous lesquelles TAutriche la tient en escla-
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vage. Demandé-je pour sa délivrance que le sang des Français soit répandu pour les Italiens? Non, je ne vais pas jusque-là. L'Italie demande que la France nMntervienne pas contre elle; elle demande que la France ne permette pas a i Allemagne d appuyer l'Autriche dans les luttes qui vont^ peut-être bientftt s'engager. Or, c'est précisément ce que Votre . Majesté peut l'aire si elle le veut. De cette volonté dépendent le bien-être ou les malheurs de ma patrie, la vie ou la mort d'une nation à qui 1 Europe , / est^ en grande partie^ redevable de sa civilisation.
<c Telle est la prière que^ de mon cachot, j'ose adresser à Voire Majesté, ne désespérant pas que ma faible voix soit entendue. J'adjure Votre Majesté de rendre à ma patrie Tindépendance que ses enfants ont perdue en 1 849^ par lataute même des Français.
«f Que Votre Majesté se rappelle que les Italiens, au milieu desquels était mon père, versèrent avec joie leur sang pour Napoléon le Grand, partout où il lui plut de les conduire; qu'elle se rappelle qu'ils lui furent fidèles jusqu'à sa chute; qu elle se rappelle que tant que l'Italie ne sera pas indépendante , la tranquillité de l'Europe et celle de Votre Majesté ne seront qu'une chimère. Que Votre Majesté ne repousse pas le vœu suprême d un patriote sur les marches de l'échafaud; qu'elle délivre ma patrie, et les bénédictions de vingt-cinq millions de citoyens la suivront dans la postérité. »
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Nous avons reproduit en entier cette lettre célèbre^ parce que Teffet qu'elle produisit fut considé^ rable. Lorsque, à un an d'intervalle^ on voit NapoiéoQ IH souscrire, tout à coup, aux vœux qu'elle renfermait et même , par une intervention directe dans les afTaires d Italie, faireplusqu ellene demandait, l'esprit demeure très-frappé de la coïncidence.
Le {»t)cè8 suivit son cours. M. Jules Favre, dans sa remarquable plaidoirie, présenta aux jurés, sous son véritable jour la [] lysionomie politique d'Orsini, qui le plaçait tellement au-dcbsus de ses complices et démontrait si bien que les instincts auxquels il avait aveufj;lément obéi n'étaient point d*ailleurs des instiJH ts vulgaires. Mais l'attentat" grandissait naturellement de la taille même de son auteur. La réponse du jury aux questions qui lui étaient déférées fut af&rmativepour cent quarante-buit et négative pour vingt-cinq, car ces questions étaient au nombre considérable de cent soixante-treize. Les vingt-cinq réponses négatives avaient trait à raccusation de complot contre un membre de la famille impériale (l'Impératrice). Le verdict déclara la culpabilité des quatre accusés; mais des circonstances atténuautes furent admises en faveur de Gomez. En conséquence, Felice Orsini , Giuseppe- Antonio Pieri et Carlo de Rudio furent condamnés à la peine des parricides; Antonio Gomez aux travaux forcés à perpétuité.
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Tous^ à rexception de Gomez, se pourvurent en cassation ; mais, sur les conclusions du procureur général Dupin, le pourvoi fut rejeté. Alors lUidio, ce jeune homme jeté notoirement dans la conjuration par une afl&^use misère^ ce triste complice pour lequel venaient plaider d'une façon touchante une jeune femme et un petit enfant, Rudio parvint à intéresser Flmpératrice à son sort^et obtint grâce pour sa vie.
Le 13 mars 1858 voyait s'accomplir la dernière scène de ce drame sanglant : Orsini et Pieri parurent sur Téchafaud pieds nus et recouverts du voile noir des parricides, témoignant tous deux par la diversité de leur attitude^ de la diversité de leurs instincts; Pieri, a^^ité, bruyant et cherchant à simuler un stoïcisme que sa vanité lui conseillait^ maïs que repoussait sa nature. Orsini, calme, fier, impassible devant la mort. Après la lecture de Tarrêt^ Pieri, qui devait être exécuté le premier, s*avança vers la planche fatale en faisant entendre, d'une voix qu'il cherchait vainement à raffermir, le refrain du chant des Girondins. Orsini demeura, jiisqu au dernier moment, silencieux et froid, mais alors il s*écria d une voix vibrante : ic Vive Tltalie 1 vive la France ! »
Ce cri exprimait sa dernière pensée, et cette pensée suprême devait, un an après, recevoir son accomplissement.
mSTOIRB DB MON TElfPS. [1858
L'émotion produite dans ies hautes sphères gouvernementales par l'attentat du 14 janvier fut immense. Le péril si grand auquel le chef de rÉlat venait * d*éehapper apparut à la réfleiion plus grand, plus redoutable encore qu'il n'avait semblé l'être dans le premier moment de la surprise.
Pourles masses populaires, un attentat qui ne réussit pas est pour ainsi dire comme non avenu^ eût-il fait de nombreuses victimes. Le peuple n'apprécie que les résultats. Mais les gouvernements se placent à un autre point de vue et^ tout en constatant l'effet, ne manquent pas de rechercher la cause , et surtout de calculer les conséquences d'une réussite. C'est ce qui arriva en cette circonstance. L'émotion si vive ressentie par tous les hommes qui entouraient l'Empereur se traduisit promptement par des faits.
