LE MAGASIN A POUDRE DE GRENELLE
Dejean, aide de camp de l'Empereur, était arrivé auprès du maréchal Mortier, et lui avait apporté Tordre de tout tenter pour retarder un engagement; il devait donner avis au prince de Schwarzenberg des ouvertures que^îlapoléon venait de faire à l'empereur d'Autriche, et qui -le pouvaient manquer d'amener la paix. Le moment n'é<ait pas favorable, après une bataille perdue. Cependant le maréchal n'avait pas hésité à envoyer un parlementaire au généralissime. Celui-ci avait répondu que l'empereur Napoléon était sans doute mal informé, que son souverain tenait à la coalition par des liens sacrés et indissolubles qui ne lui permettaient pas de traiter séparément de la paix; puis il avait, pour appuyer cette réponse, remis au parlementaire un exemplaire de sa proclamation, celle que déjà l'empereur Alexandre avait remise e matin au capitaine Peyre. L'arrivée du général Dejean prouve que si Napoléon eût fait la même diligence, ce qui était très possible, il serait arrivé de sa personne avant que la bataille fût achevée, et nul ne peut dire quelles eussent été les conséquences de son apparition.
Un autre officier général envoyé par le prince de Neufchâtel, le comte Girardin, arriva un instant après le général Dejean. Il venait seulement pour prendre des renseignements auprès du ministre de la guerre et savoir ce qui se passait. On assura dans les jours suivants qu'il avait apporté l'ordre de faire sauter le magasin à poudre qui était situé dans la plaine de Grenelle, et dont l'explosion aurait pu être funeste à la capitale. Cette allégation trouva une certaine créance; on avait intérêt à ne rien négliger pour détacher entièrement les Parisiens de la cause de Napoléon. Un major d'artillerie, qui était chargé de la garde de ce magasin, contribua beaucoup à l'accréditer : il affirma qu'à neuf heures du soir un colonel, arrivé à la grille Saint-Dominique, l'avait fait appeler, lui avait demandé si le magasin était évacué, et, sur sa réponse néga-
tive, lui avait ordonné de le faire sauter sur-le-champ, ce dont il avait eu Tair de se charger, afin qu'un autre ne reçût pas la commission qu'il s'était bien gardé d'exécuter. Les écrivains passionnés n'ont pas manqué de reproduire ce récit, entre autres M. de Beauchamp, dans son Histoire de 1814, Eh bien, tout ayant été soigneusement examiné et approfondi, il a été démontré que le prétendu ordre n'avait pas été donné, et que le récit avait été inventé par un homme qui avait cherché à se faire valoir. Ce qui le prouve invinciblement, c'est qu'on n'a bientôt plus entendu parler de lui, et si le fait eût été vrai, il n'aurait pas manqué de s'en prévaloir pendant longtemps. D'ailleurs Napoléon, dans la journée du 29, ne croyait pas encore que la ville pût être prise; il se flattait d'arriver à temps pour la défendre. Il n'a donc pas dû prescrire une telle mesure dont l'ordre, dans tous les cas, aurait bien valu la peine (l'être écrit, et que personne n'aurait consenti à porter ni à recevoir verbalement.
En sortant de chez le maréchal Marmont, je me rendis chez le préfet de la Seine, à ThcUel de ville, afin de le mettre au courant de ce que j'avais appris. Là, tout était dans une grande confusion. M. de Chabrol, homme fort honnête, bon administrateur, n'était pas à sa place dans une situation aussi troublée, aussi dangereuse; non qu'il manquât de courage, il aurait su se faire tuer honorablement, mais il n'avait pas de sang-froid. Une partie des membres du conseil municipal s'étaient réunis spontanément autour de lui; je l'engageai à convoquer les autres sur-le-champ et à faire avertir M. Allent qu'il devrait nous accompagner à Bondy. Je lui fis remarquer que le lendemain on aurait beaucoup de rations de toute espèce h fournir, et, sur mon conseil, il fit appeler les chefs de son administration qui correspondaient avec les manutentionnaires des hôpitaux, des prisons et autres services, afin qu'ils se missent en mesure de répondre aux réquisitions