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M. DE TALLEYRAND RESTE A PARIS

extérieur, à leur prescrire la plus excessive circonspection dans leurs actes, dans leur langage. Celui de ces agents qui m'inquiétait le plus était Tinspecteur général Veyrat; je le savais haï du peuple, et capable de toutes les trahisons; je lui enjoignis d'attendre mes ordres sur les moindres choses, et par conséquent de ne pas quitter Thôtel.

Au moment où j'étais occupé à prescrire les mesures les plus urgentes, je reçus une visite fort bizarre : M. de Talleyrand arriva chez moi, sur les six heures du soir, accompagné ou plutôt conduit par Mme de Rémusat, car ce fut elle qui porta la parole. « Vous savez, mon cousin, mo a dit-elle, que M. de Talleyrand a ordre de partir et de « rejoindre l'Impératrice. N'est-ce pas un grand malheur? c( Il ne restera donc personne pour traiter avec l'étranger, « personne dont le nom soit de quelque poids auprès de « lui ? Vous devez sentir cet inconvénient mieux que tout a autre, vous qui allez porter le fardeau d'une grande res- « ponsabilité. Vous le voyez, M. de Talleyrand est dans le « plus grand embarras, car comment ne pas obéir, et d'un « autre côté, quel malheur s'il faut absolument qu'il s'en « aille I » — Je lui répondis que je comprenais tout cela à merveille, mais que je ne voyais pas ce que je pouvais faire. — «f Cependant il vient vous demander conseil. » — M. de Talleyrand balbutia alors quelques phrases entortillées qui n'étaient qu'une répétition de ce que venait de dire Mme de Rémusat, et, enfin, ayant repris la parole, elle arriva, après beaucoup de circonlocutions, à me proposer d'envoyer à la barrière, par laquelle il devait sortir, quelques hommes à ma dévotion, qui ameuteraient le peuple à son passage et diraient qu'il ne fallait pas souffrir que la ville fût ainsi abandonnée par ceux qui avaient le plus à perdre et par conséquent le plus d'intérêt à la protéger; on le forcerait enfin à rebrousser chemin. Je répondis que, dans une situation où mon premier devoir était de tenir le peuple tranquille, je ne risquerais certainement pas une démarche qui pour-

rait commencer àTémouvoir. « Mais, ajoutai-je, vous avez « un moyen bien plus simple d'arriver à votre but, et celuic( là est sans danger. M. de Rémusat a un commandement « dans la garde nationale, et est sûrement préposé à la « garde de quelque barrière. Que M. de Tallcyrand se préce sente à celle-là pour sortir, et que M. de Rémusat fasse (( avec ses gardes nationaux ce que vous me demandez de « faire faire par le peuple. »

L'idée était fort naturelle, et je crois qu'elle leur était déjà venue; mais on aurait mieux aimé faire peser sur moi la responsabilité de la manœuvre. Voyant qu'il n'y avait pas moyen de me décider, on se résolut à suivre mon conseil et les choses se passèrent ainsi que je l'avais indiqué. M. de Talleyrand, une heure après, se présenta à la barrière des Champs-Elysées, où se trouvait M. de Rémusat avec sa compagnie, et il fut très poliment invité à retourner chez lui, ce qu'il exécuta sans se faire prier. On a de la peine à comprendre qu'un esprit aussi avisé ait pu croire qu'une ruse aussi grossière le mettrait à l'abri du moindre danger, et que l'Empereur, dans le cas où il reprendrait son pouvoir, serait dupe d'une pareille excuse, de la part d'un homme contre lequel il avait déjà tant de griefs. Il faut bien cependant que M. de Talleyrand se soit fait à cet égard quelque illusion; cela prouve au moins que son parti n'était pas encore irrévocablement pris, et surtout qu'il n'avait pas une confiance absolue dans celui que prendraient les coalisés. Peut-être craignait-il que l'empereur Alexandre, une fois maître de Paris, et cédant à l'influence autrichienne, ne vînt à imposer sa volonté et n'exigeât des ménagements vis-à-vis d'un vaincu. Dans ce cas, le vieux diplomate se serait probablement mis en avant pour conduire et assurer la négociation; son séjour dans la capitale lui aurait alors donné le moyen, en se rendant fort utile, de regagner les bonnes grâces de Napoléon et de revenir à la tète des affaires.

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