On pensa que la législation existante, quelque service qu'elle pût rendre pour la protection du chef de l'État et contre des complots plus ou moins audacieux^ n'était pas encore assez sévère; que certains hommes chargés de l'appliquer n'avaient peut-être pas non plus la main assez ferme. Enfin que certaines grandes mesures de précaution devaient être adoptées en vue d'éventualités redoutables.
Ce fui'eat ces tendances du gouvernemeut effrayé de la hardiesse des conspirateurs qui, produisirent : 1 la loi dite de sûreté générale^ qui mettait aux mains administratives un pouvoir sur les personnes, presque illimité en certains cas; 2" la création de quatre grands commandements conQés à des maréchaux de France et divisant le territoire en quatre grandes zones militaires ; mesure qui pouvait alors paraître utile ^ mais dont les effets pratiques, dans une éventualité donnée, onL depuis lors semblé contestables à beaucoup d'esprits prévoyants.
Des changements de personnes accompagnèrent ces mesures nouvelles. M. Billault^ ministre de l'intérieur, fut remplacé par le général Espinasse» aide de camp de TEmpereur^ et ce choix d*un ministre militaire indiqua trè»- clairement quel ordre d'idées dominait alors dans les conseils du gouvernement. On voulait, avant tout ^ intimider les partis. M. de Morny, dans l allocution qu'il adressa à r£mpereur au nom du Corps législatif à propos de Tattentat, encouragea nettement cette politique. L inquiétude et la déliauce^ très-motivées d'ailleurs par Taudace de la tentative^ semblaient inspirer en ce moment toutes les résolutions du pouvoir.
Quelques semaines après lattentat, M. Pietri, nommé sénateur, fut également remplacé à la prélecture de police par M. Boitlelle^ préfet de T Yonne.
On sait combien il est important qu'une entente
absolue existe entre le préfet de police et le ministre de rintéreur. M. Boittelle^ alors peu connu à Pari%^avait été désigné à l'attention du général Espinasse parce que tous deux avaient fait partie de la même promotion àFÉcoIe militaire de SainVCyr. De plus et par une singulière coïncidence, le nouveau préfet de police avait servi comme sous-lieutenant dans le même régiment de lanciers que le comte de Morny avec lequel il avait eu de la sorte Foccasion naturelle de se lier assez étroitement. C'était d'ailleurs un homme à idées très-monarchiques et très-religieuBes , et le haut clergé parut voir avec plaisir son arrivée à la préfecture de police.
Quant à M. Pietri^ il ne tarda pas à partir pour ritalie, chargé de la mission confidentielle d'étudier Taction occulte et les tendances des sociétés secrètes . M.Pietri en avait fait partie dans sa jeunesse comme Napoléon UI lui-même. Mieux que personne il pouvait parvenir à découvrir le véritable sens de cette phrase de la lettre d'Orsini, qui avait eue au dehors comme à l'intérieur un retentissement si grand. « Tant que T Italie ne sera pas indépendante, la tranquillité de l'Europe et celle de Yoti*e Majesté ne seront qu'une chimère. »
En même temps on ouvrait avec le gouvernement anglais des négociations tendantes à poursua-
vre le jugement et la condamnation des deux complices d'Orsini, Bernard et AIlsop qui^ réfugiés tous deux sur le sol britannique et derrière les lois anglaises, semblaient^ dans cette situation^ braver . la justice et ropinion. Mais lien^ li faut le dire, n'était plus difficile à obtenir^ non pas seulement du gouvernement britannique, mais encore d'un jury anglais que la condamnation des deux hommes qui, si évidemment pourtant^ avaient pris part au complot.
Les susceptibilités du pays furent éveillées par la demande du gouvernement français. La crainte de paraître céder à la pression d'une puissance étrangère Jointe au sentiment exagéré de Tinviolabilité de l'individu sur le sol britannique rendait assez embarrassante à exercer, en cette circonstaiice,raotion du gouvernement anglais. Il était, il est vrai^ armé de l'acte IX de George IV, du 27 juin 1828, dont le chapitre 31 admettait la poursuite au criminel pour le crime cumiiiis à l'étranger par un national. Ce fut ce statut de George IV qu'on ap* pliqua à Simon Bernard. Allsop ayant disparu, Bernard, poursuivi d'abord devant le tribunal de police de Bow-Street, fat renvoyé^ sous la prévention de complicité de meurtre et de conspiration, devant la cour centrale criminelle d^Old Bailey. Là, le prévenu fut convaincu : V d*avoir connu l'usage criminel des bombes explosibies ; 2'' d avoir
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provoqué à Tassassioat de l'Empereur des l^rançaîs ; 3** d'avoir coopéré réellement à 1 assassinat par Tachât de substances nécessaires à la fabi ieation du fulminate de mercure ainsi que par l'achat de revolvers et par leur envoi; 4" d'avoir lui-même embauché Carlo de Rudio.
