‹ Histoire de mon temps 2e série, présidence décennale, Second EmpireChapitre 9 sur 28 · Né en · texte numérisé non relu

Né en

de rennemi. Hais ces tentatives nous coûtaient

toujours cher et le nombre des officiers supérieurs l'rappés par le l'eu des Russes augmentait dans une très-regrettable proportion. Si dans les excellentes positions qu'occupaient les armées alliées, elles eussent été attaquées par Tennemi^ il en eût pu résulter pour elles un avantage décisif, et pour provoquer cette agression extérieure dont ils comprenaient l'importance, les généraux Canrobert et Raglan avaient jugé utile de faire recommencer le t'eu dirigé contre la place par la totalité des batte* ries françaises et anglaises. Mais l'armée russe de secours ne quittait pas ses cantonnements.

D un autre côté les instructions secrètes du général Canrobert disaient catégoriquement « Si Tassaut de Sébastopol est impossible, ou doit coûter trop de monde sans nous amener à la prise totale de la ville, il faut vous tenir sur la défensive et vous arranger de telle sorte qu il soit possible de vous prendre deux divisions d^infanterie, la garde impériale et toute la cavalerie, quatre batteries montées et quatre à cheval, pour que toutes ces troupes jointes à un corps de quarante mille hommes réuni à Maslak, près Constantinopie ^ puissent au premier signal, opérer extérieurement cou Ire Tennemi. »

Un instant, pressé par la difficulté de la situa* tion, le général Canrobert eut lidée de tenter un -

assaut que lord Raglan conseillait et désirait d ailleurs. C'était à la fin d'avril; on prit toutes les dispositions nécessaires pour exécuter ce projet auquel les soldats applaudissaient plus encore que leurs cliefs naturellement effrayés de la responsabilité qui pesait sur eux; mais au moment où cette entreprise périlleuse allait se réaliser, on reçut une dépêche annonçant que dans les premiers jours de mai, toute larmée de réserve serait réunie à Constantinople prête à être transportée en Crimée, et les généraux alliés furent unanimement d avis qu*il fallait attendre ce renfort. Du reste, on croyait encore à cette époque que Napoléon 111 se rendrait à Sébastopol.

Ce fut alors que lord Rafrlan, qui regrettait le retard apporte dans 1 attaque générale de la place, eut ridée de profiter du temps qui restait avant l'arrivée du corps de réserve pour diriger une expédition sur Kertch^ explorer le détroit de Yen!- Kalé, séparer TAsie de FEurope et enlever aux Russes les moyens de ravitaillenient qu*ils tiraient de la mer d'Azoff. Le général Canrobert n'était pas très-partisan de cette expédition; il céda cependant; une ilottiiie de bateaux à vapeur partit dans la soirée du 30 avril emportant une division anglaise commandée par le général Brown et une division française placée sous les ordres du général • d'Autemarre. Mais dès le lendemain^ arrivait de

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Paris une dépêche télégra|>hique expédiée du cabinet de l'Ëmpereur et ainsi conçue :

« Au reçu de eette dépêche ^ réunisses tons vos moyens pour vous préparer à attaquer l'ennemi extérieurement; concentrez immédiatement toutes Yos forces, même celles de Masiak. »

Le général Canrobert courut aussitôt prévenir lord Raglan des ordres formels qu*il venait de re* cevoir. II fallait renoncer à l'expédition de Kertcb et rappeler sur-le-champ les troupes et les bâtiments qui devaient y prendre part. Lord Raglan n'admit pas cette nécessité et demanda avec beaucoup d'insistance que rien ne fût modifié relativement à Texpedilion , mais le général français ne céda pas. II déclara qu en présence d'une dépêche aussi impérative, il n avait plus qu'à rappeler le vice-amiral Bruat et le général d Autemarre. (Vest ce qu'il fit^ en eflet. Un de ses officiers d*ordonnance partit immédiatement, chargé de joindre la flottille et de notifier le contre-ordre aux chefs français de lexpédition. Ce fut près du détroit de Kertch qu'il rencontra les bâtiments portant les deux divisions anglaise et française^ et qu*il put remettre à Tamiral Bmat, la dépèche contenant l'ordre formel de revenir sur ses pas. Les regrets, on le comprend^ furent vifs dans le corps expéditionnaire. L aniiicil anglais Lyons résista même dans le premier moments n'ayant pas encore reçu

Tordre de son chef direct, mais des instructions ne tardèrent pas à lui parvenir et il reprit, comme ramiral Bmat, le chemin de Sébastopol.

Lord Raglan avait été très-désagréablement affecté de ces diverses circonstances, particulièrement de la persistance, très-naturelle d'ailleurs, du général Caurobert à exécuter à la lettre les or^ dres qu*îl venait de recevoir. Une grande froideur se manifesta, à dater de cette époque, dans les relations établies entre les deux généraux en chef. Suivant les instructions qui lui avaient été transmises de Paris, le générai français dirigea immédiatement sur Constantinople tous les bâtiments de reseadre,pour amene^* à Sébastopol les troupes du camp de Maslak et il était absorbé par ces préparatifs, lorsque arriva un officier d'ordonnance de l' Empereur, le commandant Favé, chargé de lui faire connaître que Napoléon III renonçait définitivement à venir en Crimée et de lui remettre un plan de campagne que TEmpereur avait tracé luimême. Ce plan divisait les troupes alliées en trois armées : une armée de siège et deux armées d opérations. Il concluait à une diversion , qui aurait pour but d'anéantir l ai niée russe extérieure et d arriver à rinvestissement complet de la place.

Malheureusement, comme nous venons de le dire, la bonne harmonie n'existait plus entre les deux généraux en chef. Lord Raglan témoignait

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d*aîlleur8 une répugnance extrême pour les projets

de diversiouâ exlérieures^qui fonaaient le fond du plan de campagne apporté de Paris* Lorsque ce plan lui fut comiiiumqué, il y lit de très-nombreuses objections; on voyait aisément que, s il cédait sur certains points, ses convictions étaient entièrement contraires à 1 ensemble et à la pensée dominante. Ën présence de cette opposition décla* rée ou latente, mais très- caractérisée, le général Canrobert, aûn d écarter les obstacles et d aplanir les voies autant qu'il était en son pouvoir, offrit au généralissime anglais de lui abandonner le commandement supérieur et d'exécuter, sous ses ordres, le plan qu'il avait reçu. Lord Raglan fut surpris de cette proposition spontanée. Son premier mouvement fut de refuser, puis il se ravisa et finit par ne plus mettre à son acceptation qu une condition inadmissible, d ailleurs, à cause du développement déjà beaucoup trop fçrand des lignes françaises sous le feu de la place. 11 demandait que, durant Texpédition extérieure, nos troupes occupassent et défendissent les tranchées anglaises. Le générai Caurobert ne put accéder à ce désir.

Alors, cédant à un mouvement très-naturel de découragement et d'impatience, espérant mettre fin à des tiraillements et à des indécisions si pré* judiciables à la cause commune, le général prit \ une résolution suprême.

112 HISTOIRE DË MON T£MPS. [1855

Le 16 mai, il expédiait au ministre de la guerre une dépêche télégraphique ainsi cun^ue : « Ma santé fatiguée ne me permettant pIuB de conserver le commandement en chef, niuu devoir envers mon souverain et mon pays^ me force à vous demander de remettre ce commandement au général Péiissier, chef habile et d*une grande expérience, L armée que je lui laisserai est intacte, aguerrie, ardente et confiante; je supj)lie l'Empereur de m y laisser une place de combattant à la tête d'une simple division. »

Deux jours après, il écrivait à l'Empereur cette lettre confidentielle et détaillée qui donnait à sa résolution si grave, la véritable signification qu'elle devait avoir. « Le peu d effet relatif produit contre Sébastopol par les nombreuses et excellentes batteries des alliés; la non attaque de nos ligues extérieures par Tennemi ; la réouverture du feu, qui paraissait très-probable et sur laquelle j^avais fondé des espérances d'un succès plus décisif que celui dlnkermann; les ardues difficultés que je viens d'éprouver pour préparer l'exécution du plan de campagne de Votre Majesté, devenu presque impossible par la non-coopération du chef de lar^ mée anglaise; la position très-fausse que m'a créée ici, vis-à-vis des Anglais, le rappel subit de TeiLpédition de Kertch , à laquelle, je Tai su depuis, ils attachaient une importance capitale ; les excep-

tionneiles iatigues morales et physiques auxquelles, depuis neuf mois, je n*a{ pas cessé un seul instant d'être soumis; toutes ces raisons^ Sire, ont produit dans mon âme une conviction, celle que je ne devais plus diriger désormais en chef une immense armée dont j avais su conquérir Testime, laffection et la confiance. Dès lors mon devoir envers Votre Majesté, envers la patrie, était de m'effacer et de demander mon remplacement par le général pour lequel, dans sa sage prévoyance, TEmpereur m'avait conlié une lettre de commandement en chef et qui réunit les conditions de capacité, d'autorité morale^ d'lial)itu(le de conduiie les grandes affaires et d'énergie nécessaire pour amener à un heureux et sérieux résultat la vaste entreprise dont la mort de mon prédécesseur et la volonté de l'Ëmpereur m'avaient chargé. Le soldat et l'officier connaissent les qualités guerrières du généiul Pelissier, ils vont l'eutomer de toute leur confiance. Le concours de nous tous lui est complètement acquis et je sais que le nouveau général en chef a en son succès la foi la plus vive

ff Votre Majesté me permettrart-elle de lui dire que mon nom est trop connu des troupes dont la confiante affection n'a cessé et ne cesse de m*honorer, pour que dans les circonstances présentes, je ne reste pas au milieu d'elles, alln de leur donner en face des fatigues et des périls Texemple du

u* SÉRIE. — n. s

déTouemënt du servicë ét à làglôire del'Ëni})ëlreutr

et de la France? J'ose donc supplier Votre Majesté dé me penhlsttre de ebmmânder ttiie dividion dans cette belle et héroïque krinée dont la conduite a honoré et honorera toujours la France. »

La dépêche adi^esséë au tninistr^ avait été expédiée lé 1G jiiai à 10 litiires du malin; à onze heurës du soir partait des Tuileries la répodse télégraphique suivante : « L'Empereur accèpte Tdtrè démission. Il regrette que votre santé soit altérée; il Touë félicite du sentiment qui voiis &it demahder de rester à Tarmée; voiis y commandërfeÈ; non pas une divisioti^ mais le corps du générai Peliâsielr. Reinettez lë ebmmandement en chef à cé général. »

Pendant que ces graves événements sacconipiissaient en Crimée on pirbeédait^ à Parid, à l'ouverture de l'Exposition universelle, et Ton donnait à cette céréitionie tout F éclat possible , suivant en cela Fexétnplé du gouVemeiilent anglaià lors de la première Exposition de Londt^es. Entre cette fête pacifique dés àFts et de l'industrie et les pompes mortelles de la guerre acharnée qui ensanglantait en ce moment les plateaux de la Chersonèse le contraste était saisissant mais il àttëstait aussi la puissance et l'énergie morale du pays qui pouvait au

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ffléiné moment procéder à dés CBuyreb si âi« versfed.

Le 15 mai avait été fixé pour l'ouverture de l'Etpbsition. Le soleil ne &Torisa pas eette solen* jiité. Elle fut assttmbiie au contraire par un teinps pluvieux, et £roid que n'aurait jamais pu faire prévoir ta dàté printanièrë à laquelle cette inàiiguration avait été renvoyée. L édifice élevé dans les Ghanips-Élysées et consaeré à receréir les éehantillons de l'industrie du monde entier, avait ùn aspect monumeiital qui satisfaisait 1 œil de prime abord, bien qu'il fut loin d'égaler le fameux Palais de cristal des Anglais, ou, pour mieux dire, de lui ressembler, cë.r aucune eomjsaraison ûe pouvait êtré établie entre les dedx eotiStructîons. Méis on h'avait pas tardé à s'apercevoir que son enceinte serait, malgré les proportions qu'on lui avait données, beaucoup trop étroite pour pouvoir eontenit* tous les envois <|ui seraient faits et Ton avait eu i*îdée deconsthiire sur ravennediteCourS-IarReine une longue annexe qui comniuiiiqueraît, par un pont volant, à une vasté rotonde élevée derrière le bâtiment de l'Exposition et destinée elle-même à renfermer un grand nombre d'objets que la construction primitive n aurait pu contenir. L*àhnexe du CdUrs-lâ-Kciue était, pour la majeure partie, iebnbafcrée aux maehines.

Fàisant shitè à eetté annexe et située à Textré-

mité de i avenue Montaigne une autre construction qui devait être éphémère s'était élevée pour recevoir rExposition des beaux-arts, réunion de statues et de tableauiL de tous les maîtres modernes et de tous les pays, qui ne devait pas être un des moindres attraits de cette solennité internationale* Au milieu de ces divers bâtiments et les faisant communiquer entre eux, des jardins avaient été tracés et des fontaines^ dont quelques-unes étaient elles-mêmes des œuvres d'art, égayaient Toeil tout en y répandant une salutaire fraîcheur.

Le bâtiment principal de TExposition universelle devait le jour de Tinauguration recevoir nonseulement les grands corps de 1 État^ mais aussi tous les corps constitués de la capitale. Les femmes des iuactiuuiiaires publics qui les composaient étaient également invitées et un assez grand nombre d*entre elles devant occuper les banquettes disposées au centre de la nef à droite et à gauche du trône avaient reçu Tinvitation de ne se rendre à la cérémonie qu'en grande toilette du soir* Le milieu de la nef en face de la principale porte d'entrée allait^ en effet, concentrer tout l'appareil de ce que nous nommerons la mise en scène de cette solennité.

