‹ Histoire de mon tempsChapitre 108 sur 223 · LE CORPS MUNICIPAL PART POUR BONDY · texte numérisé non relu

LE CORPS MUNICIPAL PART POUR BONDY

du conseil municipal, et Tune de mes plus anciennes connaissances. J'étais sûr d'être toujours d'accord avec lui dans les douloureuses circonstances où nous étions placés. Notre cortège était long et allait par conséquent fort lentement. Arrivés à la barrière de Pantin, la tète de notre colonne fut arrêtée par le poste qui la gardait et qui refusa de nous laisser sortir. Cette difficulté se prolongeant, je pris le parti de mettre pied à terre et d'aller moi-même essayer de la lever. Le poste était encore occupé par des grenadiers de la garde impériale. L'officier qui les commandait me dit que la consigne la plus rigoureuse avait été donnée de ne laisser sortir personne. Je lui représentai qu'elle ne pouvait s'appliquer au corps municipal allant s'acquitter du rigoureux devoir qui lui était imposé. « Mona sieur le préfet, me répondit-il, je vous reconnais, je vous « ai vu plus d'une fois quand j'étais de garde au palais. « Ainsi donc, il n'est plus possible d'en douter, Paris est « abandonné a l'ennemi! Notre capitale est prise, et voilà « le résultat de vingt années de combats, de tant de baie tailles, de victoires auxquelles j'ai assisté; car je suis « dans les rangs depuis 92 1 » — En achevant ces paroles il porta la main à son visage pour cacher les larmes* qui s'échappaient de ses yeux et qu'il ne put me dissimuler. Cette douleur patriotique d'un vieux guerrier, — sa moustache était grisonnante, — me fit une impression que je ne saurais rendre. Je lui serrai la main avec une émotion aussi profonde que la sienne, a II faut bien céder, dit^il; allons, vous aUer passer. » Et il fit ouvrir la barrière. Je n'ai jamais revu ce brave homme; j'ai souvent regretté de n'avoir pas demandé son nom. Quand nous rentrâmes le matin, il avait été relevé avec les siens, et avait rejoint l'armée qui évacuait Paris.

Nous avancions péniblement sur la route de Bondy, étonnés et remués par le spectacle qui frappait nos yeux. Quel contraste brutal avec tout ce qui, depuis quinze ans,

avait ébloui nos imaginations : victoires, gloire, puissance, tout cela disparu! La nuit nous enveloppait encore; de nombreux feux de bivouac couronnaient les hauteurs de Montmartre, de Belleville, de Chaumont, de Romainville; la plaine de Saintr-Denis en était couverte, et on apercevait jusqu'à l'extrémité de l'horizon, dans la direction de la route qui mène à la barrière de l'Étoile, la ligne de ces feux qui enveloppaient la capitale, et dont la lueur pénétrait très avant dans ses faubourgs, attestant la présence de la redoutable armée qui devait y entrer le lendemain, A tout moment nous rencontrions des piquets de cavalerie faisant la ronde, et nous passions au milieu de faisceaux d'armes; à leurs pieds des soldats endormis. En approchant de Pantin, le spectacle devint affreux; c'était le point où la mêlée avait été le' plus sanglante. Là se trouvaient étalées, dans toutes leurs horreurs, les suites d'une bataille; c'était là que les Russes, foudroyés par l'artillerie française, avaient perdu trois ou quatre mille hommes. Aucun cadavre n'était encore relevé, hommes et chevaux gisaient mêlés, et cet entassement frappait pour la première fois mes yeux. Mon compagnon, M. de Lamoignon, échappé au carnage de Quiberon, où il avait reçu une horrible blessure, avait le droit d'en être moins étonné, et cependant il était fort ému.

Passé Pantin, notre marche fut un peu plus prompte; entre Pantin et Paris, nous avions été continuellement retardés. Ici, c'était une patrouille de Cosaques à laquelle il fallait faire reconnaître le laisse^-passer que portait une ordonnance russe dont nous étions précédés, et qui était notre seule sauvegarde. Nous n'avions pas d'escorte, ayant été obligés de laisser à la barrière les gendarmes qui nous avaient accompagnés jusque-là. Ailleurs, la route était embarrassée par des charrettes, des caissons brisés qu'il fallait ou tourner ou déranger. Nous mîmes ainsi près de quatre heures à faire un trajet de moins de trois lieues.

