T. IL
drait servir d'instrument à l'insatiable ambition de Napoléon? M. de Talleyrand pouvait mieux que personne donner les renseignements dont on avait besoin; l'empereur termina en lui demandant son avis.
M. de Talleyrand n'hésita pas à se prononcer pour les Bourbons; il déclara que Napoléon n'avait plus d'autre puissance en France que celle qui appartient à l'ordre légal, au gouvernement établi; que quant à l'armée, c'était à sa propre gloire, bien plus qu'à lui, qu'elle était fidèle. Il en était de même des provinces que les alliés avaient traversées; c'était contre les charges et les misères de l'invasion qu'elles étaient révoltées, sans aucun sentiment d'attachement sérieux ou solide pour celui qui avait attiré sur elles un si écrasant fardeau. Qui pouvait oser se déclarer contre Napoléon lorsque, malgré sa défaite, on voyait les puissances étrangères toujours prêtes à traiter avec lui et ne mettant jamais en doute ses droits à la souveraineté? Il aurait fallu une résolution extraordinaire pour oser affronter les terribles vengeances auxquelles un homme de son tempérament ne manquerait pas de se livrer, le jour où il pourrait les exercer sans contrainte. Cependant, on avait l'exemple de Bordeaux; dans une foule de villes, on attendait une occasion pour laisser éclater des sentiments longtemps comprimés; il en serait de même à Paris, pourvu toutefois qu'on ne voulût rien brusquer, rien emporter par la force et la menace, pourvu surtout qu'on eût le soin de ménager les amours-propres et les intérêts, qu'on sût employer les hommes qui ont une véritable influence.
Alors on demanda à M. de Talleyrand d'entrer dans quelques détails sur les moyens dont il comptait se servir pour opérer cette révolution. Il répondit qu'il se servirait des corps constitués, du Sénat lui-même, qu'il était sûr d'en obtenir toutes les déclarations, tous les actes qui seraient nécessaires. Nulle assurance ne devait produire plus d'effet; elle fut confirmée par le duc de Dalberg, par
NOUVELLE PROCLAMATION DES ALLIlSS. 259
M. Louis et par M. de Pradt. Fort de ces assurances,. Alexandre interpella alors le roi de Prusse et le prince de Schwarzenbcrg; il leur demanda s'ils ne pensaient pas comme lui qu'il n'y avait pas à hésiter; qu'il fallait sur-lechamp publier une nouvelle proclamation dans laquelle on exprimerait la ferme volonté de ne jamais traiter avec Napoléon. Le roi de Prusse hésita quelque peu, mais finit par donner son assentiment, et le généralissime, déjà lié ou à peu près par la proclamation qu'il avait revêtue de sa signature, donna le sien sans difficulté. L'Angleterre n'était pas représentée dans ce conseil, et le prince de Metternich, seul dépositaire des intentions secrètes de l'empereur d'Autriche, ne s'y trouvait pas ; il avait suivi son maître à Dijon. Ainsi, tout dépendait de l'empereur Alexandre ; seul il décidait, à lui seul appartient la restauration de la maison de Bourbon; M. de Pradt a raison quand il dit qu'elle est sortie de ce conseil.
Au moment de rédiger la proclamation nouvelle, M. de Talleyrand fit sentir la nécessité de déclarer formellement que les souverains ne traiteraient pas plus avec un membre de la famille de Napoléon qu'avec lui-même. Cette observation fut accueillie avec facilité; dans les affaires, quand un certain point est gagné, personne ne sait plus discuter le reste. Ainsi, le prince de Schwarzehberg et le prince de Lichtenstein consentirent formellement à exclure du trône de France le fils de l'archiduchesse Marie-Louise. Très certainement, ils n'avaient aucune autorisation de leur souverain pour prendre un tel engagement. Le conseil fut terminé par une solennelle allocution de l'empereur Alexandre, sur l'intention qu'il avait d'écouter consciencieusement tout ce qui pourrait faire connaître les vues de la nation, et sur l'engagement qu'il prenait que ce vœu, du moment oii Napoléon et sa famille auraient été mis de côté, serait soutenu par toutes les forces alliées.
M. de Nesselrodc m'avait écrit un billet que je reçus
avant cinq heures, pour m'engager à venir le plus promptement possible à Thôtel de M. de Talleyraud, où l'empereur allait arriver et où on aurait besoin de s'entendre avec moi. Le grand nombre d'ordres que j'avais à donner ne m'avait pas permis de partir sur-le-champ, et j'arrivai au moment où la séance était levée.