Trois ou quatre heures avant le commencement de la cérémonie, les personnes munies de billets arrivaient en fouie aux portes de Tédifice et les

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voitures s y aciicuinulaieiit. Il y eut beaucoup de desoriiœ mais heureuseiiH-nt sans accident, daus cette entrée très-mal réglée des invités. Le' cortège impérial ne devait quitter les Tuileries qu a une heure. Le canon des Invalides annonça son départ. Ce cortège se composait de six voitures d*apparat, dont la dernière attelée à huit chevaux renfermait TEmpereur^ 1 Impératrice^ la grande maîtresse et le grand maréchal du Palais. Cette dernière voiture était escortée par l'escadron des Cent-Gardes. Des cuirassiers de la garde impériale ouvraient et fermaient la marche.

Le prince Napoléon en grand uniforme et accompagné des principaux fonctionnaires du Palais alla recevoir sur le seuil l'Empereur et Tlmpératrice> leur servant^ pour ainsi dire^ d'introducteur dans le sanctuaire de Tindustrie'. L'éclatante beauté de Tlmpératrice était encore relevée par une toilette d'une incomparable richesse; on voyait que i on avait, à rexenq)le de TAngleterre, cherché par toutes ces splendeurs à frapper l imagination publique et à fixer dans la mémoire du peuple le souvenir de cette journée d'inauguration.

Les souverains se dirigèrent vers le trône élevé de plusieurs degrés sur une large estrade, surmonté d'un riche baldaquin et s adossant à une muraille de velours cramoisi. L'Impératrice salua TEmpereur avant de s'asseoir sur son fauteuil ;

l'Emp^reuB festa del^out \ If» ii^emlïMreB de la faniili^ "

impti ialepccupaient des pliants à la droite et à la ga\iebe 4^ tjrQ{i0 ^Htçiur duquel avaient pr^s pl^. les mini^tr^^^ les iparéchaux, les amiraux ^ les cs^r* (finaux ^ le. Corps diplomp.tique et toute m^jsQU 4f| TEiiipereur. Aioi's le ppiiice Napolépa s^i^v^nça ai4 pied des degrés dw trône pour lire, en sa qualité lie pi^^ide^t de la Çompiissipn impénale TEx*» position nn long dis^our^ |!e^feFnlaI|t Texposp des travaux do cette comiiiiàsion, jjiiis les souverains dpspendipent de Testr^lp et le cprtége^ se refqrpa^iit dans le même ordre qu'à son entr^, parcourut IV venue centrale de 1 Expo^itio.u, reyint par les pôtés à tr^Ters les étalages presqup fpfis iv^pamplefs pt quelquefois vides, car bien des epvois avaient été |ait;s trop tardivement, et finalem^pt regagna Ip çi^Qtre de l'axe> d'où le sigpal du d^p^t fi^t dqni^p pendant que Torchestre jouç|it la j|iarclie ilu^j^ du GuHiaun^ Teli dP HpBs^n^.

Telle fut cette cérémonie à laquelle, nous le répetons^ ou av^it voulu donner une splendeur tout exceptionnelle. Le public en sortant du Pldais dp r Exposition et en re^^^rettant que la reine d'Angleterre n'eût pu assister à cette inaugfiratipn bril* lante^ se reportait d*avance par la pensép i^ux fêtes qui seraient données lors de ^ visjte à P^ii^. Mais le voyage pn France de 1^ reine Vic|;pria ne devait avoir lieu qu*au mois d*eoût. [je lord n^^-ife

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de Londres et lea aldermen précédèrent leur fipuveraine. Ils arrivèrent dan^ le» premiers jour» de

juin. Une députation de la Commission mui^icipale de Paris s était rendue à Bouloigne ppur le^ recevoir à leur débarquement, et un train spécial les conduisit dans la capitale où les attendait une magnifique et cordiale hospitalité* Le lord maire de Londres était alurs sir Moou baioiiuet. Pes fête* de tou^ genre leur furent données e$ ils déposât rent une adresse qnî est restée dans les archives de l édilité parisienne. Leur présence à Paris coïneidait^ d'ailleurs^ avec celle du jeune roi de Portugal et de son frère le duc d'Oporto arrivés le2G mai et auxquels Napoléon III iajsait une récep^on trèsdistinguée. On donna en leur honneur une r^vue au Champ de mars, un grand bal à rHôtel de ville et un concert à la Cour. Le jeune dom Pédro V * qui, avant de quitter la France, voulut visiter plusieurs établissements publics entre autres l'Ecole de cavalerie de Saumur^ était un prince d'une instruction étendue et d'un esprit d observation trèsremarquable. Il parlait presque toutes les langiies de TEurope, et Tobjet de prédilection de ses études était l'organisation des armées. La mort en le frappant prématurément ainsi que son fieère^ n'a

1. N6 le 16 septembre 1S37, de la reine dona Maria da Gloria et du roi dom ^erpanflo, i\ic ^ Saze-pol^uriÇrGotb^.

Uigit

pas seulement frappé la maison deBragance mais^ on peut le dire, le Portugal lui-même.

Cepeudaut toutes les ressources que les pi-ecédents emprunts avaient fournies pour les énormes dépenses de la Gfuerre de Crjnu f , étaient sur le point d'être épuisées et il fallait pourvoir aux exigences de la situation y c'est-à-dire recourir à un emprunt nouveau. De plus, une levée de cent quarante mille hommes était nécessaire pour la continuation des opérations entreprises. 1! fallut donc réunir en session extraordinaire le Sénat et le Corps législatif; ils furent convoqués pour le

2 juillet.

On avait d abord supposé que 1 ouverture de cette session extraordinaire aurait lieu sans aucune

espèce d*apparat; mais TEmpereur^ dans les circonstances si graves où Ton se trouvait^ sentit la nécessité do parler lui-même aux représentants du pays^ des sacritices que la situation commandait et il fit en personne, aux Tuileries, Touverture de cette session en prunoui^ant un assez long discours dont voici le résumé :

Après avoir constaté que les conferenees de Vienne avaient été impuissantes à amener la paix. Napoléon III déclarait qu'il venait laiie appel au patriotisme du [jaj^s et à celui du Corps législatif. Il faisait I historique des négociations entamées : Pouvait-on dire que la France et TAngle-

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terre eussent manqué de modération? non; les

exiiçences de la France et de l'Angleterre ne s'étaient point accrues en proportion de la grandeur de la lutte et des sacrifices déjà faits^ Toutes leurs propositions, si désintéressées qu'elles fussent et qui avaient été approuvées en principe par 1 Autriche^ par la Prusse et par la Russie elle-même, s*étaient pourtant évanouies dans les conierences. La Russie qui avait consenti théoriquement à mettre fin à s;i prépondérance dans la mer Noire avait reiusé toute limitation de ses forces navales et on en était encore à attendre que rAutricbe exécutât ses engagements qui consistaient à rendre son traité d'alliance offensif et défensif si les négociations n'aboutissaient pa^. Elle avait, il est vrai, proposé de garantir avec elle par un traité Tindépendance de la Turquie, et de considérer à Tavenir comme Casus belli le cas où le nombre des vaisseaux de la Russie aurait dépassé celui qui existait avant la guerre ; mais accepter une pareille proposition n'était pas possible, car elle ne liait en rien la Russie et, au contraire, nous paraissions sanctionner par une convention sa prépondérance dans la mer Noire; la guerre avait donc dû suivre son cours. Le dévouement de l'année et de la flotte ne pouvait manquer d'amener bientôt un résultat décisif. pays avait de son côté, déjà montré quelles étaient sa conliance et ses ressources; il

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avait quelques mpiâ auparavant oi'fei t (lix-sept cents millions c|a plus qu on i^e lui clem|in(lait.

L ne partie de cette somme devait suffira pour soutenir sou honneur militaire et ses droits pomme grande nation. Le gouvernement proposerait aussi au Corps législatif de voler la loi annuelle ^e recrutement. Il n'y aurait point de Ipvée extraordinaire et l'on rentrerait dans les voies accoutumées qui nécessitaient I pour la régularisé radministration^ le vote de la levée une année d avance.

Te) était en |*^pmé le djspoiiiis iinpérial. ie Corps législatif se réunit le même jour à trois heur rps et demie en séance publique et spn président^ Bf. de Morny, vint daus une courte allocution lui demander que tout en restant calme et indépendant il n'hésitât pas 4 donner à l'Empereur un npuveau témoignage d'adhésion, dont IWet serait d*aug- I nienter sa {orce ^t ^e 1 aider ^ accomplir la tac)ie dilBeile que les événements lui avaient imposée. Puis il dpnna lectme du projet de décret relatif à l 'emprunt dont le tota( serait de sept cent ci nquante millions de francs. D^ux «autres projets de loi furent présentés ensuite, Tun qui i^ut-orisait la Ipyée d*un contingent de epnt quapaiitci mille hommes sur la classe de 1855, l'autre qui soumettait au Cpfp^ législatif Tpxf^nien d^ ^\w^ impôts^ 4Q]^t les princip^|ix étaient pn décinie sur |^ transport d^s

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et bagages efi çhefl^jn de fer, et u^ décime sur les alcools.

Cette session extraordinaire ne (iura que dix jQUci. Le3 Ipis relatives à i emprunt et aux nouveaux impôts lurent votées a[^rès de courts débats et quejqvips semaines après 31 6 864 souscripteurs offrirent 3 milliard^ 652 millions (npus donnons les ctiiili'^s d^m l^ur totalité parce qu'ils soi^t historiquement çuri^v|x) s^u lieu des 750 millions qii^ leur demandait FÉtat.

Les nouvelles de Crimée deveqaijsut;^ du r^to^ plus encourageantes de jour eq jour. nomination du général Pelissier avaif été accueillie par 1 armée d'Ofi^nt avec une gFan4e faveur. Assurément le soldat témoignait d'ordinaire les sympathie^ les plus viyes pour Je général Caiirobert, dans lequel il trpuYait dps spntifueuts en quelqpe sorte paternels, mais il comprenait très-bien aussi que le général Caarobert se trouvait dans une 4^ ces situations où li^ respQ|!saM|ité paralyse Téuergip (}e certains caractères, et j'on en était venu à vou» loir à tout pri^ des évéuementâ décisifs; chacun sentait qu'une tactique plus audacieuse allait être in^ugifrée par un nouveau commandant en c}|^f.

Ijé général Pelissier' avait biei^ en lui tout pe qu'il fallait pour réaijser des plans plus Ij^i'dis. Autant

\, Né jsn 1794, mqrt en 1964.

Canrobert, héroïque lorsqu'il ne s agissait que de

lui, était partisan d'une stratégie prudente et teniporatrice en ce qui toucliait le& opérations générales; autant Pelissier, qui avait popularisé en Afrique la plus heureuse témérité et qui ne reculait devant aucune extrémité pour accomplir un fait de ^uci in ^ était prédisposé aux grands coups de main et aux sanglantes hardiesses. On pouvait donc s attendre à une reprise terrible de la lutte et à des événements d une importance considérable^ quel qu'en put être d'ailleurs le résultat.

Le plan du nouveau général en chef était^ en effet, complètement offensif. Ses iDslruclions portaient du reste qu'il devait s'entendre le plus et le mieux possible avec le commandant des forces anglaises^ et ce fut la ligne de conduite qull s efforça de tenir jusqu'à la fin de la campagne. L'avortemenl de l expéditioii de Kertch, abandonnée sans coup férir, avait servi de texte aux récriaminations amères des journaux anglais. On se souvient que laflotille anglo-française était déjà parvenue en vue de ce points que le Fulton en observation dans ces parages déclarait hors d'état de se déiendre^ lorsque des signaux avaient annoncé l'arrivée d'ordres pressants pour l'amiral français ; le Dauphin^ parti la nuit même du jour où la flottdle avait mis à la voile, venait apporter l'ordre transmis de Paris pai* le télégraphe, de masser toutes

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les troupes, sans exception, autour de Sébastopol. Noub avons dit combien la déception avait été vive^ combien les regrets avaient été grands.

L'expédition de KertcL fut donc immédiatement reprise. 11 fut arrêté entre les généraux en chef et les amiraux qu un corps expéditionnaire compose de sept mille Français et de trois batteries sous les ordres du général d*Autemarre^ de trois mille Anglais et d une batterie sous les ordres du général Brown, de cinq mille Turcs et d'une batterie empruntée à l'armée d'Omer-Pacha , s'installerait sur les deux escadres qui le transporteraient devant Kertch.

Ce tut le 22 mai (jue les troupes destinées à cette expédition s'embarquèrent dans la rade de Kar raiesch. Le *24, au point du jour> lisons-nous dans la dépêebe de 1 amiral Bruat, les deux escadres étaient réunies au lieu du rendez-vous> à douze milles au sud du cap Takii. Les chaloupés, les embarcations et les canots-tambours furent mis à la mer ; les bâtiments à vapeur se rangèrent en ligne et se dirigèrent vers la baie que forme, en s' avançant vers TËst^ la pointe basse de Kamiesch. Toutes ces dispositions avaient été prises pour jeter à teri'e, d un seul coup, trois mille hommes» au moins, d'infanterie qui devaient être fortement soutenus par trois batteries d'ariiiierie et par une demi-section de fuséens.

