NAPOLÉON APPREND LA CAPITULATION
la préserver des malheurs dont elle pouvait être menacée. Us finirent par me le promettre tous, mais quelques-uns d'assez mauvaise grâce.
J'étais occupé à rédiger la proclamation au peuple de Paris, lorsqu'on m'annonça le duc de Vicence. Il venait me demander les renseignements qu'il n'avait pu obtenir sur la route et que je lui donnai en toute franchise ; mais auparavant je lui avais -demandé la permission d'achever ce que j'écrivais, en lui faisant connaître le degré d'importance que j'y attachais. Quand j'eus fini, il me témoigna le désir de connaître ma rédaction ; je m'y prêtai volontiers et fis même droit à ses observations, en changeant quelques mots. Il me dit ensuite que Napoléon était arrivé la veille au soir à trois lieues delà capitale, entre la Cour-de- France et Villejuif. Là il avait rencontré la tête d'une colonne de cavalerie que commandait le général Belliard et avait appris de lui la capitulation. Son premier mouvement avait été de continuer sa route et d'entrer dans Paris; mais qu'y pouvait-il faire ? Y retenir les troupes qui avaient capitulé et qui s'étaient engagées à en sortir ? C'était violer toutes les lois de la guerre.
D'un autre côté, l'armée qui venait à sa suite ne pouvait être rendue sous les murs de la capitale avant le 2 avril ; il avait donc été obligé de retourner sur ses pas ot avait pris le parti de regagner Fontainebleau. Il avait alors envoyé M. le duc de Vicence auprès de l'empereur Alexandre, en le chargeant de négocier à tout prix, s'il en était encore temps. Voilà comment je l'avais trouvé à l'entrée de Bondy ; il m'avoua qu'il n'avait pas été plus heureux après mon départ qu'auparavant, et avait rencontré la même impossibilité de pénétrer jusqu'à l'empereur. Il se flattait cependant d'en obtenir une audience aussitôt après son entrée dans la ville. Comme j'insistais sur les formelles déclarations qu'il nous avait fait entendre de son inimitié contre Napoléon ; « Je crois le bien connaître, me
« répliqua-t-il ; il est blessé sans doute et gravement, mais « il a de la générosité et de la modération ; ce dernier et si « grand succès qu'il vient d'obtenir me servira peut-être à « lui faire mieux et plus facilement comprendre qu'il ne « serait pas sage de livrer aux hasards des événements la « gloire incontestable qui lui est acquise aujourd'hui. Il a « devant lui un grand exemple, celui de son rival, je le lui « mettrai sous les yeux, je serais fort trompé si je ne lui « faisais pas impression. — J'ai peur, lui répondis-je, que « vous ne vous flattiez ; mais il faut de la confiance pour « agir et pour réussir, je ne veux donc pas ébranler la « vôtre. »
Le chef de division auquel j'avais remis le portefeuille du duc de Rovigo s'était hâté de me le rapporter aussitôt après mon retour de Bondy. La vue des Cosaques arrivant avec moi et restés dans la cour de l'hôtel lui avait inspiré la ferme résolution de ne pas rester chargé de ce dépôt; qu'en faire donc ? Il était difficile de prévoir ce qui se passerait dans Tespace de deux fois vingt-quatre heures. Le peu que j'avais vu de la correspondance contenue dans ce portefeuille avait beaucoup ajouté à ce que je pensais déjà des graves conséquences que sa mise au jour pouvait avoir, la quantité de personnes et d'intérêts qu'elle compromettait nécessairement. Après quelques moments d'hésitation, je me décidai à tout jeter au feu ; la destruction en fut achevée en cinq minutes.
Quand le duc de Rovigo est venu me demander, trois semaines après, ce qu'il avait confié* à ma loyauté, il n'a pu s'empôcher de reconnaître que j'avais agi prudemment. Mais il a ajouté que cette perte était pour lui un malheur irréparable, que là se trouvait la justification de toute sa vie politique. J'ai détruit sans doute des pièces précieuses pour l'histoire; mais, en pensant à l'usage qui aurait pu en être fait, en songeant au parti qu'il eût été si facile d'en tirer pour satisfaire beaucoup de haines et de ressenti-