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RAPPORTS DE PEYRE ET D'ALLENT

tous les points durent cependant affaiblir sa confiance; elle fut entièrement détruite entre onze heures et midi. Le capitaine Peyre, ingénieur dans le corps des pompiers, s'étant avancé dans la plaine du côté de Saint-Denis, avait été fait prisonnier, on l'avait conduit devant l'empereur Alexandre; ce prince lui avait rendu la liberté, mais en le chargeant de faire connaître aux Parisiens qu'il était à la tète de toutes les forces coalisées. Il lui avait remis plusieurs exemplaires d'une proclamation faite au nom du généralissime prince de Schwarzenberg, annonçant d'abord les plus vigoureuses opérations, puis s'efforçant de séparer la cause de Napoléon de celle de la France. Le capitaine Peyre, rentré dans Paris, fut sur-le-champ conduit devant Joseph, auquel il remit les proclamations et fit dans le plus grand détail le récit de tout ce qu'il avait vu, de tout ce qu'il avait entendu. Toutes les incertitudes cessèrent quand le major de la garde nationale Allent fit son rapport. Cet officier fort expérimenté avait déjà été envoyé plusieurs fois à la découverte; un rapide examen lui avait fait particulièrement connaître la pénible situation du maréchal Blarmont. Il observait attentivement avec sa lunette du côté de Saint-Denis, lorsqu'il aperçut une forte colonne ennemie qui partait de cette petite ville et dont une portion se dirigeait par la plaine sur Montmartre, tandis que l'autre suivait le chemin de la Révolte, avec l'intention évidente de gagner la route du bois de Boulogne et de s'emparer des hauteurs de l'Étoile et de Chaillot. Il n'y avait de ce côté aucune force capable de s'opposer à l'exécution d'un tel projet. M. Allent en fit voir à Joseph les conséquences et lui fit remarquer en même temps que, pour donner à ses opérations un tel développement, il fallait que l'ennemi eût à sa disposition des forces considérables.

Le lieutenant général eut bientôt pris son parti. Rien ne lui convenait moins que la nécessité de rejoindre son frère, et, pour peu qu'il eût attendu, il ne lui serait resté d'autre

voie de retraite que celle qui l'aurait ramené au devant de lui. Il lui convenait au contraire de suivre les pas deTImpératrice et de diriger la Régente. Il n'hésita pas à adresser aux maréchaux Marmont et Mortier l'autorisation de capituler pour l'armée et pour la capitale, et envoya au grand juge, M. Mole, l'ordre de signifier aux grands dignitaires, h tous les ministres, à tous les conseillers d'État, à tous les grands fonctionnaires, de partir sur-le-champ pour Blois. Le préfet de la Seine et le préfet de police seuls ne reçurent point cette injonction. Il avait été convenu qu'ils resteraient pour maintenir le bon ordre et atténuer, autant que possible, les calamités dont la ville était menacée. Ces dispositions une fois prises, Joseph, se croyant apparemment quitte des engagements contenus dans sa proclamation de la veille, descendit au plus vite de la hauteur de Montmartre, monta EL cheval avec une suite peu nombreuse, et gagna par la plus courte voie la porte du bois de Boulogne qui n'était point encore occupée par la colonne ennemie. Il courut sans s'arrêter, et arriva peu d'heures après à Rambouillet, oîi il rejoignit l'Impératrice.

Cependant l'autorisation qu'il avait envoyée aux deux maréchaux pour capituler ne pouvait avoir des résultats aussi prompts qu'il l'avait sans doute supposé. On se battait sur trop de points et la ligne était trop prolongée pour qu'il fût aisé de se concerter. Les maréchaux ne voulaient céder qu'à la dernière extrémité. L'action continua encore pendant plusieurs heures, avec une grande vivacité, surtout dans la direction de Montmartre. Il était cinq heures du soir quand cette dernière position fut emportée par les Russes. A la vérité, la suspension d'armes était déjà convenue, et M. de Langeron a été à peu près convaincu d'avoir feint de ne pas la connaître, pour achever l'opération qu'il avait commencée et en recueillir l'honneur. Cette action, peu estimable en toute situation, l'est encore moins de la part d'un Français émigré qui combattait dans les

LE PORTEFEUILLE DU DUC DE ROVIGO. iîO

rangs de Tétranger. Ce fut à la défense des positions environnant Montmartre, notamment à celle de la barrière de Clichy, que la garde nationale se signala davantage 5 elle déploya un courage qui allait jusqu'à la témérité, car on eut beaucoup de peine à lui persuader de se mettre à couvert dans les maisons, alors même qu'il le fallait pour nuire davantage à Tennemi; il lui semblait que c'était se cacher et avoir l'apparence de la peur. Après la prise de Montmartre, le feu cessa entièrement des deux côtés.

