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ON CRAINT UN MOUVEMENT A PARIS. 26S

consternation était grande. Sur plusieurs points, notamment dans le quartier de l'hôtel de ville et vers le faubourg Saint-Antoine, une assez vive opposition s'était plusieurs fois manifestée. Elle avait été contenue heureusement par les nombreuses patrouilles de la garde nationale, qui commença dans ce jour le service si actif, si intelligent qu'elle a soutenu avec une admirable persévérance tant que la crise a duré. Il était sensible que le moindre événement pouvait amener une explosion, non pas sans doute contre les troupes alliées, dont la force était trop imposante pour qu'on osât la braver, mais contre les hommes qui se mettaient en avant pour la maison de Bourbon et dont la joie bruyante et la bonne intelligence avec les étrangers étaient considérées par un fort grand nombre de citoyens comme une insulte à la douleur publique, comme un abandon de la cause nationale. Or, rien dans la situation des affaires n'aurait été plus funeste qu'un mouvement de cette nature. Tous les soins de l'administration devaient donc être dirigés de manière à écarter ce danger; la tâche, je puis l'assurer, n'a pas été petite entre tant de sentiments également passionnés. Je dois cette justice à tous ceux qui m'étaient alors subordonnés, que je trouvai en eux autant de bonne volonté que de zèle. J'étais assez heureux pour leur avoir inspiré, pendant les trois années que je venais de passer à leur tête, beaucoup de confiance; j'en recueillis les fruits en cette occasion. Ainsi, lorsque j'assemblai les commissaires de police et les officiers de paix pour leur donner mes instructions, tous me dirent qu'ils avaient pris leur parti de s'en rapporter aveuglément à moi, bien convaincus que je les dirigerais le mieux possible et suivant que les circonstances l'exigeraient pour le plus grand bien de la ville. En examinant les rapports qui me furent remis des scènes de la journée dans les différents quartiers, je ne pus m'empécher d'en remarquer une qui pouvait avoir de graves conséquences; elle avait commencé dès cinq heures

du soir à la place Vendôme. Un certain nombre de royalistes, réunis au pied de la colonne que surmontait la statue de Napoléon, avaient imaginé que ce serait une action décisive que de l'en faire descendre; ils s'étaient mis en conséquence à pousser des vociférations qui annonçaient leur projet. L'un d'eux était même monté au haut de la colonne, frappant la statue de coups impuissants. La nuit avait mis fin à cette tentative, mais elle en faisait craindre d'autres du même genre. Les amis de Napoléon devaient être indignés de l'insulte qui lui était faite; il était impossible d'ailleurs que l'esprit national et l'esprit militaire ne fussent pas révoltés au plus haut degré, de voir porter atteinte au monument qui consacrait avec le plus d'éclat la gloire des armées françaises.

Le grand embarras de cette journée fut la distribution des vivres à une quantité de troupes aussi considérable que celle qui était entrée dans la ville. Elle avait souffert des retards qui, sans les ordres rigoureux donnés par les souverains pour maintenir la plus exacte discipline, auraient pu avoir de très fâcheuses conséquences. Ainsi, les troupes russes ne reçurent qu'à sept heures du soir leur première distribution de pain. J'écrivis au préfet de la Seine, car ce soin regardait son administration. Je fis venir ceux de ses chefs de bureau qui en étaient spécialement chargés, je ne négligeai rien pour stimuler leur zèle. Ce qui nous embarrassait le plus, c'était la nourriture d'une si nombreuse cavalerie; les magasins de fourrage étaient très rares à Paris; cependant nous étions bien informés qu'il serait plus facile de faire supporter aux Cosaques une abstinence personnelle de deux jours que de leur faire prendre patience sur un retard de trois heures dans la délivrance des rations pour leurs chevaux. Il fut convenu qu'on ferait un appel aux principaux fournisseurs qui se trouvaient à Paris, et qu'on les réunirait chez moi le lendemain.