Les efforts du gouvernement anglais furent-ils grands pour obtenir du jury une condamnation qui cependant, au fond, n'eût reposé que sur l'évidence prouvée de faits matériels ? Savait-il d avance que dans un procès de cette nature il ne fallait pas espérer un verdict de culpabilité? Toujours est-il que, le 17 avril 1858, le jury anglais déclarait Simon Bernard non coupable des actes qui lui liaient reprochés. Il ne restait plus de possible contre lui qu'une accusation de conspiration portée devant la cour du banc de la reine, et il ne s'agissait plus alors que d un délit. D un autre côté les témoins seraient les mêmes que ceux entendus déjà par le jury et ce serait contrairement à sa décision formelle que Ton pourrait en venir à la faible condamnation qu'un simple délit comporte. L'attorney général abaudonna Taccusation.
Ce résultat émut vivement l'opinion en France, pour laquelle le calme et la stabilité semblaient alors le plus précieux des biens, il était impossible, en effet, de ne pas se rappeler que c était de Londres que tous les hommes conjurés contre la vie de
IfeôbJ LIVRE HUITIÈME. 305
Napoléon III étaient partis pour aborder nos rivages, pour risquer leurs tentatives homicides ou révolutionnaires. Ce nombre était énorme déjà^ si énorme que les réticences du t^ouvernement en avaient fait un secret pour le public et que c^est une curiosité historique que de le mentionner exactement.
Ainsi c'était de Londres^ où siégeait en permanence le comité révolutionnaire européen, qu'étaient venus les conspirateurs de THippodrome et de rOpéra-Comique, Kelsch, Galli, Bossi^ puis le sergent Boichot^ puis Magen, Sanders et Brunet ; les inventeurs des premières bombes fulminantes; ensuite Carpeza, Pianori ; les constructeurs d une machine infernale destinée à être placée sur les rails du chemin de fer du Nord : Déron, Vandomme, Louis (de Lille), les Belges Desquiens, d Henins, Jacquin ; en 1857,Tibaldi, Bartolotti, Grilli; enfin, en 1858, Orsini, Pieri, deRudioet Gomez.
Le droit d'asile accordé à des conspirateurs par les lois de la libre Angleterre était-il donc tellement sacré, tellement mviolable qu'on ne pût pas, dans l'intérêt d'un souverain voisin et ami, ou le restreindre pour surveiller et faire avorter de pareils complots, ou, lorsque les complots avaient éclaté, en poursuivre du moins et en punir les fauteurs ?
Il y eut, à cette époque, au milieu de la polé-
mique que provoquait daus les journaux françaiâ l'acquittement de Simon Bernard^ une manifesta* tien d'opimon qui domina toutes les autres : ce tut celle de certains officiers supérieurs de Tannée française qui réclamèrent énergiquement contre ce privilège acquis à l'assassinat politique sur le sol de la libérale Angleterre. Cette explosion d*indignation fut ce que nos voisins nommèrent la manifestation des colonels français. Il résulta de tout cela que si bien des griefs furent réciproquement relevés chez les deux peuples^ les deux gouvernements se trouvèrent également disposés à mettre plus de réserve et même plus de troideur dans leurs mutuels rapports.
Cependant le comte de Cavour avait été renseigné sur le voyage en Italie de l'ancien prélet de police, M. Piétri, et^ tout en déplorant Tattentat dirigé contre la personne de l Empereur, il n'en songeait pas moins à tirer parti de la situation que cette tentative avait produite. Il avait, de concert ayec Victor-Emmanuel, résoiu de profiter de la circonstance pour la réalisation d'un plan conçu depuis le Congrès de Paris et soigneusement tenu isct ret par lui. Jamais, il taut bien le dire, Tambition traditionnelle des princes de la maison de Savoie n'a eu à son service un homme aussi fin, aussi actif, aussi ardent que M. de Cavour, et pourtant rien, dans son extérieur, u amait pu taire soup-
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çonner cette surprenante ûaesse, cette merveilleuse activité. Gros, de petite taille^ la figure pleine et colorée, les yeux abrités ou cachés par des lunettes d'or, M. Camille Benso de CavOur offrait littéralement le type du notaire de village^ sans que rien dans son geste ou dans sa démarche vînt relever cette vulgarité apparente. Et cependant que de ruse^ que d'énergie, que d'habileté étaient cachées sous cette enveloppe de paysan ! Si jamais lunité de Tltalie se réalise ou se maintient, c'est à H. de Cavour bien plus qu'à ses propres efforts que l'Italie aura dû le succès de cette œuvre politique si contraire d'ailleurs aux véritables intérêts français. La passion, la ténacité de cet homme d*État pour Tagrandissement de la maison de Savoie auront plus fait que toutes les conspirations et que toutes les armées de ritalie dans cette question de l'indépendance et de l'unité italiennes.
M. de Cavour, profitant donc de l'heure et du moment favorables^ exposa son plan à Victor- Emmanuel^ et après avoir obtenu Taquiescement de son souverain aux hardis projets qu*il avait formés, n'attendit plus que 1 instant de les exécuter.
Cet instant propice, il crut le rencontrer dans le séjour que Napoléon liJ ÛL à Plombières, au mois de juillet 1858. Les eaux de cet établissement thermal avaient été recommandées à FEmpereur pur ses médecins^ et il devait ainsi passer quelques
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semaines loin du tourbillon des affaires, dans une sorte de retraite très-favorable au développement des idées et des plans de rhomme qui saurait habilement s'introduire dans sa vie quasi-solitaire.
