‹ Histoire de mon tempsChapitre 110 sur 223 · M. PASQUIER LIT LA PROCLAMATION · texte numérisé non relu

M. PASQUIER LIT LA PROCLAMATION

afin de la lier le plus possible à la cause commune. Le fardeau était tellement lourd qu'il n'y avait pas à craindre qu'il l'exerçât d'une façon trop jalouse ; l'inaction était, de sa part, ce qu'on avait le plus à redouter. Il était toujours sous la direction immédiate de son maître et de M. de Metternich. Dans cette occasion, il se trouvait pour la première fois livré à lui-même, et il ne fut pas très difficile à un esprit aussi délié que celui du général de Pozzo, et à un prince aussi séduisant qu'Alexandre, de s'en emparer, au moins pour quelques heures. On peut mettre le succès qu'obtint en cette occasion l'habileté de M. de Pozzo au nombre des plus grands services qui aient été rendus à la maison de Bourbon, si môme il ne doit pas être regardé comme le plus décisif.

Pendant que je lisais attentivement la pièce que M. de Nesselrode venait de me remettre, il cherchait à voir dans mes yeux l'impression qu'elle me faisait, et, la lecture finie, il se hâta de me demander ce que j'en pensais, a Je suis fort a heureux, lui répondis-je, des témoignages d'intérêt qu'elle a contient pour la ville de Paris. Il est bien nécessaire, en a effet, qu'elle soit ménagée, si on ne veut pas amener des a malheurs dont l'âme généreuse de l'empereur Alexandre « serait contristée. — A cet égard, reprit-il, vous pouvez « être tranquille, et il ne dépendra que des Parisiens do a voir cette bienveillance s'accroître et devenir la plus écla- « tante des protections. L'empereur, au reste, vous don- « nera bientôt lui-même toutes les assurances que vous pou- « vez désirer. Aussitôt qu'il sera levé, je prendrai ses ordres « pour introduire les députations ; je lui dirai que vous êtes « à la tête, et il sera certainement fort aise d'avoir à s'expli- « quer devant une personne digne de confiance. Ne vous « gênez pas dans vos réponses et dans vos demandes. Dites (c tout ce que vous croirez utile; mais je vous préviens « qu'il a l'oreille un peu dure et qu'il faut parler haut pour a en être entendu. » Il me pria de lui présenter le préfet

(le la Seine et les principaux membres de la dépuiation. Nous attendîmes encore assez longtemps après qu'il nous eut quittés. Pendant cet intervalle, le salon se remplit peu à peu de tous les grands officiers de l'empereur Alexandre et des principaux chefs de l'armée coalisée. Ils s'efforcèrent de lier conversation avec nous de la manière la plus obligeante, affectant de parler avec de grands éloges et même avec admiration de la belle résistance des troupes françaises, surtout dans les derniers combats qui avaient eu lieu à la Fère-Champenoise.

Il était six heures environ lorsque nous fûmes introduits chez l'empereur Alexandre, dans l'appartement qu'il occupait au premier étage. Après une présentation dans laquelle M. de Nesselrode, à l'aide des indications que je lui avais données, fit connaître nominativement à l'empereur tous les membres de la députation et leurs qualités. Sa Majesté prit la parole et se mit à paraphraser la proclamation du généralissime. Il ne fut pas plus formel que lui dans l'indication de ce qui pouvait être mis à la place de ce qu'on voulait renverser, mais il fut infiniment plus clair et plus positif dans l'expression de sa haine implacable contre Napoléon. « Je n'ai, dit-il, qu'un ennemi en France et cet « ennemi c'est l'homme qui m'a trompé de la manière la (( plus indigne, qui a abusé de ma confiance, qui a trahi « avec moi tous les serments, qui a porté dans mes États « la guerre la plus inique, la plus odieuse. Toute réconci- (( liation entre lui et moi est désormais impossible; mais, a je le répète, je n'ai en France que cet ennemi. Tous les a Français, hors lui, sont bien vus de moi. J'estime la « France et les Français, et je souhaite qu'ils me mettent « dans le cas de leur faire du bien. J'honore le courage et a la gloire de tous les braves contre lesquels je combats a depuis deux ans, et que j'ai appris à estimer dans toutes a les positions où ils se sont trouvés. Je serai toujours a prêt à leur rendre la justice et les honneurs qui leur sont

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