L'ANTICHAMBRE DE M. DE TALLEYRAND. 26i

Je retournai entre neuf et dix heures à l'hôtel de M. de Talleyrand et fus sur-le-champ introduit chez Tempereur Alexandre. Son accueil fut des plus obligeants, il me répéta avec beaucoup de détails tout ce que son ministre m'avait dit le matin. Il me dit que j'avais sa confiance, qu'il avait donné au général dont il faisait choix pour commander Paris Tordre de s'entendre sur toutes choses avec moi, que c'était un brave et loyal homme dont je serais content. En effet, le général de Sacken méritait cet éloge. Il termina par ces paroles : a S'il se fdt, au reste, quelque chose qui « vous blesse, ou si vous croyez qu'une mesure quelconque « soit utile à prendre, adressez-vous directement à moi. a Écriveat-moi par une ordonnance, si vous ne pouvez « pas venir, et vous aurez ma réponse au bout d'une demice heure. » J'ai usé plus d'une fois de cette permission, et toujours avec succès.

En sortant de cette audience, je descendis chez M. de Talleyrand; déjà ses antichambres et son premier cabinet étaient remplis d'une foule d'individus, dont plusieurs sans doute conduits par un zèle très pur, mais parmi lesquels il était facile de distinguer des hommes pressés. Je remarquai avec M. de Bourrienne, M. Laborie, l'air fort à son aise; bientôt il se trouva installé dans le secrétariat du gouvernement provisoire. Je prévis dès lors qu'il en résulterait mal pour qui mettrait en lui sa confiance. En entrant dans le cabinet j'y trouvai avec le prince de Talleyrand, le duc de Dalberg, M. Louis et M. de Jaucourt. On discutait la meilleure manière de mettre le Sénat en mouvement. Il fut convenu de faire avertir le plus de sénateurs qu'on pourrait et de les convoquer au Luxembourg pour le lendemain trois heures. Je sus que M. de Caulaincourt avait, dans l'après-midi, obtenu de l'empereur Alexandre l'audience sur laquelle il comptait, mais dont le résultat avait trompé ses espérances; il avait recueilli la déclaration la plus formelle que toute négociation qui aurait pour but do

conserver la couronne à son maître était désormais inutile et même impossible.

La journée du 1*' avril allait nous montrer si le Sénat répondrait à l'espérance qu'on faisait reposer sur lui. S'il venait à la tromper, notre position serait critique, car nous nous trouverions seuls, sans aucun appui légal dans le pays. Cette occasion est sans nul doute, de toute la vie de M. de Talleyrand, celle où il a le mieux manœuvré, car on sait comment et avec quelle promptitude tout ce qu'il vouledt, tout ce qui lui était nécessaire, a été obtenu, réglé et exécuté. Le soir, j'allais me retirer lorsque nous apprîmes qu'une députation venait de demander à être introduite chez le Czar; elle était envoyée par une assemblée de royalistes qui s'étaient réunis chez M. de Mortfontaine. Les jeunes gens qui avaient arboré les premiers, dans la matinée, les cocardes blanches, en avaient formé le noyau; M. de Sémallé s'était fait reconnaître comme porteur de pouvoirs délivrés par M. le comte d'Artois; M. de Chateaubriand et M. Ferrand y avaient assisté; l'un et l'autre faisaient partie de la députation. Elle apportait une adresse dans laquelle Napoléon était traité de monstre étranger à la patrie; les souverains étaient suppliés de rendre à la France la présence de son Roi. L'empereiu" leur fit répondre par M. de Nesselrode que jamais ni lui ni ses alliés ne traiteraient avec Napoléon et que la déclaration la plus solennelle allait être publiée sur cette question. C'est une singularité remarquable que cette première assemblée royaliste tenue publiquement chez un homme qui avait épousé la fille du régicide Le Peletier de Saint-Fargeau.

Rentré chez moi fort avant dans la nuit, après tout ce que j'avais vu et entendu, j'avais matière à de bien sérieuses réflexions; heureusement, en de telles circonstances, le mouvement des affaires, le sentiment du devoir, des responsabilités acceptées, soutiennent les hommes.

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