Cet homme fut le ministre de Yictor-Ëmmanuel. Il partit secrètement pour Plombières et y arriva inopinément. Sa première préoccupation fut de pénétrer jusqu a TEmpereor, ce qu'il obtint assez aisément du reste. Sa présence à Plombières avait besoin d'être expliquée à Napoléon III. Elle le fut. Là, abordant nettement la question italienne^ représentant à l'Empereur I cx tension prétendue et désormais soi-disant impossible à supporter de la domination autiicliienne, 1 état des esprits enitalie^ leur dangereuse irritation contre le chef du gouTernement français, les complots permanents qui pourraient en résulter et les attentats qui en seraient la conséquence; faisant vaguement entrevoir d'abord que si la France intervenait en Italie contre la domination autrichienne et étendait vers le centre de la péninsule^ jusqu'à Milan, par exemple, les possessions du roi de Sardaigne, il pourrait y avoir pour ses frais d'intervention des compensations territoriales qui^en rectiliaiii ses frontières du cote des Alpes, ajouteraient à sa force au point de vue stratégique ; allant enfin jusqu a proposer la Savoie et Nice pour entraîner la deiusion de iNapoleon 111; Pariant surtout sans contradicteurs dans ces pro-
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menades solitaires avec le chef du gouvernement français^ M. de Cavour ûnit par obtenir rassentiment de FEmpereur^ engager sa promesse, et entier même jusque dans certains détails d'exécution relatifs à la future intervention française. En
quittant Plombières, le minislie sarde emportait plus que des espérances.
n avait également touché dans ces entretiens secrets un point délicat et fort intéressant pour le Piémont^ celui d'une alliance entre le prince Napoléon^ cousin de l Empereur, et la princesse Marie- Clotilde, fille de Yictor-Ëmmanuel. Un traité offensif et défensif entre la France et laSardaigne devait, suivant le ministre piémontais, accompagner cette union des deux familles. C'est ainsi qu'en mêlant habilement les intérêts privés aux intérêts publics, eu caressant de généreux instincts^ en flattant Tambition, en faisant entrevoir la gloire sur ces mêmes champs de bataille qui avaient fondé la renommée du premier des Bonaparte, M. de Cavour réalisa merveilleusement une des parties les plus importantes du plan qu il avait formé.
Les faits marchèrent rapidement dans le sens des désirs de cet adroit ministre; et, il faut bien le dire, le gouvernement piémontais fit tout ce qu'il fallait pour ouvrir les voies à son audacieuse politique, pour préparer sourdement cette nécessité d une intervention française qui devait si bien servir les
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ambitieux intérêts de la maison de Saroie. Les
étudiants piémoutais^ excités par leui* gouvernement; fomentèrent des troubles assez graves à TUniversité de Pavie, où Ton tenta d assassiner à Taide d une bombe fulminante un commissaire de police nommé Filippo Rossi. A Bergame, à Brescia, à Crémone^ à Lodi, la même agitation factice fut soigneusement entretenue. Chaque nuit les murailles étaient couvertes de louanges à l'adresse du souverain et du gouvernement piémontais. A Modùne, à Parme, à Plaisance on afficha les noms accolés de Victor-Emmanuel et de Cavour. A Milan^ une agitation plus vive encore se produisit, grâce aux menées des agents piémontais, et les meneurs annoncèrent publiquement larrivée de larmée sarde au printemps. Enfin Garibaldi mit son épée à la disposition de Yictor-Ëmmanuel, et la Société nationale italienne dont il était le vice-président publia des instructions secrt tes qui contenaient entre autres prescriptions : « Les hostilité^ à peine commencées entre le Piémont et l'Autriche, vous vous insurgerez au cri de : Vivent Fltalie et Victor- Emmanuel! dehors les Autrichiens! Si Tinsurrection est impossible dans votre ville^ les jeunes gens en état de porter les armes en sortiront et se rendront dans la ville la plus voisine où l'insurrection aura déjà réussi, ou du moins aura des chances de réussir. Parmi les villes voisines, vous chuisiiez la
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plus rapprochée du Piémont où devront se concentrer toutes les forces italiennes Ne tirez jamais
les premiers sur les soldats italiens et hongrois. Mettez tout en œuyre^ au contraire, pour les engager à suivre notre bannière et accueillez en frères ceux qui céderont à vos exhortatioDs. Les troupes régulières ({ni embrasseront la cause nationale seront immédiatement eiivojées en Piémont. Là oii ^ l'insurrection aura triomphé^ Thomme le plus haut placé dans lestime et la confiance publiques prendra le commandement militaire et civil avec le titre de commissaire provisoire pour le roi Victor-Emmanuel et le conservera jusqu à l'arrivée du oommissaire envoyé par le gouvernement pié-
montais Jusqu^à ce que se produise le cas prévu
dans le premier article de cette instruction, vous userez de tous les moyens en votre pouvoir pour manifester Taversion qu éprouve l'Italie contre la domination autrichienne et les gouvernements infi^odés à PAutriche, en même temps que son amour de 1 indépendance et sa couiiance dans la maison de Savoie et le gouvernement piémontais; mais vous terez tout pour éviter des conflits et des mouvements intempestifs et isolés*. »
Quelle conduite PAutriche pouvait-elle naturel-
1. Nous garantissons la parfaite authenticité de ces instructions secrètes, que nous ne donnoiiii pas in extenso pour ne pas prolonger la citation.