126 HTSTOlRli DB MON tEHPS. [1855

Les Russes troj^ fàibles sur ce point pour pouvoir fésidtër à uhe attaqué éérieu&ë replièitilt dàtts rintéiieiir des terres à ra|)pr(Khe de nos vaisàeatiSL ; mais, eu se retirant^ ils tirent sauter leurs batteHed et les ouvrage^ qui cdihbiàndaient la pasiâe de la hier d'Âzoff, dans laquelle les deul escadres pénétrèrent iihmédiatetnent, poursuivant et capturant un i^rand nbmbre de bâtiments marchands qui chercbaieut à s^euluir dàns toutes lés dibéctioilâ. )

Le château dléui-Kalé, ailcieune et solide construction turque^ pourait offrir une résistance un peu plus longue. Des batteries flottantes dispodi^ en avant des défenses de la vieille forteresse et se rlsltaiit à elles ajoutaient enbore aux difficultés qu'on pouvait rencontrer sur ce point dn littoral, dont on iie cbîinaissait pas parfaitement le fort ét le faiblé. Fulton ët la Hf^ghré;, caiionnîèréS anglaises, dirigèrent tout uu jour leur l'eu sur le vieux château, qui au doubhër dù soleil fbt incendié par ses défenseurs et sauta en Tair avec un terriblé fracas.

Les troupes èxpéditidiinâireë purent donc se

porter en avant et s'établir dans la petite ville d'Iéni-Kalé, tandis que les escadries paireourant la mer d Azoff brûlaîéntj avëc tôuô les approvisionnements qu elles contenaient, les villes de Marioupol , Génitcherk» Berdiansk et taganrdg; Ahapa

élle-méme^ que ses fortiiicationâ imposantes pouvait mettre à l'abri d'un coup de main, mais dont

les Russes craignaient l'investissemenl , fut démantelée et en partie brûlée par eux avant leur rëtraite.

Ainsi la nouvelle expédition de Kertcli avait merveilleusement réussi. Elle a\ait été faite à propos et à temj)s^ car les Russes , surpris par les flottes alliées^ n'avaient pu se servir d engiub dont lefitet pouvait être terrible et qui con^staient^ entre autres, en bouées incendiaires, iuuuiikes dans tout le chenal et qui devaient .être reliées entre elles pâr un fil électrique.

Le jour même du départ des escadres une attaque était dirigée^ à Sébastopol, sur les lignes formant une espèce de camp retranché en avant de la batterie de la Quarantaine et^ après deux jours de combats acharnés, nos troupes s'établissaient sur ce point impurlant des ouvrages russes, mais non sans avoir éprouvé de cruelles pertes.

Quelques jours plus tard^ un petit corps d*armée composé de la division Ganrobert^ de la division Bninet et des deux divisions de cavalerie Morris et d'Alloiiville appuyées par cinq batteries dartiUei*ie de la réserve opérait une reconnaissance sur la Tchemaîa dans le but d'éclairer cette partie du terrain, d'èii chasser les Russes et d'occuper les bords de la rivière, ce qui fut rapide-

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meut exécuté, l'ennemi s'étant retiré sur la vallée de Baidar.

Enlin, le 7 juin, après un grand conseil de guerre une attaque fut dirigée sur les points dits h Mamelon-Vert* et les Ouvrages Blancs, Dès la veille un feu violent de notre artillerie avait fortement endommagé ces défenses de la place, il con« tiniKi pendant toiUe la journée du 7, et a quatre heures et demie du soir les colonnes d assaut se mirent en niouvement. Les '1*, 3*, 4' et 5' divisions du 2'' corps avaient été désignées pour cette attaque dont la direction suprême était confiée au général Bosquet. On vît, au signal donnée les colonnes de Wimpfen à gauche et Vergé à droite sortir des parallèles et courir vers le Mamelon-Vert sous le commandement du vieux et brave généial de division Camou^ tandis que les brigades Lavarande et de Failly, dirigées par le général de division Mayran^ couraient sur les Ouvrages Blancs qui^ à sept heures un quart leur appartenaient. Quant au Mamelon -Vert, il fut pris et repris avec un acharnement mdicible, mais à huit «heures il était déiinitivement en notre pouvoir. L*béroïque colonel de Brancion y avait trouvé la mort. Son régiuient attaquait au centre; tout à coup on aperçut sur le pa-

1 . Les Russes nommaient le Mamelon-Vert redoute du Kamchatka, et les Ouvrages •Blancs, redoutes de Volbynie et de Selighinski.

rapet du Mamelon- Vert un homme qui^ agitant en Taîr son képî d'une main, faisait flotter de Tauti'e

le drapeau trauçais, c'étail le colonel de Brancion; quelques minutes plus tard, il était emporté par' un véritaliU^ uuiagan de l'er.

Maîtres du Mamelon -Vert et arrivés à l'extrémité de Touvrage du côté de la place, nos soldats ne surent malheureusement pas s'arrêter dans leur admirable élan. La tour Malakoff les canonnaii avec fureur ; au lieu de se mettre d'abord à Tabri dans les défenses dont ils venaient de s emparer, ils poussèrent le cri : « A Malakoff 1 » et s^élancèrent dans cette direction avec la plus Iblle ardeur. Leurs officiers ne surent ou ne Youlurent pas les retenir; mais dans tous les cas, demeurèrent à leur tête et tous allèrent se heurter contre la tour^ dont cette journée^ déjà si glorieusement remplie^ ne devait point voir encore la ehute, mais dont le canon allait leur faire subir les pertes les plus cruelles. Indépendamment du colonel de Brancion, son lieutenant-coionel et ses chefs de bataillon furent tués ou grièvement blessés^ et ce fut un capitaine qui^ prenant le commandement du 50* de ligne^ rétablit dans la position conquise sur le Mamelon-Vert.

De leur côté, les Anglais s étaient emparés de la position dite des Carrières, en avant du Grand- Redan, mais ayant voulu imiter nos soldats dans

ir SERIE. — II, 9

leur folle entreprise et s'élancer sur le Grand-Redan

lui-même, ils avaient également subi des pertes énormes.

Somme toute, cette journée du 7 juin donna des résultats d'une importance considérable. Trois fois les Russes tentèrent de reprendre pendant la nuit ces positions perdues, trois fois ils furent repoussés. Alors ils abandonnèrent la batterie dite du 2 mai, se retirant ainsi de la rive droite du Carénage, manœuvre qui obligea les navires du port à fi»e réfugier dans la baie de FArtillerie où nos bombes de gros calibre pouvaient encore aller les chercher. Supprimer le mouvement de va et Tient dans le port était un résultat immense, puisque cela équivalait presque à un investissement.

Malgré les pertes très-sensibles faites par les armées alliées, non-seulement en soldats mais encore en officiers d'un mérite exceptionnel, registre funèbre sur lequel il fallut le londeinain ajouter un nouveau nom^ celui du jeune général de Lavarande emporté par un boulet de canon , la journée du 7 juin fut donc un succès très-sérieux et dont les conséquences avaient une grande portée pour lissue de la lutte singulière dont les plateaux de la Chersonèse étaient alors le théâtre.

Malheureusement, il n'est rien de plus difficile que de savoir s arrêter au lendemain d une victoire

et de tempérer les impatiences d'agir que donne

toujours le succès.

Le général Pélissier en ût promptement la triste expérience : tenant compte de la fébrile ardeur des troupes alliées^ ardeur plus emliarrassante encore que celle de nos propres soldats, il s^était entendu avec les autres généraux en chef pour une nouvelle tentative qui aurait lieu le 18 juin. Les Anglais devaient attsquer le Grand-Redan; les Français la tour MalakuH\, le redan du Carénage et les retranchements qui le couvraient. L*attaque devait être simulUiiu c sur Unia les points, le général Pélissier donnerait à trois heures du matin le signal du départ par une gerbe de fusées d'artifice tirée de la batterie Lancastre où il établissait son quartier général. Malheureusement le général Mayran crut reconnaître ce signal en apercevant du côté où il latteudait^ plusieurs bombes à traces lumineuses. Malgré les observations de ses aides de camp et bien qu'il ne fut pas encore trois heures du matin ^ le général Mayran lan^ aussitôt en avant les deux brigades de sa division en mai^ chant à leur tête. 11 fut presque immédiatement frappé dun biscaïen au coude gauche, mais^ dominaiit la douleur, il voulut conserver le commandement jusqu'à ce qu'un nouveau projectile, Fatteignant en pleine poitrine, leût renversé, mortellement atteint^ sur le sol labouré par la mi

ISÎ HlSTOaUb DE MON TEMPS. [1855

iraille. Cependant la division dont le général de

Failly avait pris le commandement , poursuivait vailiammeût son mouvement d attaque. Le général Pélissier entendit le feu violent de mousqueterie qui lui apprenait que le combat était engagé uoe demi-heore environ avant Tinstant qu'il avait fixé. Im ordres qu'il envoya pour arrêter la division qui avait devancé le signal^ n arrivèrent plus à temps. La division Mayran se trouvait donc seule engagée conti^airemeiiL au plan d'attaque. Cependant on ne pouvait plus retarder le mouvement des autres divisions. Le générai Bninet reçut Tordre de partir.

Par une fatalité singulière, tandis qu'une erreur

HA ail entraîné trop tôt le général Mayran, le général Brunet navait pas encore pris toutes ses dispositions pour commencer Tattaque. Il s*élança toutefois vers renuemi , sans attendre davantage et reçut presque immédiatement une blessure mortelle. Cette perte jointe aux diflk'ultés de Teutreprise et aux. circonstances dans lesquelles elle avait été engagée, ne permit pas à la division Brunet de rendre tous les services qu on avait attendus d'elle.

Quant au général d'Autemarre, il opéra vivement son mou vementd'attaque et sa division moins maltraitée que les autres, peut-être en raison de cette rapidité même, arriva jusqu'à la tour Bfalsh i^olï. Une paitie franchit les retranchements et

pénétra dans l'enceinte. Mais les deux autres divisions ne pouvaient plus la soutenir.

D'un autre côté, les Anglais qui avaient rencontré devant le Grand-Redan des forces de beaucoup supérieures aux leurs n'avaient pu, malgré leur solidité^ poursuivre cette attaque et s étaient forcément repliés. Leuir mouvement de retraite était déjà opéré au moment où les troupes du général d'Autemarre pénétraient dans lenceinte de Malakoff, et alors tous les feux du Grand-Redan purent être dirigés contre cette courageuse division française qui, accablée de projectiles et privée de soutien ne put se maintenir sur le point qu elle avait si intrépidement conquis.

Le général Pélissier n'avait pas encore engagé le corps de réserve placé sous les ordres du général Regnault de SainWean-d'Angély ; mais^ pour le faire avantageusement, il eût fallu que l'attaque du Grand-Redan fût renouvelée. 11 envoya donc demander à lord Raglan s*il croyait la chose possible, et sur la réponse négative du généralissime anglais^ il fit donner Tordre de rentrer dans les parallèles^ mouvement de retraite qui fut exécuté avec un ordre et un calme remarquables sous les feux croisés de tous les ouvrages de la place.

Cette journée du 18 juin fut donc fatale aux armées alliées : leurs pertes furent très sensibles. Dans le contingent français, à côté de celles des

134 HISTOIRE DB MON TBIfPS. [1855

généraux Mayran et Brunei, on déplora la mort du colonel d'artillerie de la Boasainière, officier d'un mérite tout à tait exceptionnel .

Lord Baglan eut le cœur déchiré des pertes de l'année anglaise. Le pauvre vieux soldat» accablé moralement et physiquement de la responsabilité et des btigaes d'une pareille campagne^ succom-bait huit jours plus tard à une violente attaque de choléra. Son corps^ embaumé par les médecins qui l'avaient soigné, fut transporté à bord du bâtiment qui devait le ramener en Angleterre entre deux haies de soldats anglais et français. U était renfrrmé dans un cercueil traîné par huit chevaux d*artîllerie pt recouvert du drapeau britnn nique. 11 fut embarqué aux sons du God save the Queen.

Le général James Simpson se trouvait être le plus ancien en grade des officiers de Tarmée de Grimée^ il prit le commandement en chef qui, du reste, lui fut presque immédiatement confirmé par dépêche télégraphique. Jamais l'état-major anglais n'avait autant souffert même durant les grandes guerres du premier empire^ et il se trouvait alors presque entièrement renouvelé par les combats ou par les maladies : Raglan, Estcourt, Cathcart, Ëyre, Campbell étaient morts. Brown, Codrington et Pennefather gisaient encore sur leur lit de souffrances; le duc de Cambridge^ Lacy Ëvans^ Torrensy Lucan, Cardigan étaient rentrés, tous plus

1855] LIVRE SDUËMB. 135

OU moins éprouvés, en Angleterre. Nous ne citons ici que les généraux. Le nombre des officiers d'un grade inférieur tués ou blessés était énorme.

L etat-major français n avait pas éprouvé des pertes moins erudles : Saint-Arnaud^ fiizot^ Mayran, Brunet, de Lourmel, de Lavarande étaient morts. Canrobert, Thomas, de Monet^ de Saint- Pol» Niel, de Failly et de Villiers avaient été blessés. Cette fois encore nous ne mentionnons les pertes qu'au-dessus du grade de colonel^ et les officiers qui n'avaient pas dépassé ce grade, surtout dans les armes spéciales du génie et de 1 artillerie, étaient tombés trop nombreux sur les ingrats piaLeanx de la Chersonèse.

DisonSf pour compléter ce bilan funèbre^ que les deux aflaires du 7 et du 1 8 juin nous avaient mis, tant tués que blessés, plus de sept mille cinq cents hommes hors de combat.