J'entrai à l'entresol, que s'était réservé le prince dtj Talleyrand; M. Louis descendait; il me dit ce qui venait d'être conclu, me demanda si je ne voulais pas y donner les mains, si je refuserais de m'engager, ainsi qu'il venait de le faire, dans une cause dont le succès pouvait seul procurer le salut de la France et lui rendre bonheur et repos. Il n'y avait pas d'autorité moins propre à m'entrai* ner que celle de M. Louis; sans lui refuser de l'esprit et de la valeur, je faisais peu de cas de son jugement; il me fallait pour me décider d'autres autorités que la sienne, ma réponse fut donc évasive. « Je comprends, répliqua-t-il, « que le parti est aventureux, qu'on y veuille réfléchir « avant de le prendre; mais voilà M. de Nesselrode, je « vous laisse avec lui, ses paroles vous feront sans doute « plus d'impression que les miennes. »
En effet, je passai près d'une heure avec lui. 11 entra dans les plus grands détails sur ce qui s'était dit et fait au conseil, il insista principalement sur Tiiiébranlable résolution qui était prise par le Czar et ses alliés, de ne jamais traiter avec Napoléon ni avec sa famille. Cette résolution, si elle n'avait pas pour résultat de séparer surle-champ Napoléon de la France, ou plutôt de décider la France à abandonner sa cause, nous jetait dans une continuité de guerres et de désastres dont le terme ne pouvait plus se prévoir. N'était-ce donc pas le moment de faire un effort pour éviter un si grand malheur? Le véritable patriotisme ne commandait-il pas, au risque de tous les dangers personnels, de prendre le seul parti qui fût capable d'amener le salut du pays?
M. PASQUIËH SE HALLIE AUX BOURBONS. 261
J'avais déjà beaucoup réiléchi à la situatiou si grave qui allait ni'Alrc faite; je ue me dissimulais ni les dangers ni les tristesses d'une résolution irrévocable. Dès ce moment, je résolus d'user de tous les moyens qui étaient eu mon pouvoir pour faciliter la Restauration, en faisant triompher la cause de la maison de Bourbon. Je ue cachai pas à M. de Nesselrode les difficultés de l'entreprise, la nécessité de tout faire pour persuader au peuple qu'on ne prétendait rien lui imposer, qu'il devait agir librement, obéissant à son sentiment propre, en dehors de toute pression étrangère. Le juste sentiment de la iierté nationale devait être particulièrement ménagé, surtout pour tout ce qui touchait à l'armée. Il y avait à Paris une foule de militaires malades, il importait de les rassurer. Je savais que beaucoup d'entre eux voulaient se faire transporter hors de la ville. « Je vous réponds à l'avance, me dit sans hési- « ter M. de Nesselrode, que l'empereur acceptera tout ce « que vous lui proposerez à l'égard de ces militaires. « Soyez d'ailleurs certain que du moment où vos inten- « tions lui seront bien connues, vous aurez toute sa con- « fiance; il vous en donnera, au reste, l'assurance lui- « même, car il faut que vous le voyiez dans la soirée. »
Je témoignai le désir de lire le texte de la déclaration qui avait été arrêtée au conseil, étant en position de connaître ce qui pouvait produire un bon ou un mauvais effet sur les habitants de Paris; l'épreuve arriva une heure après à la préfecture de police, je changeai quelques mots. Cette déclaration avait certainement été préparée à l'avance par M. de Talleyrand ou M. de Pozzo, car il eût été impossible, dans un conseil aussi court, de faire, au courant de la plume, une rédaction dans laquelle tous les points essentiels étaient si parfaitement touchés dans une si juste mesure. Ainsi, le vœu de la nation française étant sousentendu, on ne craignait pas d'avancer que, si les conditions de la paix devaient stipuler les plus fortes garanties
lorsqu'il s'agissait d'enchaîner l'ambition de Bonaparte, elles devaient être beaucoup plus douces lorsque, par son retour à un gouvernement sage, la France donnerait ellemême les gages certains d'un repos après lequel tout le monde aspirait.
Les souverains alliés proclamaient qu'ils ne traiteraient plus avec Napoléon, ni avec aucun membre de sa famille; qu'ils respecteraient l'intégrité de l'ancienne France, telle qu'elle existait sous ses rois légitimes. Ils pourraient même faire plus, parce qu'ils professaient toujours le principe que, pour le bonheur de l'Europe, il fallait que la France restât grande et forte. Le plus grand reproche qu'on ait été dans le cas d'adresser à M. de Talleyrand est de n'avoir pas su tirer un meilleur parti de cette importante concession. Enfin, les souverains s'engageaient à reconnaître et à garantir la constitution que la nation française se donnerait; ils invitaient le Sénat à désigner un gouvernement provisoire qui fût en état de pourvoir aux besoins de l'administration et de préparer la constitution qui conviendrait le mieux au peuple français.
M. de Nesselrode voulait me retenir, assurant que l'empereur, qui était entré dans son cabinet pour donner quelques ordres, pourrait me recevoir avant une demi-heure; mais je lui représentai que ma présence était trop nécessaire dans mon administration pour que je pusse, surtout à ce monient de la journée, demeurer absent plus longtemps. Il fut convenu que je reviendrais le soir, M. de Talleyrand m'ayant dit qu'à neuf heures il réunirait chez lui le petit nombre de personnes avec lesquelles il voulait délibérer.
De retour à la préfecture, j'appris avec détail tout ce qui s'était passé dans la ville depuis l'entrée des alliés. Hors la partie de la ville comprise entre le boulevard des Italiens, la place Louis XV et la rue de Richelieu jusqu'à la hauteur du Palais-Royal, dans laquelle les premières acclamations royalistes s'étaient fait entendre, partout ailleurs a