318 mSTOIRB DB HON TRMPS. [1858
lement tenir en présence de ces excitations de toute nature? L'Autriche, après tout, possédait une portion (lu territoire italien au même titre que la F'rance possède l'Algérie, que l'Angleterre possède l'Irlande et les Indes, que la Russie et la Prusse possèdent leB anciennes provinces du royaume de Pologne et non-seulement par le droit de T^ée, mais encore par le di oit des traités. Il faut bien le dire, du reste, dans ces grandes querelles humaines telles que guerres, invasions, conquêtes, querelles qui paraissent si petites au philosophe contemplateur de Tensemble admirable et gigantesque de Tunivers, quels que boiejit les prétextes douiiés au coollit, c'est toujours, c'est fatalement le droit du plus fort qui domine et lemporte : TAutriche, en présence des menées du Piémout et des excitations qui étaient notoirement son œuvre, augmenta ses gar* nisons dans la Lombardo-Vénétie, et le Piémont saisissant ce prétexte qu'il avait créé lui-même enrôla des volontaires et fit des préparatifs de guerre comme pour entrer de suite en campagne.
De son côté le gouvernement français avait fait des démarches réitérées auprès de TAutriche afin d'en obtenir un régime plus libéral pour l'Italie, et TAutriche avait opposé à ses demandes les refus les plus péremptoires, allant quelquefois dans ses réponses jusqu'à exprimer son étonnement que ces
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appels à des concessions libérales lui vinssent du gouvernement firançais.
Sur ces entrefaites^ le 1**^ de janvier 1859 arriva et amena un incident très-remarqué pendant la réception du corps diplomatique aux Tuileries : l'Empereur apercevant M. de Hubner^ représentant dé rAutriche à Paris, marcha vers lui et lui dit assez haut pour être entendu : « Je regrette que mes relations avec votre gouvernement ne soient plus aussi bonnes que par le passé; mais je vous prie de dire à TEmpereur que mes sentiments per> son nels pour lui ne sont pas changée, » phrase qui, connue à la Bourse, produisit une baisse considérable. IHi jours après^ Victor-Emmanuel disait à son tour dans un diseours adressé par lui au Sénat piémontais : « L'horizon au milieu duquel se lève la nouvelle année n'est pas parfaitement serein. Néanmoins vous vous consacrerez avec Tempressement accoutumé à vos travaux parlementaires.
Forts de l'expérience du passé, marchons résolûment au-devant des éventualités de Tavenir. Cet avenir sera prospère, notre politique reposant sur la justice^ sur Tamour de la liberté et de la patrie. Notre pays^ petit par le territoire, a grandi en crédit dans les conseils de l'Europe, parce qu'il est grand par les idées qu'il représente, par les sympathies qu*il inspire. Une telle situation n'est pas exempte de dangers^ car, si nous respectons
les traités^ d'autre part nous De sommes pas insensibles au cri de douleur qui de tant de parties de ritalie s'élève vers nous. Forts par la concorde^ confiants dans notre bon droit, nous attendons
avec pi udeDce et fermeté les décrets de la divine Providence* »
Assurément un tel langage était snfBsamroeiit explicite; la Bourse de Pans Taccueillit par une baisse de 2 fr. sur la rente. Plus que jamais TAutriche se tint sur ses gardes. Les excitations piémontaises redoublèrent et s étendirent dans les Légations. AModène, le due étant parti pourTienne^ on écrivit la nuit sur les murs du palais ducal : « Palais à louer pour le 8 mai prochain. »
Cependant le prince Napoléon avait quitté Paris pour se rendre à Turin et le 1 7 janvier il débarquait à Gênes. Le général Niel avait été chargé par FEmpereur de demander oificiellement la main de la princesse Marie-Clotilde. Le 29, le contrat de mariage était signé et le 30 le mariage lui-même était célébré dans la chapelle du château de Turin. Vïndépendance belge ayant dit àee sujet : u On assure que le roi Victor-Emmanuel n 'a consenti au mainage de la princesse Glotilde qu'à la condition qu*uB traité ofïensif et défensif serait bigue entre la France et la Sardaigne^ on ajoute que le traité a été signé avant-hier à Turin . » Le Moniteur fran^is démentit celte assertion par la raison^ disait-il^ que si 1 Em-
peieur devait désirer que ses alliances de famille
fussent d'accord avec la politique traditionnelle de la France, ce n*était pas une raison pour qu'il ftt jamais dépendre les grands intérêts du pays d'une ailiancc de famille. Mais les démentis du Moniteur ne calmèrent pas les inquiétudes et les préoccupations qui chaque jour se répandirent davantage en Allemagne et en Angleterre, en présence des efforts des partis révolutionnaires pour allumer une guerre en Italie. Le mariage du prince Napoléon pouvait très-bien n'être pas une cause, mais il était probable que c'était une conséquence ou un effet.