L'Impératrice s'était rendue aux Eaux-13onnes et à Biarritz où l'Empereur était allé la rejoindre ea attendant Tépoque de la venue en France de la reine d Angleterre. 11 rentra le 30 juillet à Paris^ et dès les premiers jours du mois d'août^ voulut 8*occuper par lui-même des détails relatifs aux fêtes splendides par lesquelles il entendait célébrer le

séjour à Paris de la reine Vicloria, l'un des épisodes les plus singuliers et les plus intéressants, d'ailleurs, de son règne.

La date du voyage de la reine avait été fixée au 18 août, et le programme officiel de tout ee qui serait l'ait durant son séjour était réglé à 1 avance. Nous entrerons dans quelques détails à ce sujet : cette visite de la reine d Angleterre a été, suivant nous^, un événement d'une grande portée. De vieilles rivalités internationales, des préjugés qui ont fait leur temps doivent, à la longue, entièrement disparaître. La juste ambition de la France n*a rien à revendiquer au delà du détroit; désormais, ce n est plus de ce côté que se porteront les regards des partisans du développement matériel de notre paj's. L'alliance armée des deux nations en Orient n'avait même pas besoin de se produire pour cela. Le bon sens seul aurait suffi accompagné du sentiment exact des besoins réels et des aspirations naturelles de la France. La visite de la reine Victoria au château d'Eu, sous le règne de Louis^Philippe^ avait eu un caractère beaiicoup plus privé que le voyage de 1855 à Paris. L'efTet politique en avait été moindre aussi, et pourtant, c'était déjà un fait d*une importance relative assez considérable et sortant complètement des banales courtoisies qu'échangent quelquefois entre eux les souverains. La visite de la reine d'Angleterre à

I8&5] UVR£ SIXIÈH£. 137

Paris en 4855, son séjour à Saint-Cloud et à Versailles furent des incidents très-notables et trèsdignes d'une sérieuse appréciation, au milieu des mille faits plus ou moins importanls qui constituent rhistoire moderne des deux peuples si longtemps rivaux, si longtemps ennemis.

Dans la soirée du 1 7 août, le yacht de la reine accompagné de la flottille qui lui faisait escorte, mouilla à l'entrée du port de Boulogne. Le yacht était d'un très fort tonnage et^ pour pénétrer dans le port, il lui fallait absolument atteindre la pleine mer. La reine passa à bord la nuit du 17 au 18* On comptait pouvoir ce jour^là, entrer dans le port vers une heure de raprès^midi, et toutes les dispositions avaient été prises en conséquence. Mais ce ne fiit qu à deux heures que le yacht parut entre les deux jetées et que le débarquement de la reine put avoir lieu.

L Empereur était arrivé à Boulogne la veille au soir par un train express. Dans la matinée du 1 8, il visita les camps et se montra aux troupes placées sous le commandement du maréchal Baraguey d*HiUiers. Vers midi toutes ces troupes furent dirigées vers la ville ou placées sur les falaises et les dunes qui couronnent la côte depuis Boulogne jusqu'à Wimereux, à droite de la Liane, et depuis Capécure jusqu'à Porsel, à gauche de cette rivière, curieux et très-frappant spectacle que celui de

138 HISTOiKË DE MON TEMPS. [1855

cette ànnée^ se déployant but les hauteurs de Bou* logne, pour fêter Tarrivée d'une reine d'Angleterre, et deBsinant sa silhouette sur les falaises, d'où un demi-siècle aupara\ant, Napoléon V% la lorgnette en main, cherchait pour ainsi dira, le point vulnérable de la Grande-Bretagne^ 8a puissante et mortelle ennemie !

Une double haie de cayalerie, formée par des lanciers et des dragons s'étendait depuis Tendroit fixé pour le débarquement jusqu à l'embarcadère du chemin de fer, et (coup d'oeil assez original) deux à trois cents sapeurs, la hache sur 1 cpaule, garnissaient les deux côtés du pont sur la Liane.

Aussitôt que le yacht de la reine aborda, TEmpereur mettant pied à terre, franchit la rampe garnie de velours et de tapis, qui unissait le quai au bâtiment royal, et s avança vers la reine dont il baisa la main; puis il laida à débarquer et la conduisit ju8qu*à la voiture destinée à la transporter au chemin de 1er ainsi que le prince Albert et ses enfants. Cette voiture magnifique à sixplaces et doublée de satin blanc, étaittraînéepar deux chevaux non moins admirables qu'elle-même. Dès que la reine et sa famille y eurent pris place, l'Empereur remontant à cheval, se mit à la portière de droite, tandis que le maréchal Baraguey d'Hilliera, tenait la portière de gauche, et le cortège se mit en marche au milieu des cris des populations accou-

1855] UVJEŒ SIXIÈM£. 139

rues de fort loin pour assister à ce curieux spectacle.

L*lieure ayancée à laquelle le yacht avait pu seulement pénétrer dans le port, trompait naturellemeot toaa les calculs pour Farrirvée du convoi à

Paris. Ce ne fut, en effet, qu'à sept lieures eideuiie du soir que la reine ût son entrée dans cette capitale où, depuis rinfortuné Jacques II, aucun souverain britannique ne s était jamais montré. Le chemin de ter du nord avait été, pour cette circoiistance, relié à celui de TEst afin que la reine, sortant de Tembarcadère monumental de Strasbourg, n'eût à suivre qu'une ligne continue de boulevards jusqu'à la Madeleine; et, par conséquent, jusqu'à Saint-Cloud^ quune voie d'une largeur, d'une variété et d*une splendeur inouïes.

En arrivant à la gare, la reine reçut un splendide bouquet que lui offrait la Garde Nationale de Paris, représentée en cette circonstance, par son chef, le général de Lawoestine; puis les voitures de la cour s'avancèrent, ayant leurs lanternes allumées à cause de l'approche de la nuit. Ces voitures étaient découvertes suivant le désir exprimé par la reine elle-même. La reine et la princesse royale occupaient le fond de la première , ayant devant elle l'Empereur et le prince Albert. Les jeunes princes anglais se trouvaient dans la seconde avec le prince Napoléon. Puis venait une suite

nombreuse de fonctionnaires de la cuur et de dames.

L^aspect des boulevards était véritablement

féerique, leur animation extraordinaire, et, pour lui trouver un équivalent^ il fallait remonter par le souvenir à une époque bien éloignée et bien différente sans doute, celle de Tentrée des Bourbons en 1814. Partout des drapeaui entrelaeés, des bannières iloUantes, des cbifTres, des devises et des écussons anglais; partout une population curieuse, sympathique, se pressant sur les deux côtés de la chaussée, ou s'étageant sur des gradins et encombrant les balcons. La haie sur tout le parcours des boulevards était formée d'un côté par la Garde Nationale, de l autre par Tannée. Plusieurs arcs de triomphe s'élevaient dans l'espace compris entre la porte St-Denis et la Madeleine, ainsi que des colonnes commémoratîves et des statues allégoriques. Après avoir quitté la gare de l'Est, dont la façade avait été richement décorée de trophées et de bannières multicolores, le cortège s*engageait sur le nouveau boulevard de Strasbourg qui offrait un spectacle étrange et pittoresque. Très-peu de maisons bordaient encore cette voie si récente et toutes avaient été disposées en tribunes, en loges, pour ainsi dire, à Tusage des curieux. Les espaces compris entre ces constructions encore raines, s'étaient trouvés comblés par des estrades en bois élevées au

1855] UVRB SmÈME. 141

profit d*une vaste spéculation qui avait su utiliser toutes les irrégularités des bâtiments, au milieu desquelles s'était établie la voie nouvelle.

En débouchant sur les boulevards du centre et

en s'avancaiit vers la porte Saint-Denis, on poux ait déjà juger du coup d'œil que présentait la voie toute entière. Sur ce point, les populations rurales de La banlieue de Paris étaient entassées, et, depuis deux heures de Taprès-midi^ attendaient, non sans quelque impatience, Farrivée du cortège. A mesure qu'on s'approchait du faubourg Poissonnière, la foule changeait d'aspect. Là, c'était bien le peuple de Paris impatient, enthousiaste et frondeur. Partout on pouvait lire sur des transparents le mot anglais Wellcome (bienvenue!) et les drapeaux anglais, français, sardes, turcs, flottaient aux balcons et se balançaient à la douce brise d*un jour d'été véritablement splendide. Vers la rue de Richelieu se présentait un grand arc de triomphe élevé par les soins de Tadministration de FOpéra. C'était un véritable monument enjambant toute la chaussée, s'élevant jusqu'au troisième étage des maisons, surmonté d'aigles immenses et présentant des écussons qui reproduisaient les chitlres entrelacés de l'Empereur et de l'Impératrice, de la reine Victoria et du prince Albert. La voûte de ce bel arc de triomphe était garnie d'une tenture pourpre, couverte d'abeilles. En face du passage de

142 HISTOIRE I)E MON Tii>MPS. [1855

rOpéra, se dressait une statue allégorique entourée

de drapeaux. Un peu plus luia l'administration de 1 Opéra-Comique avait élevé une colonne triomphale dont la base présentait en bas-relief le Palais de 1 industrie et était elle-même enveloppée d'une grande quantité de fleurs rares. Ënûn, en se rapprochant de la Madeleine^ on remarquait deux statues symbolisant la France et rAugleteri*e qu'un bataillon de la Garde Nationale avait fait dresser à ses frais. Depuis la rue de Richelieu jusqu'à la rue Royale^ les estrades garnies de spectateurs qui avaient quelquefois payé fort cher le droit d'y prendre place^ se multipliaient à rintini.

C'était, nous l'avons dit^ la reine Victoria ellemême qui avait exprimé le désir d'entrer dans Paris en calècbe découverte, plutôt qu'en carrosse de gala afin de jouir plus complètement du coup d^œil de ces boulevards dont la réputation est européenne. Malheureusement le retard du débarquement à Boulogne la faisait arriver à Paris au crépuscule^ trop tôt pour que des illuminations pussent remplacer le jour, trop tard pour qu*il lui fut possible de bien saisu* l'ensemble et les détails de cette scène vraiment unique. Ce retard avait également refroidi l'enthousiasme de la foule désappointée de ne pas bien distinguer les traits de la Reine au milieu de ce cortège que les lanternes allumées des voitures faisaient ressembler de loin

1855] LIVRE SIXlÈMi!.. . * 143

à une promenade aux flambeaux. La Reine répondait d'ailleurs, avec beaucoup de bonne grâce aux saluts ou aux démonstrations sympathiques dont elle était Fobjet. Elle admira Teffet architectural produit par le monument de la Madeleine dont les proportions ne paraissent jamais plus beUes quk la chute du jour; en traversant la place de la Concorde dont les merveilleuses perspectives avaient été systématiquement respectées par les décorateurs^ elle put évoquer par la pensée une foule de souvenirs historiques. Les Champs-Élysées se présentèrent à ses regards dans leur simplicité grandiose^ égayés seulement de loin en loin par des mftts pavoisés aux couleurs anglo-françaises et par les faisceaux de drapeaux qui décoraient la façade du Palais de llndustrie. L'arc de triomphe de FÉtoile était complètement dépourvu de toute ornementation de circonstance. Un tel monument en eut été amoindri. L'avenue de l'Impératrice assez récemment ouverte n'olTraiL u l'œil que quelques massifs improvisés et de rares constructions à peine terminées. Le bois de Boulogne dont les embellissements étaient également récents^ ne pouvait surtout au crépuscule, présenter un bien grand intérêt à la reine Victoria que les splendides parcs de la Grande-Bretagne avaient habituée aux richesses d une végétation hors ligne. La campagne était buperbe, du reste, de fraîcheur et de verdure

el la chaude pureté de l'atmosphère pouvait impreBsionner très-favorablement la royale voyageuse. Le palais de Saint-Cloud cousiciéré en cette circonstance^ comme demeure privée^ ne se signalait de loin ^ par aucun appareil extraordinaire. Gardé par des troupes d'élite en grande tenue, il attendait ses hôtes sans éclat extérieur; mais, à Fintérieur, rien n'avait été négligé pour donner à la réception impériale toute la splendeur que nécessitait une semblable visite. Les tableaux les plus précieux et les plus célèbres des grands maîtres avaient été empruntés au musée du Louvre pour orner les sar Ions et les appartements de Saint-Cloud. La Reine, en entrant dans celui qui lui était destiné allait éprouver Tagréable surprise de se reti ouver, pour ainsi dire, par la copie exacte de mille détails d'ar meublement, dans Tappartement qu'elle occupait à Windsor. L'ancien boudoir de la reine Marie-Antoinette qui lui avait été particulièrement réservé^ venait d'être remis à neuf et les peintures décoratives qui l'ornaient avaient été refaites par deux artistes de talent.

