CONTENU DU PORTEFEUILLE DE SAVARY
qui seraient faites, en pain, viande, vin et eau-de-vie. Rentré chez moi, j'eus à m'occuper aussi de soins analogues ; je fis commander aux boulangers d'augmenter leur cuisson, et prévins les administrateurs de l'octroi que des réquisitions seraient probablement adressées à l'Entrepôt des vins, qui se trouvait sous leur direction. Beaucoup de gens de campagne étaient déjà accourus dans la ville, fuyant devant les colonnes ennemies, avec leurs effets, leurs chevaux et leurs bestiaux. Je chargeai les commissaires de police de s'entendre avec les maires pour leur trouver des asiles. Enfin, avant de retourner à la préfecture de la Seine, je songeai au dépôt que le duc de Rovigo m'avait confié ; je ne pouvais le laisser dans mon appartement, car qui pourrait dire si je reviendrais de Bondy préfet de police, et le premier soin de celui qu'on enverrait à ma place, serait certainement de mettre la main sur tous les papiers. J'appelai donc un chef de division en qui j'avais beaucoup de confiance, et le priai de garder jusqu'à mon retour un portefeuille dont je conserverais la clef. Comme il fallait cependant qu'il en connût l'importance, je ne lui dissimulai pas ce qui s'y trouvait renfermé et lui recommandai de le placer, autant que possible, à l'abri de tous les regards. Il n'accepta cette responsabilité qu'avec assez de peine, et en me faisant promettre de l'en débarrasser le lendemain matin. Toutefois, avant de lui remettre le portefeuille, j'avais cru devoir l'ouvrir, pour juger par moimême si le duc de Rovigo m'avait dit vrai sur son contenu, et s'il n'y avait pas autre chose que la correspondance indiquée. En faisant cette vérification qui me prouva sa sincérité, mes regards tombèrent naturellement sur les pièces qui se trouvaient en dessus de toutes les liasses, et c'étaient les dernières de la correspondance, celles qui avaient été écrites par Napoléon en partant de Reims. Quel ne fut pas mon étonnement de voir qu'elles roulaient en grande partie sur des soupçons qu'il avait conçus relativement à l'im-
pératrice Marie-Louise ou plutôt à son frère Joseph, qu'il accusait d'avoir fait auprès d'elle les tentatives les plus odieuses ! Le duc de Rovigo était fortement tancé de n'avoir donné aucun avis à cet égard, et la plus exacte surveillance dans l'intérieur du château lui était recommandée pour l'avenir. J'ai cru pendant longtemps que cette accusation de Napoléon contre son frère provenait de l'égarement d'un esprit que des contrariétés sans nombre disposaient, dans ce moment, à accueillir tous les genres de soupçons ; mais j'ai su depuis de M. de Saint-Aignan qui, attendu sa liaison fort intime avec la duchesse de Montebello, a dû être sur ce sujet fort bien instruit, que le soupçon n'était que trop fondé, et que l'Impératrice, à cette époque, avait été très importunée, et avait eu beaucoup à se plaindre des empressements de son beau-frère.
A onze heures du soir, j'étais à l'hôtel de ville; on n'y avait encore rien reçu du maréchal Marmont. Le corps municipal était réuni dans la grande salle ; c'est un fait digne de remarque que dans cette crise, aucune voix ne s'élevait encore contre celui qui Tavait amenée. Dans ce conseil municipal qui devait si promptement prendre le parti le plus net, on n'entendait pas un murmure. On était comme atterré sous le poids des nécessités qu'il fallait subir. Nous attendîmes très longtemps l'ordre de partir. On a su depuis que ce retard avait tenu à ce que l'officier étranger qui apportait le premier de Bondy la ratification, avait été tué aux approches de Paris, pour n'avoir pas répondu assez vite à un « qui vive? » Ne le voyant pas reparaître, on avait pris le parti d'en envoyer un second, qui arriva enfin sain et sauf. Mais pendant ce temps les heures s'étaient écoulées, et il était plus d'une heure du matin lorsque nous partîmes de l'hôtel de ville.
Désirant avoir un compagnon de route avec qui il me fût permis de parler librement, j'avais pris dans ma voiture M. de Lamoignon, homme d'esprit, membre fort éclairé