Que pensaitl' Angleterre de la question italienne? Soji premier ministre, lord Derby, s'exprimait ainsi dans un discours adressé à la Chambre des lords^ le 3 février 1859:
« Comme mon noble ami, je constate Timpossibilité de la réalisation du rêve enthousiaste de l'unité italienne, qui en tout temps et sous toutes les formes^ a été constamment unréve irréalisable. Ce n*est pas tant l'oppression étrangère que la discorde intestine entre les Italiens eux-mêmes quiconstituecetteimpossibilité. Oui^ l'italiedunord ressemble à un volcan qui sommeille mais dont les brusques irruptions peuvent d'un moment à l'autre semer autour d'elle la ruine et la désolation. Ce n'est pas en Lombardie^ ce n'est pas à Naples que le danger est imminent : les provinces lom-
bardes n'ont pas à se plaindre du gouvernement,
surtout depuis les dernières années , Tarchiduc travaillant sans relâche à ramélioration de la condition des classes pauvres.!... Aussi par amitié sincère pour la Sardaigneet à raison du protond intérêt que nous luiportons, nous lui avons manifesté Tanxiété qu'elle feisait naître en nous par une marche destinée à ruiner les sympathies que lui avait conquises y sa récente conduite auprès du monde civilisé. Je pense qu il n'est pas trop tard encore pour qu'elle avise plus sagement. Les paroles sorties des lèvres du roi de Sardaigne ont eu naturellement une grande portée ; je veux espérer que la Sardaigne sera mieux avisée.
« II est encore une considération plus grave : il est impossible de croire la Sardaigne^ comparativement faible vis-à-vis de T Autriche, disposée à entrer en lutte sous un prétexte ou avec un espoir quelconque à moins qu'elle ne compte sur l'assistance étrangère , et le seul pays d'oii puisse lui venir cette assistance^ c*est la France. Mais considérant rintérêt manifeste delà France, considérant la sage et prudente conduite et j'ajoute la loyale adhésion à la foi des traités, qui ont jusqu'ici cai'actérisé le muuarque de cette i^rande nation, je necrois pas qu'il sanctionnerait, au nom de la France, même par son appui moral, encore moins par les grandes ressources militaires de cetie nation^
une guerre injustifiable et agressive de la part de la Sardaigne ^ guerre qui violerait les traités sans provocation aucune. Je compte et je a abandonnerai pas Tespérance que i'Ëmpereur des Français persistera dans la marche sage^, prudente et loyale
qu'il a gardée constamment Mais s il s'écarte
maintenant de cette voie^ s'il donne lieu à TËurope de croire que ses opinions ont subi uiie iiiodilication^ si TËurope a lieu de soupçonner qu'il existe un projet de placer sur les différents trônes de l'Italie de nouveaux souverains , alors l'Empereur • aura ébranlé la confiance de TËurope. Il aura fait plus encore, il aura éveillé les soupçons au dehors et ruiné le commerce au dedans, d
Telle était l'opinion du gouvernement anglais^ et Ton ne pouvait absolument pas lui reprocher de manquer de netteté. Lord Cowley, ambassadeur d'Angleterre en France, ne tarda pas à être appelé à Londres et à recevoir une mission confidentielle pour la cour de Vienne.
Quant à l'Allemagne dont les préoccupations devenaient de plus en plus vives^ tous les renseignements politiques s'accordaient à représenter la Prusse comme fermement résolue, au cas où les luttes militaires de 1 848 se renouvelleraient sur les bords du Pô , à suivre la ligne politique adoptée à cette époque par rassemblée constituante allemande et le pouvoir central de Franciurt^ c est-à-
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dire à mainteDir la ligne du Mincio au pouvoir de r Autriche pour la défense naturelle des frontières de TAllemagne. C était le général prussien de Radowitz qui, en 1848, avait démontré à la diète de Francfort lurgente nécessité de maintenir cette ligne du Mincio entre les mains des Autrichiens, et il est certain que^ cette ligne renfermant les trois forteresses de Mantoue, Vérone et Peschiera^ celui qui la possède reste maître de toute la plaine jusqu'à la ligne du Pô.
On se souvient qu'à cette époque de 1848 des envoyés du pouvoir central de Francfort partirent pour Paris^ Londres et Turin^ chargés de déclarer aux cabinets de France, d'Angleterre et de Sardaigne^ que rAllemagné considérait la ligne du Mincio comme indispensable pour la défense de ses frontières méridionales et qu elle aiderait de toutes ses forces TAutriche à se maintenir en possession de cette ligne Or, en 1 848 comme en 1659, te contingent fédéral que la diète pouvait mobiliser en quelques semaines s'élevait à 442,000 hommes^ indépendamment des armées spéciales de chaque État confédéré^ dont reifectif total dépassait un miilioQ d' hommes.
Le gouvernement français savait tout cela ; il connaissait les tendances et les forces de T Allemagne. C était un écueil qu'il devait rencontrer btalement dans sa marche et qu'il a rencontré en
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effet; de telle sorte qu'il a jugé plus piudeot et plus sage d'interrompre son œuvre commencée, que de lancer la France dans une lutte colossale. Mais connaissant d'avance les obstacles qu'il devait rencontrer sur sa route, on comprend difficilement qu'il ait persévéré dans ses projets et soit ainsi allé au-devant des difficultés les plus graves que jamais gouvernement ait eues à burmonter.