Nous avons dit que le programme du séjour de la reine Victoria à Paris devait être réglé d avance : le dimanche, lendemain de son arrivée et jour consacré très-sévèrement au repos en Angletei re, il y eut concert en famille à Saint-Cloud. Le lundi 20 août; la reine visita puui la première l'ois

TExposition des Beaux-Arts dont le palais passager

s'élevait à côté du palais permanent de rExposition de rindustrie et qui renfermait les plus beaux tableaux modernes, non- seulement de la France mais de toute l'Europe artiste. Là, entre autres merveilles cosmopolites, se trouvait exposée l'œuvre complète d ln^res, celle d'Horace Vernet, de Delaroche et de Delacroix, les tableaux si remarquables de la nouvelle école flamande, les cartons de Cornélius, les heureuses et brillantes compositions de Landseer, de Leslie, à côté des œuvres les plus remarquables de la sculpture moderne. La reine dont une foule immense était avide de contempler les traits^ ne consacra pas moins de deux heures à cette visite, durant laquelle Ingres et Horace Vernet lui furent présentés. ËUe fit ensuite quelques excursions dans Paris, et à trois heures elle se rendit au palais de l'Élysée pour y recevoir suivant Tusage les hommages du Corps diplomatique étranger, réception qui eut beaucoup d'éclat. La reine avait visité la Sainte-Chapelle et s'était rendue ensuite par la nouvelle rue de Rivoli à la place de la Bastille, puis était revenue par la ligne des boulevards encore décorés comme le jour de l'arrivée , et celle l'ois la l'oule, qui pouvait aisément distinguer ses traits, lui lit un chaleureux accueil. Le soir à Saint4^Ioud, les acteurs de la Comédie l'rançaise représeutèrent les Demoiselles de Sainl-

II* SËBIB. — II. 10

146 HISTOmB DB MON TB1IF6. [1855

Cyr, spectacle demandé par la reine ; elle voulait revoir cette pièce applaudie jadis par elle à Londres, et qui avait l'avantage de réunir les deux sœurs Brohan , fort bien secondées d'ailleurs par Régnier et les autres sociétaires. Le 21, la reine fut conduite à Versailles et visita Its galeries créées par le roi Louis-Philippe, salles historiques qui rendirent à la ville de Louis XIV un peu de Taniniation qu'elle avait si complètement perdue depuis 1790. Le soir elle assista à une représentation solennelle à 1 Opéra, où sa présence fut fort applaudie. Un ballet et un concert dans lequel furent entendues toutes les sommités du chaut de la capitale lirent les frais de cette représentation . Le lendemain elle se rendit au palais de llndustrie^ puis visita les Tuileries et vit le soir à Saint-Cloud représenter le Fils de famlle par les acteurs du Gymnase. Le 23^ elle parcourut longuement les galeries du Louvre, où le musée des souverains attira particulièrement son attention, et assista à la fête admirable qui lui fut offerte à Thôtel de ville. On se ferait difficilement une idée des splendeurs de ce bal qui ne coûta pas moins de trois cent cinquante mille francs et. dépassa en magnificence tout ce qu'on avait vu jusqu'alors dans ce merveilleux palais de l'édililé parisienne. La reine s'y montra dans une toilette brillante et y dansa avec beaucoup de grâce deux contredanses firan*-

1855] UVRB SmÈlIS. 147

çaises. L^impératrice Eugénie ne prenait plus part depuis quelques jours à ses excursions et

promenades a caui>e de la position intéressante qui n'était pas encore officiellement annoncée^ mais dans la(juelle elle se trouvait déjà. Le prince Adalbertde Bavière^ récemment arrivé à Paris, par* ticipait au contraire à toutes ces solennités au milieu desquelles on remarquait beaucoup le général Canrobert^ qu*un ordre formel de revenir prendre SOS {onctions auprès de TEmpereur venait d'arracher à cette terre de Crimée où il ne combattait plus que comme un général subalterne, ou, pour mieux dire, comme un soldat*^

Le 24 août^ huit voitures d*apparat attelées ciiacuiie de deux chevaux amenaient vers deux heures au palais de Tindastrie TEmpereur et ses hôtes royaux. La reine parcourut cette fois les galeries supérieures du palais qu elle n'avait pu voir lors de sa première visite; puie, après avoir consacré une heure environ à cette inspection nouvelle, elle se rendit au champ de lliarsoû l'attendait une de ces revues splendides comme (il faut bien le dire) on n'en voit qu'en Kussie et en France. Les divers corps de troupes qui défilèrent devant

1. La dépèche de rappel était ainsi conçue : Paris, 28 juillet 1855. — « L'Empereur ordonne au général Canrobert de venir prendre son service auprès de sa personne. Signé : Maréchal Vaillant. »

148 HISTOIRE DE MOiN TEMPS. [1855

elle constituaient pour le nombre une armée beaucoup plus imposante que celle qui, dans le moment m6me, gardait les trois royaumes unis. Après la revue la reine se rendit aux Invalides pour y visiter le tombeau de Napoléon 1". Assurément notre siècle a été fécond en enseignements politiques de tout genre ; plus fécond encore en événements singuliers où 1 ironie de la fortune s est produite tout entière. Cèrtes^ lorsque le roi Louis- Philippe envoyait un de ses fils rechercher au loin les cendres du prisonnier de Sainte-Hélène, si Ton était venu lui dire qu'un jour yieudrait oiî le prisonnier de Uam ferait lui-même à la souveraine de la Grande-Bretagne les honneurs du tombeau qui! élevait au grand martyr de l'Angleterre , Louis-Philippe, traitant d'insensé lauteurd^une semblable prophétie^ aurait complètement dédaigné d'y croire l

Le gardien naturel de cette grande tombe était, on le sait, le prince Jérôme, gouverneur de l'hôtel des Invalides et dernier frère de Napoléon V\ C'était lui qui aurait dâ fkîre les honneurs de l'hôtel pendant celle funèbre visite ; mais il avait prévu qu elle aurait lieu^et, par un sentiment trèsfacile à comprendre, le dernier des Bonaparte qui eût combattu à Waterloo avait trouvé dans sa santé un prétexte naturel pour se rendre au Havre quelque temps avant le voyage de la reine et pour

1855] LIVRE SmÈMB. 149

rester aux bords de la mer durant son séjour à Paris.

La reine d'Angieterre, fidèle à ses amitiés et à ses souvenirs, et qui en parcourant les galeries historiques de Versailles s'était arrêtée avec émotion devant le tableau qui représentait sa réception au château d*Eu par le roi Louis-Phîlippe^ avait du reste accompli un pèlerinage d'un autre genre en demandant à visiter les débris du château de Neuilly et la chapelle élevée sur le lieu où succomba le duc d'Orléans. Elle avait consacré un pieux souvenir au malheur avant de rendre un public hommage à la gloire.

Le samedi 25 août avait été choisi pour la grande fête que Napoléon III voulait donner à Versailles. Dans la matinée la reine visita le château de Saint- Germain, puis on revint à Saint-Cloud et ensuite à Versailles où une nuit vraiment féerique attendait la reine Victoria. Ce fut par la cour de marbre que le cortège entra dans le palais du grand roi dont la statue avait été entourée de ileurs rares, et semblait ainsi associer à la fête lauguste personnage dont elle reproduisait les traits. Des fleurs décoraient également Tescalier de marbre recouvert pour la circonstance des plus riches tapis. Au haut et à droite de cet escalier, dans les salles dites de 1 794 et 1795, on avait improvisé pour Timpératrice Eugénie un petit appai tement couipusé de plusieurs

1 50 mSTOmS de mon TBBIPS. [1855

pièces. Plus loin, dans la salle qui précède celle si célèbre de FOEil-de-Bœuf, se troHvait Fentrée des

appartements réservés exclusivement à la reine Victoria; c'étaient les anciens petits appartements de la reine Marie-Antoinette et ils avaient été décorés dans le goût de Tépoque ; le boudoir surtout était deyenu un spécimen complet de Fart de Fameublement sous le règne de Louis XVI : tendu en bleu, orné de guirlandes de. fleurs, enrichi de deux médaillons du temps représentant la reine infortunée, paré çà et là de quelques groupes en porcelaine ou en marbre, ce boudoir offrait, en dehors des souvenirs historiques qui s*y rattachaient, un véritable intérêt archéologique par la façon dont il avait été disposé et restitué. L'Œil-de-Bœuf transformé en magnifique salon de réception était destiné à recevoir et à réunir toutes les personnes royaltis.

C'était dans la galerie des glaces que le bal devait avoir lieu, et la décoration de cette pièce

ma^niiique avait été complètement empruntée (sous Finspiration et d après les ordres de FImpératrice) à un dessin représentant une fête donnée par Louis XV. Rien de gracieux et d'élégant comme les guirlandes de roses tombant du plafond pour soutenir et relier eutre eux les quarante grands lustres qui s'étalaient sur trois rangs, et avec les candélabres du pourtour ne supportaient pas

1855] UVRB SIXIÈME. 151

moins de 2 500 bougies. Aux quatre coms de la galerie avaient été dressés de petits orchestres ornés avec goût et entourés d'un léger grillage en fil de fer doré. La galerie des glaces ainsi disposée et édairée était bien certainement la salle de danse la plus magnifique et la plus curieuse dans son élégance de tous les palais de TEurope.

A la chute du jour, la place d'armes avait été brillamment illuminée^ et dans la cour intérieure tous les grands hommes de marbre ainsi que les détails d'architecture des façades ressortaient merveilleusement sous les jets de lumière qui venaient habilement les frapper.

A dix heures, un admirable feu d'artifice fut tiré à l'extrémité de la pièce d eau des Suisses^ qui elle-même était couverte de barques illuminées et pavoisées, et au milieu de cent autres merveilles de pyrotechnie, la reine qui contemplait ce spectacle d une sorte de tribune construite pour la circonstance et adjacente à la galerie des glaces» put reconnaître le château de Windsor très-exactement reproduit.

Après ce feu d'artifice, brillant accessoire d'une fête qui avait attiré, de Paris seulement, près de dix mille spectateurs^ le bal commença; mais Textrème chaleur d*une nuit d*été en paralysait naturellement ranimation» et d ailleurs les invités relativement peu nombreux Tétaient trop eticore

152 mSTOIRS D£ MON TEMPS. [1855

pour que la circulation ne fut pas difficile. Ce fut un spectacle plutôt qu'un bal, où forcément retenu à la même place, on admira beaucoup plus la gracieuse décoration de la salie et les toilettes uierveilleuses des invitées que Ion ne se livra à la danse. La reine \ icloria et ses enfants ain&i que 1 Empereur et 1 impératrice en donnèrent cependant l'exemple^ et ce ne fiit qu'après ayoir figuré à plusieurs reprises que les personnes royales, se dérobant par une galerie spéciale aux regards du publiC) gagnèrent la salle de spectacle où le souper avait été préparé^ merveille nouvelle au milieu de tant d*autres et qui complétait admirablement cette fête digne de Louis XIV.

Le lundi suivant^ la reine quittait Paris après avoir visité de nouveau certains monuments et la forteresse de Yinceones. Des voitures de gala la ramenèrent au chemin de fer, cortège qui précédé par les guides, suivi parles cent gardes, émerveilla la foule. L Ëmpereur et le prince Napoléon devaient accompagner la reine jusqu'à Boulogne. On arriva à cinq heures dans ce port^ et les calèches découvertes passèrent sur le front des quatre divisions composant le corps d armée commandé par le maréchal Baraguey dHilliers, tandis que le canon tonnait sur les falaises et que les tambours battaient aux champs. Ces troupes, qui formaient un effectif de quarante mille hommes^ avaient été

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rangées sur la plage devant les fenêtres de VHâlel dupavilkm impérial, oà la reine et sa suite descendirent. Ce spectacle tout militaire fut le dernier que la souveraine de la Grande-Bretagne put admirer sur la terre de France, où rien n'avait été épargné pour charmer ses yeux. Mais au milieu de. tant de merveilles étalées devant ses regards, au milieu des magnificences de ces fttes que nous avons» non sans dessein, minutieusement retracées, ne pottYaitpelle dire comme ce doge de Venise conduil à A'crsailles. « Ce qui m étonne encore le plus ici^ c'est de m'y voir ? »

I. Situation intérieure de ]a France. Les sociétés secrètes. Soulèvement desottvrieis de Tiélazé dans Maine-et-Loire. Schauffeurée et répreaaion. Attentat de Bellemare à Paris. B(Mnbanlement de Sweaborg. AfTaire de Traktîr. Journée du 8 septembre. Prise de la tour MalalcofT. Les alliés entrent dans Sébastopol. Le général Pélissier est nommé maréchal de France. — II. Affaires d'Espagne. Situation des partis.

- Le ministère Sarlorius. Hostilités des cortès. £loigncment de pludeiirs généraux. Insurrection militaire i Sarragoase* Elle est r4>rimée. Conspiration à Madrid. Elle éclate. O'Donnell et Bulee. Combat de Vicalvaro. O'Donnell sf retire vers rAntîalousie. Manifeste du Manzanarès. Soulèvement dans les provinces. Le ministère San Luis donne sa démission, insurrection à Madrid. Excès de la populace. La reine appelle Espartero au pouvoir. Convocation de cortès constituantes. Départ .de la reine Marie-Christine. Ouverture des cortès. Leurs premiers travaux. Loi de désamortiBsement. Moutement car^ liste ea Aragon. Soulèvement socialiste à Barcelone. Rétablissement de l'ordre. Les cortès sajoument. — III. Conséquences de la prise de SébastopoL Marche suivie par le maréchal Pélissier. Expédition de Kinburn. Négociations de l'Autriche en vue de la paix. Le général Canfobert est envoyé à Stockholm. Traité avec la Suède. EiTet produit en Russie par ce traité d'alliance. Alexandre II accepte les bases proposées par l'Autriche. Pression de la France sur le gouvernement anglais en vue de la paix. Paris est désigné pour le siège des conférences futures. Entrée dans Paris des troupes venant de Crimée. Allocution de Napoléon III. — IV, Les plénipotentiaires se réunissent à Paris. Ouverture des chambres. Le congrès de Paris. Ses travaux. Naissance du prince impérial. La paix est signée le 30 mars 1656.