J'avais su le départ du lieutenant général Joseph et celui des ministres par le duc de Rovigo, qui m'avait envoyé chercher en toute hâte sur les deux heures. « Je pars avec « tous les ministres, me dit-il; vous restez et êtes ainsi le c( maître de faire ce que bon vous semblera. » Il me conta alors tout ce que j'ignorais encore et me dit qu'on devait être occupé à capituler. Mais il avait un service à me demander, qu'il m'expliqua aussitôt, en me montrant un gros portefeuille qu'il venait de fermer. « Il faut, me dit-il, que « vous me gardiez cela; c'est ce que j'ai de plus précieux « au monde ; toute ma correspondance avec l'Empereur, « depuis que je suis auprès de lui, est là dedans. Là se a trouvent l'explication et la justification de ma conduite sur « toutes choses. » Je lui représentai que j'étais le dernier homme auquel il dût remettre un tel dépôt, et en effet, en supposant qu'on me laissât à la* préfecture de police, ne serais-je pas plus observé, plus surveillé que qui que ce fût? Peut-être tous mes papiers, tous ceux de la préfecture seraient-ils visités, emportés par des commissaires étrangers; enfin je ne pouvais répondre de rien. J'avais bien une maison particulière, mais elle serait sûrement prise pour logement par quelque officier ennemi, parce qu'elle se trouvait vide; on n'y pouvait donc rien cacher sans la plus souveraine imprudence. Pourquoi n'emportait-il pas avec lui une chose à laquelle il devait tant tenir, et qu'est-ce qui l'empêchait de mettre ce portefeuille dans sa voiture? « Qui

a sait, me répondit-il, si je ne serai pas enlevé par des « Cosaques avant d'avoir pu gagner Versailles, et par-dessus a tout, il ne faut pas que cela puisse tomber dans les mains « de l'ennemi. Acceptez-le donc, ajouta-t-il, et à la moindre « crainte qu'on ne vous le prenne, vous vous en débarras- « serez en le brûlant; sur ce point, je vous demande votre « parole d'honneur. — Soit, lui dis-je, mais il est fort à « croire que tout sera brûlé avant demain matin. » On porta en conséquence le portefeuille chez moi.

Revenu à l'hôtel de la préfecture, j'eus à m'occuper des soins sans nombre qui tombaient à ma charge, et qui, fort heureusement, m'empochèrent de mesurer dans toute son étendue la tâche qui allait m'ètre imposée, et d'envisager les travaux, les soucis, les inquiétudes, les tourments de tout genre que j'allais avoir à porter pendant les quinze jours qui devaient suivre. Comme il me fallait, avant tout, être bien informé de ce qui se passait entre nos troupes et celles de l'ennemi, j'envoyai des messagers intelligents auprès du maréchal Marmont. Je donnai l'ordre qu'on allât le joindre jusque sur le champ de bataille, si cela était nécessaire, et qu'on le suppliât de me tenir au courant de tout ce qu'il pourrait stipuler; il devait en sentir l'importance dans l'intérêt de la ville de Paris, dont la sûreté m'était confiée. J'envoyai en même temps chez le maréchal Moncey pour savoir de lui ce qu'on devait attendre de la garde nationale et des dispositions qui avaient été prises à son égard. Il partait lorsque mon messager arriva, et me fit dire seulement que je pouvais m'cntendre avec le major général AUent, qui restait.

J'attendis jusqu'à près de sept heures la réponse du maréchal Marmont; il était fort difficile d'approcher de lui. On pejj^ juger combien fut grande mon anxiété pendant cet intervalle de temps ; je l'employai à prendre toutes les précautions que la prudence commandait, à voir les principaux agents de la préfecture, surtout ceux du service

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