Cependant il s'avançait de plus en plus dans cette voie dangereuse, et afin de faire autant que possible partager au public les idées qu il avait conçues sur Tensemble de la question italienne^ il lança une brochure intitulée « Napoléon IH et ritalicy » rédigée par M. de la Guéronnière> sous la dictée, pour ainsi dire, de Ffimpereur. Cette brochure développant la théorie d une confédération italienne^ produisit une vive sensation, surtout à l'étranger. On voyait clairement que Napoléon III, ne ô arrêtant pas devant les obstacles, voulait d'une façon absolue iq>porter des modifications quel-* conques à IVganisation politique de la péninsule italique.
Les défiances 8*accrurent en Allemagne et la vivacité du langage tenu contre la France fit bien tôtinsérer au Moniteur ces phrases officielles : «e Une partie de l'Allemagne répond à une attitude câline par les alarmes les plus, irréfléchies. Sur une simple présomptionque rien ne justifie et que tout jrepousse^
les préjugés s'éveillent, les défiances se propagent, les passions se déchaînent. Une croisade contre la France est entamée dans les chambres et dans la presse dequeiques-unsdes États delaconiederaiiou. On Taocuse d'entretenir des ambitions qu'elle a désavouées^ de préparer des conquêtes dont elle n a pas besoin^ et 1 on s efforce^ par ces calomnies, d'eftVayer l'Europe d'agressions imaginaires dont la pensée n a même pas existé* Les hommes qui égarent ainsi le patriotisme allemand se trompent de date. C'est bien d'eux que l'on peut dire qu'ils n ont rien oublié ni rien appris. Ils se sont endormis en 1813 et ils se réveillent, après un sommeil d'un demi-siècle^ avec des sentiments et des passions ensevelis dans l'histoire. Ce sont ces visionnaires qui veulent absolument défendre ce que personne ne songe à attaquer.»
Ainsi, nous le répétons, avant de s'engager dans la redoutable entreprise qu on méditait^ on savait parfoitement à quoi s'en tenir sur les tendances et les intentions de rAlieniagne; bien plus^ on connaissait d'avance le point au delà duquel on ne rencontrerait plus seulement TAutriche^ mais encore la cenlédération germanique tout entière ; à moins d'être aveugles etsourds, les hommes d'État dignes de ce nom ne pouvaient point se tromper sur ces indications et ces symptômes.
Cependant la session législative de i 859 s'était
ouverte et dans son discours l'Empereur avait
fait entendre ces paroles : « Le cabinet de Vienne et le mien ^ je le dis à regret^ se sont trouvés souvent en dissidence sur les questions principales et il a fallu un grand esprit de conciliation pour parvenir à les résoudre.... depuis quelque temps l'état de ritalip et sa position anormale où Tordre ne peut être maintenu que par des troupes étrangèreS; inquiète justement la diplomatie* Ce n'est pas néanmoins un motif suilisaut de croire à la guerre. Que les uns rappellent de tous leurs vœux sans raisons légitimes ; que les autres, dans leurs craintes exagérées^ se plaisent à montrer à k l^rance les périls d'une nouvelle coalition , je resterai inébranlable dans la voie du droite de la justice* de Thonneur nationale» et mon gouvernement ne se laissera ni entraîner ni intimider, parce que ma politique ne sera jamais ni provocatrice , ni pusillanime. Loin de nous donc ces fausses alarmes, ces injustes déliauces , ces délaillances intéressees. •* . V
Et M. de Mornv, vu^aiit à quel point étaient grandes les inquiétudes du Corps législatif, le rassurait en lui disant que la religion, la philosophie , la civilisation, le crédit, le travail avaient fait de la paix le premier besoin des sociétés modernes ; que le sang des peuples ne se répandait plus légèrement; que la guerre était le dernier
32S HI8T0IRK DE MON TEfifPS. [1859
recours du droit méconnu^ de i honneur o^ëasé^ et que d'ailleurs l'Empereur avait dit que le paix ne pourrait être troublée que pour la défense des grands intérêts nationaux. Ce sage langage avait eu pour effet de calmer un launieiU des inquiétudes qui allaient toujours croissant ; maiç malheureusement les faits eux-mêmes devaient prompienient les faire renaître.
Lord Cowley, chargé, comme nous Tavons dit, d'une mission de son gouvernement pour la cour de Vienne, ne réussit pas dans sa négociation amicale et pacifique et quitta le 10 mars la capitale de rAutricbe. Le comte Buol demeurait fidèle aux opinions qu'il avait développées dans une circulaire confidentielle adressée par lui aux représentants de l'Autriche près des cours de la Confédéra* tion germanique.
11 ne pouvait se dissimuler que tant que la politique de la Sardaigne conserverait son caractère d'hostilité contre les traités, tant qu'elle compterait sur la révolution et sur la guerre, la guerre se présentait comme ime conséquence possible de la ferme résolution de l'Atitriche de défendre contre toute atteinte les droits que les traités lui doimaient en Italie. Le gouvernement sarde protestait contre l influence que l'Autriche exerçait selon lui dans la Péninsule en dehors des limiles que les traités lui avaientassiguéeselquicon-
1859] UVR£ HUITIÈME. , 3S3
' stituait soi-disant une menace constante contre la Sardaigne. Mais il étaiidaxis la nature des choses que de grands corps politiques fussent appelés à exercer une certaine influence sur les États qui les avoisinaient. Ce qui importait à Imtéièt générai, c*était que cette influence ne fût jamais usurpée et ne fût pas exploitée au détriment de Tindépendance d'un autre État. Or l'Autriehe avait été plus d'une fois dans le cas de tendre une main secourable à des gouyernements italiens renversés par la révolution, et ces secours n avaient jamais été imposés à personne : loin de là, ils n'avaient été accordés qu'aux sollicitations des pouvoirs légitimes avec un entier désintéressement, dans des vues d'ordre, de paix et de tranquillité publique. Les troupes autrichiennes s'étaient toujours retirées dès que lautorité légitime setait trouvée rafifermie au point de pouvoir se passer de leur assistance.