Tandis que Paris s'absorbait presque entièrement dans les préoceupations industrielles et ar-

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tistiques que provoquait l'Exposition universelle ou dans les fêtes exceptionnelles occasionnées par la visite de la reine Victoria, des faits assez graves se produisaient dans certains départements du centre de la France et y causaient une émotion passagère.

Depuis quelque temps de trôs-nombreuses arrestations avaient lieu dans l'Ouest et étaient motivées par la réorganisation de certaines sociétés secrètes^ notamment de celle connue sous le nom de la Marianne, derniers tronçons du serpent frappé en 1851. On s'était étonné quelquefois de ces arrestations soudaines, mais elles avaient leur raison d'être et la police était sur la trace de nombreuses menées anarchiques. Dans la soirée du 26 au 27 août, vers les neuf heures du soir, un rassemblement de deux à trois cents ouvriers carriers se forma an bourg de Trélazé près d'Angers (Maine-et-Loire). La cher te des vivres pa~ raissait en être le prétexte, mais des aspirations d'une autre iiaLurc s'y taisaient jour. Les gendarmes appartenant à cette localité voulurent disperser le rassemblement dont les propos devenaient de plus en plus menaçants, et après avoir épuisé les voies de la douceur, s'emparèrent du chef qu'ils enfermèrent dans leur caserne. Mais aussitôt la caserne lut entourée et attaquée. Des coups de feu furent tirés sur la porte que les^

émeutiers enfoncèrent et les gendaimes se virent coDtrainto de se replier sans avoir pu emmener le prisonnier qu'ils avaient fait. Alors les ouvriers enlevèrent à la compagnie des pompiers les fusils dont elle était armée, puis, se portant vers les carrières d'ardoises, y pillèrent deux cents kilogrammes de poudre, et se dirigèrent aussitôt sur Angers en recrutant sur leur ebemin un grand nombre d'autres ouvriers auxquels on avait persuadé qu'un soulèvement pareil avait lieu au même iiiunieiiL dans toute la France sur un mut d'ordre parti de Paris.

Cependant des avis étaient parvenus dans la journée à la préiectuie de Maine-et-Loire, annonçant que le soir même un soulèvement aurait lieu parmi les ouvriers dont Tanimation devenait de plus en plus inquiétante et qui avaient très-probablement des intelligences dans la ville même. Vers minuit, en effet, des rassemblements se formèrent sur le Mail et dans les faubourgs d* Angers. Us attendaient pour marcher sur la préfecture que des complices du dehors fussent entrés dans la ville, mais des agents de police fondirent sur eux et les dispersèrent en faisant plusieurs arrestations, tandis que la gendarmerie à cheval et la troupe de ligne dirigées par le préfet et par le général commandant le département se portaient à la rencontre des émeutiers qui , armés de iiisils y de haches, de

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piques et de bâtons, s'avançaieiit vers la ville au

nombre de douze conts environ.

Entre trois et quatre iieures du matin ceux-ci pénétraient dans le faubourg de Bressigny et prenaient position près du pont du chemin de fer pour délibérer sur leurs plans ultérieurs. En ce moment les troupes s'avançaient vers eux. « Que voulezvousy que demandez- vous? » leur cria-t-on. a Nous demandons seulement que vous nous laissiez faire, • répondit un des meneurs. Le général d'Angell donna aussitôt aux gendarmes et à la troupe Tordre de charger et d'arrêter tous les émeutiers qui seraient armés. Ceux-ci ne supportèrent pas le choc ; ils prirent la fuite dans toutes les directions et on leur fit une centaine de prisonniers parmi lesquels se trouvaient d'anciens détenus de Belle-lsle. Unè charrette contenant des fusils, des piques et de la poudi*e lut également saisie. La ville était demeurée calme ; les ari'estations continuèrent le lendemain à la suite de visites domiciliaires; elles furent très - nombreuses et les débats de Taffaire activement instruite par la Cour d*Angers prouvèrent que cette échauffourée avait une origine socialiste. Les meneurs, profitant des passions excitées dans la classe ouvrière par la cherté des denrces alimentaires^ avaient évidemment compté sur la simultanéité d'autres insurrections. Les mesures si rapidement prises par les autorités d'Angers les

déconcertèrent et cette folie tentative demeura complètement isolée.

Un i'ail qui ne s y rattachait pas^ mais qui pouvait avoir de graves conséquences^ causa quelques jours après dans Paris une assez vive émotion. Cette fois il s'agissait d une nouvelle tentative d'assassinat contre l'Empereur:

Le 8 septembre, la troupe italienne dont faisait partie la célèbre tragédienne Ristori^ devait donner sa représentation de clôture, et Napoléon IJI voulait y assisiter. Vers iiuit heures et demie du soir, une voiture de la maison de l'Empereur précédant celle où se trouvait l'Empereur lui-même, s'arrêtait devant le Théâtre-Italien du côté de rentrée réservée. Un individu stationnant en face sur le trottoir s avança rapidement vers la voiture qui ne renfermait que des dames de l'Impératrice et un préfet du palais. Croyant que 1 Empereur s*y trouvait, cet homme tira de sa poche deux petits pistolets et les déchargea sur les personnes qui descendaient de la voiture^ mais que les. deux coups n'atteignirent pas. Un sergent de ville voyant le mouvement de l assassin s'était élancé sur lui et avait vivement abaissé son bras; ce mouvement avait fait dévier les balles qui, passant sous la voiture, s étaient en ricochant Ibgées dans le mur en face, ^assassin fut arrêté de suite. C'était un jeune homme de vingt-trois ans^ fils d'un maître d*école

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de Rouen et nommé Bellemare. CSondamné politique et détenu^ lui aussi, à Belle-Isle, il avait été récemment gracié. Le Moniteur en annonçant lat^ tentât ajoutait : « Cet individu paraît être un maniaque bien plus qu un assassin. » Ce fut la couleur que dès le principe Ton donna à cette afiPaire, et Bellemai'e, rejeté dans la catégoj ie des aliénés, fut, comme tel, envoyé à Bicêtre. L'acte commis par lui n était, d'ailleurs, qu'un fait complètement isolé.

L opinion n'avait pas eu le temps de s^assombrir

de ces tentatives avortées que le bruit de succès militaires d'une importance décisive commença à se répandre. Déjà vers la fin du voyage de la reine d'Angleterre on avait reçu une dépêche de lamiral Penaud, mentionnant le bombardement de Sweaborg dans le golfe de Finlande, et le rapport du général Pélissier, sur une brillante victoire remportée au pont de Traktir. L*année russe d'observation avait voulu l'aire une dernière tentative et opérer une diversion, qui eût pu favoriser les suprêmes efforts de la place. Mais elle avait été repoussée dans la plaine de la ïchernaïa et avait subi des pertes considérables.

Le 11 septembre, le canon des Invalides apprit en se faisant entendre que la tour Malakoff avait été emportée et que les dernières défenses de Sébastopol, du coté du sud, étaient tombées devant les

héroïques attaques de nos soldats. Le prince Gortchakoff avait pris la résolution d'abandonner tout ce côté (le la ville transformé en amas de ruines^ ce qui devait amener forcément la reddition totale de la place. Voici comment s'était accompli ce mémorable fait de guerre :

Le 2 septembre, nous n'étions plus qu'à vingtcinq mètres de la contrescarpe de la tour Malakofft c'est-à-dire assez rapprochés pour que, pendant la nuit, le bruit des voix pût être entendu. Le général Bosquet affirmait que chaque jour il avait, en moyenne, cent cinquante hommes mis hoib de combat dans les tranchées, ce qui amoindrissait d'une façon déplorable Teffectif des divisions destinées à donner l'assaut. D'un autre côté, dans un conseil de guerre assemblé le 3 septembre^ le général Niel, commandant en chef le génie de l'armée, disait : « Nous sommes parvenus à vingtcinq mètres de la place, et, pour en arriver là , nous avons fait d'immenses sacrifices. De plus le commandant supérieur de Tailillerie vous dira que nous sommes presque à bout de munitions. Aujourd'hui, Malakoff est la seule issue du siège. Sa prise donnera le faubourg, et le faubourg doit don* ner la ville. L'assaut se présente dans des condi* tions plus tavoiabies que je n'osais Tespérer. Je pense que lassant doit être donné* » Ce fut , en effet, Tavis unanime du Conseil. Mais jusqu'au

1855] LIVRE SBPHÈMB. 161

dernier moirent il fallait garder le plus grand secret sur le jour et sur Theure de cet acte décisif.

Ce jour tul iixé toutefois; ce devait être le 8 septembre.

Tous les préparatifs furent faits^ toutes les mesures prises en conséquence. La garde impériale devant agir comme réserve, et en masse il &llait d*avance lui préparer à travers les tranchées une voie assez large pour qu'elle pût^ à un moment donnée s'avancer rapidement, rapprocher ses batailluiiïs et s élancer vers l'ennemi avec un vigoureux ensemble. Cette voie fut ouverte dans toutes les parallèles et masquée par de la terre et des gabions. D un autre côté^ il était utile que le feu de notre artillerie par son irrégularité, trompât les assiégés sur les intentions veri tables des assiégeants et sur le moment précis de l'assaut. Aucun de ces détails ne fut négligé.

Le 7 septembre, le général Bosquet réunit tous

les généraux de son corps d'armée et leur apprit

que Tassaut aurait lieu le lendemain à midi. Tout

en leur recommandant le secret , il les engagea à

étudier pendant le reste de ta journée les points

qu'ils devaient occuper et ceux qu'il leur faudrait

attaquer le lendemain. Dans la matinée du 8 les

troupes prirent les armes ; à neuf heures on leur

lut un ordre du jour dans lequel on leur disait

après avoir évoqué le souvenir des victoires du II* stuB. — 11. n

168 mSTOmB D£ MON TBMP8* [1855

7 juin et du 16 août : « Aujourd liui c'est le coup de grâce, le coup mortel que vous allez frapper de cette main ferme, si connue de Tennemi, en lui eDlevant sa ligne de défense de Malakoff, pendant que nos camarades de Tarmée anglaise et du premier corps commenceront Tassant au grand Redan et au bastion central. »

A dix heures le gênerai Bosquet se rendit au poste de combat qu'il avait choisi dans la sixième parallèle. Aucun signal particulier ne devait être donné, mais toutes les montres des généraux de division avaient été réglées sur la montre du général en chef Pélissier, et à midi précis les trois colonnes d*attaque devaient s'élancer à Tassant. Chacun était à son poste en grande tenue, suivant l'étiquette militaire traditionnelle dans Tarmée française» les officiers Tépée à la main» les soldats la baïonnette en avant et courbés dans les tran* chées. Quel moment et quelle attente!

L'aiguille marqua midi; les généraux iirent un signe à leurs états-majors, puis, levant leurs chapeaux^ montèrent sur la crête des parapets et crièrent : « en avant ! » Les trois divisions s*élancèrent.

Celle du général Mao-Mahon n'avait à parcourir qu un très-petit espace, vingt-cinq ou trente mètres environ qui la séparaient du bastion MalakoiT. Ën une minute les soldats eurent franchi cet espace

1855] UVR£ S£PTJ£M£. 163

et atteint la partie extérieure du bastion. lia se

jetèrent dans les fosses, se cramponnèrent aux aspérités du sol^ parvinrent en s entre-aidant à la crête du parapet et y plantèrent leur drapeau.

Les Kusses avaient garni Fintérieur de 1 ouvrage d*un grand nombre de traverses blindées pour s'abriter contre le feu de l'artillerie française; surpris de la brusque invasion de leurs adversaires, ils s'empressèrent de sortir de ces abris protecteurs et de se grouper pour résister à cette fougueuse attaque. Plusieurs officiers russes, Fépée à la main, accoururent sur les parapets en appelant à grands cris leurs soldats; ils tombèrent successivement suus les balles françaises et bientôt une efifroyable confusion régna sur le bastion envahi, sanglante, iuextiicable mêlée où 1 on combattait corps à corps à coup de baïonnettes, de crosses de t'u^il^ de pioches et de pierres. Un instant les Russes* appuyés par leurs réserves, reprirent vigoureusement Toffensive, mais Tarrivée du 27'' de ligne sur cet étroit champ de bataille suffit pour rétablir l'équilibre et la redoute resta définitivement aux Français.

La division La Motterouge s'était^ de son côté, précipitée sur la courtine dont une des extrémités se reliait au bastion Malakolf^ Tautre au petit liedan. Cette division, qui avait eu à traverser un espace plus considérable que la première était arrivée eu masse compacte sur le front de la cour-

line, 1 avait trauchie, s était emparée d une batterie de six pièces de canon et aTait bravement abordé la seconde ligne de défense des ouvrages russes. Malgré les perles immenses causées par la mitraille des ennemis elle avait pénétré dans les batteries dp cette seconde ligne et poussé jusqu'au faubourg. Mais, pour continuer Voffensive, il fallait des renforts : le général en avait envoyé demander.

La division Dulac> sous les ordres des généraux Saint-Pol et Bisson, s'était élancée sur le petit Redan. Cette division, comme un véritable torrenty renversait tout sur son passage et les régiments avaient, dans plusieurs directions^ couru sur les batteries dont ils s'étaient emparés.

A ce moment de la journée (midi et demi) la victoire était aux Français sur les trois points de leur attaque, victoire disputée^ sanglante ^ mais positive. Les Russes se reformèrent bientôt sous la protection de leurs réserires et résolurent de tenter un nouvel effort pour reprendre ce qui leur avait été si rapidement enlevé.

