‹ Histoire de mon tempsChapitre 111 sur 223 · ALEXANDRE REÇOIT LA DÉPUTATION · texte numérisé non relu

ALEXANDRE REÇOIT LA DÉPUTATION

c: dus. Dites donc, messieurs, aux Parisiens, que je n'entre c pas dans leurs murs en ennemi, et qu'il ne tient qu'à eux « de m'avoir pour ami ; mais dites aussi que i'ai un ennemi <( unique en France, et qu'avec celui-là je suis irréconci- « liable. »

Cette idée fut reproduite de vingt manières et toujours avec la plus extrême véhémence, et en traversant la chambre d'un bout à l'autre. Nous restions tous dans le plus profond silence. Quand il crut s'être suffisamment fait comprendre de tous, il s'adressa directement à moi et me demanda si j'avais quelque chose à réclamer dans l'intérêt de la ville et du bon ordre. Je lui dis que la capitulation exceptait bien la garde nationale de tout ce qui avait été stipulé pour les troupes de ligne, mais qu'elle laissait à décider si cette garde resterait armée et si elle continuerait à faire son service, ce que je regardais comme indispensable. « Vous le croyez nécessaire, me répondit-il, eh a bien! je l'accorde. C'est une grande marque de confiance a que je donne aux Parisiens, j'espère qu'ils s'en rendront « dignes. » Puis, se rappelant qu'on lui avait présenté le major général de cette garde, M. AUent, il alla à lui et lui dit : a Vous en répondez, n'est-ce pas, monsieur, de la « garde nationale? — Oui, si on ne lui demande rien de « contraire à son honneur et à ses serments », répliqua M. Allent, d'un ton plein de dépit. La déclamation contre Napoléon l'avait blessé. Heureusement il ne parla pas très haut, et l'empereur, grâce à la dureté de son oreille, n'entendit guère que le « oui ».

Je hasardai alors pour la gendarmerie de Paris, dont je m'efforçai de faire sentir aussi l'utilité, la même demande que pour la garde nationale; mais c'était un corps soldé, tout à fait militaire, et la question était plus délicate. Alexandre décida de la régler plus tard, en permettant toutefois qu'on usât provisoirement de cette troupe. Ce point étant ainsi fixé, je rappelai que la proclamation du géné-

2i3 MÉMOIRES DU CHANCELIER PASQUIER.

ralissime promettait qu'aucun logement militaire ne pèserait sur la capitale, et je me permis de dire à quel point il était nécessaire que cet engagement fût exactement tenu, en ce qui concernait les soldats. Comment répondre en effet de ce qui se passerait au milieu d'une population do plus de sept cent mille âmes, si on ne se mettait pas h l'abri des rixes journalières qui ne pourraient manquer do naître entre la classe populaire et les soldats, qu'on mettrait en logement chez elle? La promesse fut aussitôt renouvelée avec une grande netteté.

L'empereur demanda combien la ville et les faubourgs renfermaient de casernes. Il fut étonné de l'énumération qui lui en fut faite par le préfet de la Seine et par moi. Nous observâmes que, de plus, il y en avait de fort rapprochées et qu'on pouvait regarder comme tenant à lu ville, celles de Saint-Denis et de Courbevoie. Cette dernière explication étant donnée, l'empereur ajouta fort gracieusement et de lui-même la promesse de faire respecter les propriétés publiques et d'empêcher tout ce qui pourrait avoir le moindre caractère de spoliation ; puis il nous congédia, en ajoutant que les ordres allaient être donnés pour le mouvement des troupes qui, aux termes de la capitulation, devaient entrer à sept heures du matin. Je lui représentai alors qu'en supposant qu'elles occupassent quelques barrières à cette heure, il était fort à désirer qu'elles n'avançassent pas dans la ville avant dix ou onze heures. 11 voyait devant lui les seuls fonctionnaires publics qui pussent donner les ordres nécessaires pour préparer leur réception. Nous avions été forcés de quitter nos postes pendant presque toute la nuit, nous ne pouvions pas rentrer avant huit ou neuf heures, et il fallait nous donner le temps de prendre quelques précautions indispensables, ne fût-ce que celles de publier une proclamation et d'informer la garde nationale quelle était conservée et qu'elle devait s'employer à maintenir le bon ordre.

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