Qu y avait-il de plus inoffensif , de plus inattaquable au point de vue du droit des gens, de plus conforme i Tintérôt universel du maintien de l'ordre et de la paix que les traités d'alliance conclus entre États indépendants exclusivement dans Fintérèt d'une légitime défense et ne portant aucune atteinte aux droits des puissances tierces ? Mais si ces traités n'étaient d'aucune façon en désaccord avec les principes du droit public, on comprenait
3i4 HISTOIRE DE MON TEMPS. [1859
qu ils fussent de nature à gêner Taetion et les vues ambitieuses d'un gouveruement qui^ non content d'être parfaitement le maître chez lui^ se posait en organe privilégié des prétendues douleurs de l'Italie et s attribuait la mission^ hautement désavouée par les autres souverains italiens^ de porter la parole au nom de toute la Péainsule. Le droit de faire appel à des secours étrangers^ le comte de Cayour, tout en l'accordant dans l'intérêt du désordre^ le contestait aux gouvernements légitimes^ qui cependant ont la mission de veiller sur Tordre public et de garantir la sûreté de leurs sujets paisibles ; et ces étranges principes, le cabinet de Turin les proclamait au moment où il laissait s'accréditer l'opinion qu'il pouvait compter, dans la poursuite de ses projets agressifs, sur 1 appui d'une grande puissance limitrophe*
Tels étaient les arguments invariables du comte
de Buoi, et, en se plaçant à un point de vue impartial , en raisonnant froidement et sans parti
pris, il était impussihle de ne pas reconnaître que, sur beaucoup de points, il était absolument dans le vrai.
Surpris et inquiet du langage contradictoire du Moniteur français, qui tantôt prenait des airs belliqueux, tantôt renfermait des phrases de ce genre : « L'Empereur n'a rien à cacher, rien à désavouer, soit dans ses préoccupations, soit dans ses
1859] LIVRB HUrriËMB. 385
alliances. L'intérêt français domine t^a politique et justifie sa yigilance.... Sont-ce là des rêves de guerre? Depuis quand n est-il plus conforme aux . règles de la prudence de prévoir des difficulti^s plus ou moins prochaines et d'en peser toutes les conséquences? » Surpris et inquiet» disons*nous^ du langage ambigu et des hésitations du Moniteur, M. de Cavuur arriva à Paris le *27 mars et^ demandant de suite une audience à l'Empereur, vint retracer à sa mémoire les convers liions et les ouvertures de Plombières. Le 2 avril M. de Cavour retournait rapidement à Turin. L'adroit minisire savait bien que Napoléon 111 tenait dans sa main la paii ou la guerre et que sa volonté jetée dans un des plateaux de la halance ferait immédiatement pencher la balance de ce côté.
Mais, en même temps, le cabinet de Saint- Pétersbourg elTra^é des conséquences possibles d'une guerre en ItHlie, expédiait à Vienne un télégramme dans lequel il était dit que l'empereur Alexandre désirant par un suprême effort sauvegarder la [)ai\, proposait la n uiiion d*un Congiès des grandes puissances, lequel travaillerait à aplanir les difficultés de la question italienne. Le télé gramme ajoutait que cette proposition venait d être acceptée par la Grande-Bretagne et la Prusse et que Tadhésion de la France n'était pas douteuse. Le Congrès composé des plénipotentiaires de ces cinq
386 mSTOIRE DB MON TBMP8. [1859
puissances se réunirait dans une ville neutre. Le
Piémont n'y serait pas représenté*.
L'Aaglelerre appuya celte proposition et posa les quatre points suivants qui devaient servir de bases : • 1** Déterminer les moyens par lesquels la paix peut être maintenue entre 1 Autriche et la Sardaigne. 2* Établir comment Févacuation des États romains par les troupes français; es et autrichiennes peut être le mieux effectuée. 3^ Examiner s'il convient d'introduire des réformes dans Tadministration intérieure de ces Etats et des autres États de Tltalie dont l'administration offrirait des dé&uts qui tendraient évidemment à créer un état permanent et dangereux de trouble et de mécontentement et quelles seraient ces réformes, Substituer aux traités, entre T Autriche et les duchés, une confédération des États de Tltalie entre eux pour leur protection mutuelle tant intérieure qu extérieure.
L'Autriche accepta, elle aussi^ cette proposition faite par les puissances. Elle mit seulement a son entrée au Congrès une coudition formelle : celle du désarmement préalable de la Sardaigne. Le gouvernement français s'y refusa et entraîna TAngleterre dans son refus.
Alors l'Autriche substitua sagement elle-même à la demande du désarmement préalable de la Sar-