Des masses furent dirigées sur le bastion Malakoff; mais leur ardente opiniâtreté ne put rien contre la résistance énergique de la division Mac- Mahon qui^ tout en se défendant dans cette étroite enceinte si chèrement achetée^ s y fortifiait de plus en plus La veille de lassant le général Nie! avait dit au général Ma&-Mahon : « Le gain de la

journée eat attaché à la prise de Maiakoff. » — « J y entrerai, avait répondu Mac-^Mahon, et soyez

certain que je n'en sortirai pas vivant, m il tenait parole.

Mais les Russes étaient plus heureux sur le petit Redan : la division Duiac écrasée par les iéux simultanés de vingt pièces d'artillerie de campagne, des batteries de flanc^ des ouvrages de la place et des bâtiments à vapeur embossés dans la baie^ avait été forcée d'abandonner le terrain qu'elle venait d enlever si vigoureusement. Kejetée dans les fossés de Fouvrage, elle était revenue à la charge et s'était emparée une seconde fois du Redan, où le général Saint-Pol avait trouvé la mort, tandis que le gé* néral Bisson recevait une grave blessure. Mais cette brave division a avait pu maintenir dans une position aussi périlleuse. Vainement les chasseurs de la garde et la brigade de Marulles étaient accourus à son aide. Ce point n était pas tenable sous la grêle de projectiles qui le labouraient de toute part, les généraux de Marolles et de Pontevès étaient tombés à leur tour pour ne plus se relever et la division avait été rejetée en arrière du Redan, mouvement de retraite qui découvrait entièrement le flanc droit de celle commandée par le général de La Motterouge et la forçait à se retirer sur la première ligne de la courtine où» du reste, elle^ s'éta- Llissail solidement.

Le général Bosqncf, qui suivait avec une grande attention les diverses péripéties du combat^ comprenant toute la gravité de la position où se trouvaient les divisions Dulac et La Motterouge, envoya deux batterie» pour répondre au feu meurtrier des bâtiments à yapeur russes et le faire taire, s'il était possible. Ces batteries^ sous la direction du commandant Souty, s'élancèrent rapidement et audacieusement vers le point qui leur était indiqué; elles bravèrent les boulets et les obus des vaisseaux^ atteintes terribles qui coûtèrent la vie au capitaine Rapatel et à plus des deux tiers des officiers^ sous-officiers et soldats des deux batteries si hardiment engagées. Le commandant Souty, luimême, eut la jambe fracassée par un biscayen. Mais^ au milieu de cette pluie de fer, les batteries n'en prirent pas moins position en face des navires russes, et bien qu'entièrement à. découvert, accablèrent de leurs feux le Vladimir, la Cliersorièse et F Odessa embossés à lentrée de la baie du Carénage, les forçant ainsi à chercher un abri dans r intérieur du port d'où ils ne pouvaient plus atteindre nos colonnes.

En ce moment le général Bosquet recevait un éclat de bombe dans le flanc droit, un peu audessous de Tépaule et était renversé au milieu de son état-major. Le général voulut pendant quelque temps résister à Tébranlement intérieur causé

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par la force du coup; mais^ se sentant défaillir, il fit prévenir simultanément le général en ehef et le gtjnéial Dulac que son ancienneté de grade appelait à le remplacer dans son commandement, puis on le transporta hors du champ de bataille^

U était alors deux heures. Le général Pélissier voyant que le général Mac-Mahon se maintenait solidement dans le bastion Malakoff fit au général anglais, Simpson, le signai convenu à Tavance pour Tattaque du grand Redan. Toutes les dispositions de cette attaque avaient été concertées d'avance entre le lieutenant général M arkam et le général Codrington. Aussi, dès que les Anglais eurent aperçu le signal qui consistait à arborer le drapeau tricolore sur le parapet d'une de nos tranchées, qu'ils s'avancèrent à leur tour sous un feu terrible de mitraille. Un grand nombre d entre eux jonchèrent le soi avant d'arriver au Redan, mais enfin ils l'atteignirent, appliquèrent les échelles et pénétrèrent dans l'angle saillant. Là, ils se trouvèrent au milieu d un assez vaste espace que labouraient les projectiles russes, lancés par un ennemi qu'abritaient des traverses éloignées et devenu, par conséquent, invisible. Pendant une heure les Anglais cherchèrent à se maintenir sur ce point si périlleux et à lutter contre la mort. Cette lutte était impossible. Après avoir subi d'énormes pertes^ ils durent se décider à évacuer le Redan. « Les tran-

Uigmzeu by CjOO^Ic

168 HTSTOTRB DE MON TBMPS. [1855

allées, après cette attaque^ dit la dépêche du général Simpson, étaient tellénient encombrées de troupes^ qu il m*a été impossible d'organiser un second assaut que je me proposais de donner avec les Higlilanderssous le commandement de sir Colin Campbell qui avait déjà forme la reserve et devait dtre soutenu par la 3* division ^ sous le major général sir William E^re. J appelai en conséquence ces ot'ûciers et il fut décidé avec eux que l'attaque serait renouvelée le lendemain matin. »

A l'extrême gauche de nos positions^ le général de Salles qui commandait le V corps avait également reçu Tordre d'attaquer le bastion central et le bastion du Mat. Les divisions Levaillant et d*Autemarre étaient chargées d'accomplir cette tache diliicile et meurtrière. Elles s'en acquittèrent avec un entrain et une bravoure indicibles. Mais les nombreuses réserves concentrées par l'ennemi sur ce point important, le feu terrible de pièces soudainement démasquées, celui de la formidable artillerie de campagne amenée à la iifite, les explosions nombreuses dcb fourneaux de mine qui bouleversaient le sol rendaient trop sanglante la possession des ouvrages enlevés. L'ordre fut envoyé à nos colonnes de se replier dans les parallèles les plus avancées. Les généraux Rivet et Breton avaient trouvé la mort dans ces intrépides attaques; le général Trochu y avait été grièvement blessé.

laSS] LIVRE SEPTIÈME. 169

Ainsi sur tous les points lassant avait été donné; sur toute la ligne des approches, le combat s'était généralisé avec des chances diverses^ mais en nous donnant toujours cet important et décisif résultat de la prise de Malakulï. Comme I avait indiqué et prévu le général Niel^ la conquête de ce bastion entraînait dans un temps donné la prise de Sébastopol. Aussi les généraux russes Krouleff , Lissenko, Youférof, Martineau s'efforcèrent-ils successivement, à la tête de nombreuses colonnes de nous enlever notre proie. Tous les quatre furent mis hors de combat et ces attaques terribles furent suspendues.

Mais^ vers cinq heures, uiie explosion effrayante se fit entendre et la fumée déroba aux regards du général Péiissier le bastion tout entier ainsi que la partie gauche de la courtine du petit Redan. Malakoff venait-il de sauter avec ses audacieux envahisseurs devenus des défenseurs non moins intrépides? Il y eut là un moment de terrible angoiisse; c'eût été, en effet, un effroyable désastre que la perte de la division Mac-Mahon tout entière avec les troupes de renfort qui s'étaient enfermées dans le bastion. La fumée en s^entr ouvrant ût connaîtie la vérité.

Elle était cruelle, sans doute, mais la catastrophe n otait point aussi radicale^ aussi funeste à nos armes que Von aurait pu le craindre. C'était dans

la batterie de six pièces placée, comme nous l'avons dit, sur la gauche de la courtine que Texplosiou avait eu lieu et une portion de la divisiôn la Motterouge venai t d r i ro f rappée. Les pertes étaient grave» et le général la Motterouge lui-mêniey avait été presque enterré sous les décombi-es. Cet incident de la journée, tout pénible qu il fût, n'avait pas toutefois rimportance que Ton aurait pu lui attribuer. Seulement, c'était un avertissement et le général Pélissier craignant avec raison que cette explosion ne fût le commencement d*un système de destruction adopté par les Russes, transmit Tordre de se maintenir dans les positions conquises et occupées sans faire sur le petit Redan, aucune tentative ultérieure. U eut raison : deux nouvelles explosions se produisirent peu de temps aprôs^ et firent sauter les batteries du petit Redan et celles dites de la Maison en Croix. Au milieu de cette œuvre terrible de destruction, comment le bastion MalakofP avait-il pu être épargne? C'est ce que cbacun se demandait. Voici comment on Ta expliqué :

Au moment de 1 attaque, un officier russe s'était jeté avec une cinquantaine d'hommes dans le rezde-chaussée crénelé et abrité de la tour Malakoff et par les embrasures de ce réduit avait entretenu contre nos soldats un feu à bout portant des plus meiirti iers. Le général Mac-Mahon maître du bnstion ordonna qu'on entourât cette petite forteresse

de fascines auxquelles on mettrait le feu aûn que la fumée mît promptement, en les aveuglant^ lea Russes hors d'état de continuer cette incommode fusillade. L ordre s exécuta et déjà les fascines brûlaient lorsque tout à coup le général songea que Fincendie^ en gagnant la tour pourrait amener une explosion des magasins à poudre. 11 donna immédiatement l'ordre d*éteindre le feu, tout en préTenant l'oÛicier russe que toute résistance était inutile^ puisque nous étions maîtres du bastion et que d'ailleurs, nousavions, cunmie illevoyail, la possibilité de paralyser tous ses efforts. L officier se rendit; le commandant du génie voulant réaliser promptement la prudente pensée de sou général, s'empressa de feire jeter de la terre sur les fascines enflammées et les premiers coups de pioche mirent à découvert un ûl électrique qui communiquait avec la tour. Les soldats, s*efforçant aussitôt de conjurer un aussi pressant danger, s'euiparèi ent de tout ce qui pouvait leur servir d'outils pour creuser une tranchée circulaire destinée à isoler complètement la base de cette tour menaçante, travail qui fit découvrir deux autres fils destinés à faire sauter des magasins qui ne renfermaient pas (on le constata le lendemain) moins de quarante mille kilogrammes de poudrQ.

Tel fut Theureux hasard auquel la division Mac- Mahon ainsi qu'une partie de la garde impériale^

Uigiiizeo by LiOOgle

dui'ent d éviter une destruction absolue. L esprit seffraye des conséquences qu'une catastrophe pareille aurait nécessairement entraînées avec elle. Jl est certain que le résultat définitif de .nos efforts eût été radicalement compromis par cet incident de guerre, et que la date du 8 septembre 1 855, n eût pas été celle de la chute de Sébastopol.

Le général Pélissier était dans le vrai, en ne renouvelant pas immédiatement celles des attaques dont l'effet n'avait pas été complet dans cette sauglante journée. Déjà^ vers cinq heures, le général de Martimprey, son chef d*état^major avait signalé, du point élevé où il s était placé, un mouvement particulier de Tannée russe paraissant indiquer qu'elle commençait à se diriger vers le pont et à évacuer la ville. A l'approche de la nuit de nouveaux avis arrivant des navires placés à l'entrée de la rade et des avant-postes du gênerai d Aurelle qui occupait les hauteurs d'inkermann lui firent également connaître qu'un mouvement inusité se produisait sur le pont dans le sens du sud au nord. Le prince Gortchakoff avait compris, en effet, qu'il ne pouvait plus défendre la partie sud de Sébastopol, et opérait sa retraite sur le côté nord de la ville. C'est ce que le jour vint confirmer après une nuit à chaque instant troublée par des explosions nouvelles, car les Russes, suivant leurs vieilles

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traditions, ne voulaient laisser derrière eux que la destruction et l'ineendie.

c< J'aurais désiré pousser en avant, écrivait le lendemain le général Pélissfer au ministre de la guerre, gagner le pont et fermer la retraite à Tennemi ; mais Fassiégé faisait à tout moment sauter ses défenses, ses magasins à poudre^ ses édifices, ses établissements. Ces explosions nous auraient détruits eu détail et rendaient cette pensée inexécutable. »

£t, de son oôté^ le prince Gortchakoff disait à ses soldats : « Moscou valait bien Sébastopol ; une fois dans Moscou ce lut un amas de pierres et de cendres que les ennemis conquirent. De même, ce n*e8t pas Sébastopol que nous leur avons laissée, mais les ruines enllammées de la ville que nous avons incendiée nous-mêmes, ayant gardé Thonneur de la défense, de telle sorte que nos arrièrepetits-iiis pourront en transmettre avec orgueil le souvenir à la postérité la plus reculée. »

Le jour, en venant, éclaira une véritable scène de désolation : Sébastopol n'offrait plus qu'un monceau de ruines enflammées. Les derniers naviies russes étaient coulés dans la rade. Au delà du pont replié on apercevait les dernières colonnes du prince GortchakotT gravissant les pentes du nord. De notre côté, le soi était jonché de morts et de mourants. Nos pertes en tués et en blessés

étaient de plus de sept mille cinq cents hommes

dont cin(| généraux morts et dix plus ou moins atteints. Les troupes alliées se mirent en mesure d'occuper les positions abandonnées par Fennemi et le général Bazaine fut nommé gouverneur de ce qui avait été Sébastopol.

Notre conquête était toute morale. Nous campions sur des débris. La ville assiégée avait été bombardée et canonnée pendant trois cent vingtdeux jours!

Le 12 septembre, Napoléon 111 éleva le général Pélîssier à la dignité de maréchal de France. Le

suiian lui avait envoyé son ministre de la guerre^ porteur d une lettre de félicitations^ démarche tout

à t'ait inusitée et considérée en OrieaL cuaime un honneur exceptionnel.