ARRIVÉE A BOxNDY. 2il

Pendant ces quatre heures, nous eûmes le temps, M. de Lamoignon et moi, d'échanger nos pensées. Il était du nombre de ceux qui faisaient des vœux pour l'ancienne dynastie, et se trouvait naturellement lié avec les hommes disposés à la servir. Quelles étaient ses chances? Tout allait dépendre du parti que prendraient les souverains alliés. En dehors d'eux, que pouvait-on tenter pour les princes de la maison de Bourbon, dans un pays qui ne les connaissait presque plus, lorsqu'il était si fort à craindre que l'armée leur demeurât hostile? Nous sentions cependant que leur retour serait encore le dénouement le plus désirable, car la politique leur commanderait de n'offenser aucun parti, de ne froisser aucun intérêt : rien ne conduirait plus certainement que leur rappel à cette pacification générale, dont le besoin était si généralement senti. L'exemple de ce qui venait de se passer h Bordeaux s'offrait aussi comme un puissant encouragement.

Quand nous arrivâmes à Bondy, le jour commençait à poindre. En entrant dans le château où logeait l'empereur Alexandre, des impressions toutes personnelles vinrent s'ajouter à celles qui m'agitaient depuis ma sortie de la ville. Ce château avait été occupé par mon grand-père maternel, dans le temps de ma première enfance; je l'avais rarement visité depuis, mais il avait laissé dans ma mémoire ces souvenirs qui s'attachent si puissamment à tous les faits qui ont frappé notre esprit au début de la vie; j'y étais ramené par un des plus grands événements qui se fussent passés depuis le commencement de la monarchie IJ'apportais la soumission de la ville de Paris à un souverain dont les États, un siècle auparavant, étaient à peine connus de nos pères, et qui, descendu des confins de l'Asie, traînant la Germanie tout entière à sa suite, arrivait pour imposer sa loi à la France de Clovis, de Charlemagne, de Henri IV, de Louis XIV et de Napoléon! Et c'était nous qui avions été le chercher jusque dans ses régions glacées, qui avions,

2i2 MÉMOIRES DU CHANCELIER PASQUIER.

à la lueur de sa capitale et de ses villes embrasées, attiré sur nos pas lui et ses Tartaresl Pierre le Grand avait-il pu faire un tel rêve, alors que, au cours de son voyage dans les pays civilisés, dont il venait étudier les institutions, les arts et les mœurs, il visitait dans le palais des Tuileries, entourait de ses respects, et soulevait dans ses bras, en 1717, Tenfant-Roi dont il était l'hôtel

On nous fît entrer dans un salon au rez-de-chaussée, occupé par quelques officiers de garde ; ils nous dirent que l'empereur était couché, mais qu'il se lèverait sûrement de bonne heure, et probablement même aussitôt qu'il serait informé de notre arrivée. Au bout d'une demi-heure, nous vîmes entrer un officier général qui se présenta de l'air le plus courtois, parlant bien français, mais avec un accent italien. C'était le général de Pozzo di Borgo. Il s'efforça de lier conversation avec nous; mais, malgré son extrême civilité, personne n'était en humeur de soutenir un entretien inutile.

Un quart d'heure après parut un autre personnage; c'était M. de Ncsselrode. Sans être en possession du titre de ministre, il se trouvait cependant à la tête du cabinet russe pour les affaires étrangères, et avait une grande part dans la confiance de son maître. Comme il avait été pendant longtemps premier secrétaire de l'ambassade russe à Paris, nous nous étions souvent rencontrés chez M. de Bassano, et nos rapports de société avaient toujours été fort obligeants. Nous éprouvâmes une véritable satisfaction à nous retrouver, heureux, chacun de notre côté, d'avoir à qui parler. Il me tira à part aussitôt, et ses premières paroles furent pour me demander si je connaissais la proclamation du prince de Schwarzenberg. Je lui répondis que j'en connaissais le sens, mais que je n'en avais pas lu le texte. Il me le donna aussitôt. Cette pièce si importante et qui est imprimée partout, avait pour but, je l'ai déjà dit, de séparer la cause de Napoléon de celle de la capitale de la

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