‹ Histoire de mon tempsChapitre 102 sur 223 · PARIS PENDANT LA BATAILLE · texte numérisé non relu

PARIS PENDANT LA BATAILLE

La matinée se passa au milieu du fracas de l'artillerie, des nouvelles contradictoires qui arrivaient à tout moment, et, il faut le dire, au milieu d'une étonnante tranquillité dans l'intérieur de la ville. La partie centrale surtout était dans un calme silencieux, d'autant plus profond que tous ceux qui l'avaient pu s'étaient portés sur les boulevards et dans les quartiers les plus rapprochés du théâtre des événements. Quelle que fût d'ailleurs la diversité des vœux et des espérances, le sentiment de l'honneur national les faisait taire à l'approche de l'ennemi; le retentissement des armes et l'imminence du danger avaient inspiré la plus noble ardeur à tous ceux que le devoir conduisait ou fixait à un poste quelconque, si périlleux qu'il pût être. Ainsi, la garde nationale, dont Napoléon s'était tant méfié et qu'il avait armée avec un regret si manifeste, non seulement répondait à l'appel de ses chefs, mais allait môme au-devant, et son ardeur avait plutôt besoin d'être contenue que d'être excitée. Les jeunes gens de l'École polytechnique, transformés en artilleurs, rivalisaient d'adresse, de zèle et de courage avec les plus vieux soldats de l'arme à laquelle ils étaient associés, et cette journée, dans un temps moins fertile en prodiges guerriers, aurait suffi pour illustrer un grand nombre de ceux qui furent appelés à y prendre part. Elle eut au moins ce résultat que l'ennemi, même victorieux, apprit à respecter une population qui était capable d'un dévouement aussi énergique, et comprit tout ce qui lui était dû d'égards et do ménagements. La ville de Paris se montra dans ces douloureuses circonstances la digne capitale de cette France qui, depuis vingt ans, faisait trembler l'Europe. Il est donc très permis de croire que si elle n'avait pas été réduite à un si petit nombre de défenseurs, et surtout si celui dont la présence valait à elle seule une armée fût arrivé à temps pour diriger la défense, le résultat aurait pu être très différent.

Le combat le plus acharné eut lieu entre le plateau de Romainville et la butte de Chaumont. Le maréchal Mar-

2âG MÉMOIRES DU CHANCELIER PASQUIER.

mont, qui commandait sur ces hauteurs, s'y défendit héroïquement et fit subir aux Russes une perte très considérable. Son artillerie foudroya à plusieurs reprises les colonnes qui sortaient de Pantin pour gravir de ce côté sur le flanc de sa position, et on ne peut estimer à moins de quatre à cinq mille hommes le nombre des soldats ennemis qui restèrent sur le champ de bataille. Mais enfin, quelque vigoureuse que fût sa résistance, il était attaqué de trop de côtés et avec trop d'acharnement pour ne pas devoir reculer. Il allait donc perdant continuellement du terrain, et la butte de Chaumont, le village et les hauteurs de Belleville, pris et repris plus d'une fois, étant restés définitivement au pouvoir des Russes, il se trouva vers le milieu du jour presque acculé aux barrières. Le maréchal Mortier n'avait pas été plus heureux dans la plaine qui est située entre Montmartre et le canal de l'Ourcq ; le village d'Aubervilliers ayant été emporté, ceux de la Villette et de la Chapelle avaient été également occupés par l'ennemi. Du côté du faubourg Saint- Antoine , une colonne russe et prussienne ayant tourné de loin toutes les positions occupées par le maréchal Marmont, s'était jetée dans la plaine entre Vincennes et la barrière du Trône, qui pouvait ainsi être emportée à tout moment.

D'heure en heure la situation s'aggravait et on allait bientôt se battre à l'entrée des rues, derrière les palissades élevées au devant des barrières. Déjà même quelques boulets, passant au-dessus des murailles, étaient arrivés sUr les boulevards intérieurs; il en était tombé dans le jardin de l'hôtel de Gontaut, au coin de la rue Louis-le-Grand.

La direction suprême appartenait, dans cette journée, à un homme en qui la prudence surpassait de beaucoup la résolution. Le lieutenant général Joseph s'était, dès le matin» transporté sur les hauteurs de Montmartre. Il avait toujours voulu se persuader que nous n'étions attaqués que par une partie de la grande armée des alliés. A mesure que la matinée s'avançait, les rapports qui lui étaient adressés de

Page 1