Les diverses péripéties de la question d'Orient

et les graves événements^ conséquence naturelle de la solution militaire qu'on lui avait donnée» élaicut bien de nature a absorber l'attention des cabinets européens* pas assez toutefois» pour que la situation de TEspagne ne devînt, jusqu'à un certain point, l'objet de leur sollicitude.

L'Espagne, en effet, ce pays de Timprévu, comme on Ta nommé tant de t'oie, subissait depuis

1851 une crise intérieure dont les incidents pre-

naitiiL une importance cL uue [gravité toujours croissantes. Le régime entièrement constitutionnel qui^ suivant la loi fondamentale de 1845, aurait dû servir de base à Taction gouvernementale n existait pour ainsi dire plus que de nom. L'hostilité entre les cortès et les ministères suecessife qui avaient exercé le pouvoir étant si grande qu'à diverses reprises on ne les avait réunies que pour les suspendre au bout de quelques séances orageuses.

Vainement au cabinet Narvaez, qui avait duré trois années, succédait le ministère Bravo Murillo qui dii'igea les affaires pendant deux ans, et à ce dernier le cabinet présidé par le général Roncali appelé au pouvoir dans les premiers jours de i 853; la situation était restée la même : 1 Espagne ne possédait ni un gouvernement parfaitement constitutionnel , ni un gouvernement franchement absolu. La confusion ou, pour mieux dire^ la dissolution des partis était peut-être la raison déterminante de cette situation singulière qui, d'ailleurs, avait cela de mauvais et de dangereux que les questions d'antipathies ou de sympathies personnelles y jouaient un rôle considérable et que le hasard présidait souvent aux déterminations gou- ,vememen taies, comme il arrive toujours lorsqull y a un grand relâchement et une grande indécision de mouvement dans les rouages administratifs.

Uiyiiizeu by LiOOgle

Des éiecUoas générales avaient eu lieu sans apporter aucun remède à cette situation anormale qui, si elle n était pas aussi grave que l'ancien état de guerre civile^ n'en avait pas moins pour TEspagne des conséquences déplorables.

Le maréchal Narvaez avait reçu une mission à l'étranger qui n*étatt qu*un exil déguisé. La reinemère Marie Christinp était incessamment l'objet de calomnies politiques. On Taccusait d abuser de son influence naturelle sur son auguste fille et son mari, le duc de Rianzarès, était en butte, dans le sénat même , à des insinuations perfides. On recherchait dans les concessions de chemins de fer un esprit de dilapidation et de désordre qui ne s y rencontrait pas toujours; on attribuait hautement aux exigences du mari de la reine-mère la cluite des ministères Narvaez et Bravo Murillo ; enfin^ on ne gardait plus dans les assemblées le respect constitutionnel pour le trône. Certains généraux allaient même jusqu'à rêver une réunion de l'Es^ pagne et du Portugal sous un prince de la maison de Bragance, à laquelle on sacrifiait la maison de Bourbon en dépit de la loyauté espagnole. En présence de tous ces graves symptômes, il était impossible de ne pas supposer qu une crise nouvelle était prochaine.

Au ministère Roiicali succéda bientôt le cabinet présidé par le général Lersundi, et ce dernier^

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rencontrant les mêmes difficultés que ceux qui lavaient précédé^ la reine appela au pouvoir M. Sartorius, comte de San-Luis. C était ce qu'on pourrait nommer un ministère de conciliation, car, si M, Sartorius appartenait à lopinion modérée, plusieurs de ses collègues étaient progressistes. La fusion des partis dans une union patriotique et dynastique semblait, d'ailleurs^ être son programme.

Une de ses premières mesures fut Ja pleine liberté d'action rendue au duc de Valence, Nar- ?aez, par la suppression de la mission dérisoire qui lui avait été donnée. Divers décrets appelant à de hautes situations les généraux opposants Ros de Olano, José de la Concha, Cordova et beaucoup de nominations dans Tordre civil attestaient égale* ment Tesprit conciliateur du cabinet Sartoi lus.

11 ne U'ûuva cependant pas dans les cortès plus de sympathies et plus d'appui que ses prédécesseurs; mais c'était surtout dans le séuat que Topposition sa produisait avec violence. La session s ouvrit le 19 novembre 1853 sous de fâcheux auspices. Le ministère présentait une loi tendant à régler l'organisation des chemins de fer et en même temps à régulariser toutes les concessions antérieures, en les faisant sanctionner par les certes; mais précisément^ dans la session précédente, plusieurs sénateurs avaient pris Tinitiative d un projet de loi qui stipulait que toute concession de che-

11* S^RIB. — II. 12

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miQs de ter |ie pourrait être iaite sans une décision législative , et cette proposition n'ayant pas été discutée alor», elle se reproduisait dans la session nouvelle. Le ministère demandait que le sénat n'en n^abordât pas la discassion , puisque le gouver* nement était à la veille de présenter un projet dç loi sur le même pbjet; l'opposition voulait au contraire (jue la proposition primitive fût mise immédiatement à Tordre du jour. L^opposition remporta. Cette discussion périlleuse comment le 2 décembre 1853 et vainement le ministère déploja-t-il en cette circonstance toutes les ressources de la logique et du bon sens. Le 8 décembre, malgré les efforts du comte de San-Luis, l'opposition obtint une majorité de cent cinq voix contre soixante-neuf. Le lendemain les eortès étaient de nouveau suspendues, remède ordinaire en ces sortes de crises, mais qui, dans la circonstance donnée, était peut-être pire que le mal lui-même.

L'agitation passa en effet (comme il arrive tour jours en pareil cas), des certes dans le pays et, au commencement de 1854, la lutte avait changé de nature comme elle avait changé de place, utopies de réunion du Portugal et de 1 Espagne furent remises en av^nt dans certains conciliabules et le goiivernemont en avant (mi connaissance prit surle-ciiamp des mesures que la situation lui semblait commander : lopposition pouvait rechercher et

trouver dans certains généraux un conco}|r9 actif dQot U importait 4e la pri^^ec. Le 17 jaiiyi^f 1§54 m orcïcp rpy^ epvoyajt le^ généraux Léopoîd O'Donnell et Manuel de Ja Concfia ^ux C^|r|e^, les gémvm^ Jp^e |a Çp^ch^ ^ infante apx îlps

Baléares, et le général Armero à Léon. O'Dpnnell ne Ypuluf pqmt obéir et def^eijf^ paché à %drid. ioBe de 1^ Co^etia partit po^^ Barcelpqe aprèç s'être arrêté \l^ ingti^i^t à Sarago^^e et cherch£j refuge à 1 ptr^ger* Le^ ^^t^^ oli^éirei^t to^t pu protestant, et le gpuyernjsaient raya O^Honnèll et Jo$e de la Cppcba du cadre des générai|x de Tarr mée e^Migiiole.

Mais le 20 février une insurrection militaire éclatait à Sarago9se pjî Jfqse de la Çoi^f^tx^ ay^t, comme npfis venons dp le dire, séjoijrné quelques heures. JLp régina^ftt de CofdpuQ, squpçonné par legf^itverr ppment, ^vadt reçu ïois^^ de quitter Slar^osse pour se repdre h Painpelui^e, et moment d'exé- ^ntec jûet ordre ypRaif dç se soulever. Le brigadier fipre^ malgré le^ assurape^s de fidélité qu'il avait envoyées à ^^fadrid, se mit à la tête du raouvepent et flopHPI^r le fprt de rAljaferi^ par une partie do régiment riBVolté^ lui-même prenait

ayec | autre positiqp dans un dçs (juartiers de Safagosse, prp9 jde F^bre. Hore ayait pspéré que la population civile se joindrait à ses soldats. 11 n*en f^t f i^p et le g^éral I^ibei^Qi comniand^nt de 1 Ara-

gon, o'héâita pas à marcher contre lui. Attaqué à cinq heures du soir^ Hore tomba dès le commencement du combat; le fort de rAljaferia se rendit et les débris du régiment de Cordoue, poursuivis avec vigueur, s'enfuirent vers la firontière de France.

Enhardi par cette première victoire, le ministère après a\ oir mis les provinces en éiat de siège, éloigna de Madrid les généraux Serrano^ Noguéras, Zabala, Manzano. il arrêtait ou déportait en même temps MM. Gonzalez Bravo, Alejandro Castro, Cardero^ Manuel Bermudez de Castro^ Tancien ministre, et plusieurs journalistes importants de Madrid. C était aller trop vite et frapper trop iort.

La suite le prouva bien. U aurait fallu, puisqu'on entrait si haidiment dans la voie de la répression à outrance, être sûr d'anéantir ses adversaires; ils ne furent que comprimés et l'opposition, un instant réduite au silence, n'en conspira que plus activement. Seulement elle manquait d'unité; les diverses fractions dont elle se composait, n'avaient pas les mêmes vues. Ses griefs étaient nombreux mais vagues ; elle aurait pu se borner à la défense du régime constitutionnel et se grouper autour de cette idée rationnelle et pratique. Des théories fausses l'envahiss lient , des conceptions antidynastiques telles que le Pédrisme^ c'est-à-dire la réunion au Portugal, l'embarrassaient et lui étaient

1855j LIVRE SEPTIÈME. 181

de la force au Heu de lui en donner. L'absence

d'homogénéité et d uuite danâ les plans retardait 8on action*

Le ministère, pour sa part, flottait indécis entre des résolutions contraires. Dans son irritation contre ses ennemis, dont une partie avait le tort impardonnable de paraître ennemie du trône, il allait jusqu'à rèirer un coup d'État qui eût anéanti la constitution. Sa facile victoire sur la sédition de Saragosse, l'apaisement ultérieur d'une agitation qui se produisit au mois de mars en Catalogne parmi la classe ouvrière et qui n'avait pas de caractère bien déterminé^ lui donnaient beaucoup de confiance en lui-même.

Cependant la conspiration s'ourdissait dans 1 ombre : nous avons dit qu'O'Donnell était demeuré caché à Madrid, il y resta cinq mois sans qu'on pût le découvrir. Divers amis lui avaient successivement donné Tbospitalité, entre autres le marquis de La Vega de Armijo et M. Fernandez de Los Rios, rédacteur en cbef de la feuille intitulée Las /Vovedades, Il parvint à se mettre en rapport avec le brigadier Echagûe et les généraux Messina et Dulce. Ce dernier venait d'être appelé au poste de directeur de la cavalerie et avait protesté de sa fidélité au général Blaser, ministre de la guerre, auquel étaient parvenues des informations exactes sur lea intentions de cet oilicier et

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qui cependant crut en lui jusqu'au Jfel'hier uiomeiit. Le générai Cordova, directeur éb Tiii&nterie, avait été également circonvenu, màid s'était tériti siir la réserve attendant, disait-il, que le cÉtUinet trahit seë véritabieB itlteûtioiis relativement àu coup d'État qu'on i*accasait de préparer dans l'ombre.

Uttë prëliiiêlre fdis, iës cdtljtltés àVaiidiit choisi pour effectuer leut proi min îanièntô le 13 juin 1854. 0 Donnell^ âomift db sa retraite ft cinq hdtired du niatiil, de i«ndit ce j(jtir-Ià à Càliillejas, près dè Madrid, où le mouvement insurrectionnel devait avoir lieu; înai^ après Avoir tainètnent attetidu, il lui fallut i-entrer daUs la ville avec toutes lësprécÀùtions que sa |)osition persdîltiellé exigeait si imperieuseîtiéiit, eàr un Incident imprévu avait ètttpêché les troupes de sortir de Madrid. Mais le danger n'était qu'ajoiirhé pour le gddvemement, et, en attendant, les païUpHlèts les plus violents, lès écrits ks plus satiriques dirigés particUlièremetit cotitre le fcomte dë San- Luis, préddètit du conseil, M.Esteban CdlUntès; ministre des finances, la reitiemère et la èamarillâ, eontifliièrènt à circuler sous le manteau, sans qUe les efforls de la polîbe poiir en boniiàttre et arrêter leâ auteùi's fusseiit côordniiës de succès.

Le 28 juin, le mouvement eut lieu. Dulcè acèeptàHt doudàinemënt les j)ropositiônB qUe lui aVait

1855] aVH£ S£PTIÈMS. 183

fdites O^Donnell et roniftontaTeele gouTernement^'

sortit de iVladrid à la tête de la majeui-e partie des corps de cavalerie dont il avait le commandement suprême. Il les conduisit au camp des gardes où s'était rendu O'Donnell^ accompagné des généraux Ro8 de Olàao> Bchaglle etHessina. On espérait enlever d autres troupes de la garnison de Madrid. Mais un seal bataillon d*infanterie du régiment du Prinëe^ vint se joindre aux trois réginienté db cavalerie de iiulce^ ce qui portait environ à deux mille hommes lés forces de rinsurrection; Les troupes dedieurées fidèles présentaient un effectif â peu près semblable.

liB chef du soulèvement,' 0'DontteU\ profimait d'ailleurâ des opinions monarchiques^ et ses tendances étaient conservatrices. Sod opposition contre le uiiiiistère Tavait jeté dans cette aventure politique^ mais le jour même de Tinsurrection^ il n'hésita pas, ainèi que les généraux ses complices; à adresser à la reine, de Aicala de Henarès où ils se trouvaient alors^ une lettre dans laquelle ils déclaraient que, fidèles à sa personne, ils ne voulaient qu'éloigner du trône des influences dangereuses et rendre aux lois constitutîohnellès lautorité Qu'elles n 'auraient jamais dû perdre.

La reine Isabelle^ en apprenant ces graves évé-

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