‹ Histoire de mon tempsChapitre 129 sur 223 · NAPOLÉON REPREND L'OFFENSIVE · texte numérisé non relu

NAPOLÉON REPREND L'OFFENSIVE

elles pas quelquefois du nombre? La nécessité de garder Paris, que les alliés s'étaient imposée en l'occupant, devait d'ailleurs les affaiblir; il faudrait une bien forte garnison pour s'assurer d'une population de sept cent mille âmes.

Ce n'est pourtant pas là Terreur qui a décidé du sort de Napoléon; son plan étant arrêté, il fit commander aux corps d'armée qui venaient d'évacuer Paris sous les ordres des maréchaux Marmont et Mortier, de s'arrêter à Essonnes. Ces corps se trouvèrent ainsi former son avant-garde; ils étaient dans une position assez bien choisie pour donner aux troupes qui revenaient de Saint-Dizier le temps d'arriver. Elles s'avançaient en faisant les plus fortes marches possibles; mais les alliés n'étaient pas restés oisifs. Bien qu'on leur ait reproché d'avoir perdu quelques heures après leur entrée dans la capitale, ils avaient très promptement poussé de fortes avant-gardes sur les routes de Fontainebleau et d'Orléans. Les communications étaient si faciles et si rapides entre Paris et Fontainebleau, que la connaissance des dispositions que prenait Napoléon ne pouvait être dérobée longtemps à leurs généraux. Ils curent bientôt la certitude que l'armée française, loin de battre en retraite, se disposait à prendre l'offensive; il fallait dès lors tout disposer pour un engagement général, le !•' avril, dans la soirée. Le prince de Schwarzenberg partit le lendemain pour établir son quartier général à Chevilly, entre Essonnes et Paris. Le mouvement déjà commencé des troupes de toutes armes et de toutes nations qui marchaient dans la même direction, sur des lignes parallèles, se continua sans interruption dans les trois jours suivants.

L'idée d'une bataille livrée presque sous les murs de Paris consternait les plus fermes, car si elle était perdue par les alliés, les conséquences en étaient incalculables. Qui pouvait savoir ce qui adviendrait dans une retraite précipitée, où ils seraient poursuivis l'épée dans les reins, et qu'ils croiraient peut-être assurer en faisant subir à la

capitale de la France le sort qu'avait éprouvé celle de la Russie? Quant aux hommes qui avaient osé se prononcer contre Napoléon, ainsi que nous venions de le faire, il était facile d'entrevoir le sort qui leur était réservé; la fuite eût été leur seule ressource.

Le lendemain dans la matinée, me trouvant chez M. de Talleyrand, causant avec le duc de Dalberg sur les chances de la continuation de la guerre et de la bataille qui se livrerait peutrétre avant quatre jours, je ne pus m'empécher de lui dire ce que j'avais su des inquiétudes et des craintes qu'inspirait encore l'Empereur à l'état-major de l'armée coalisée : « Quand des généraux, dans une telle position, « avec une telle supériorité de forces, ont une peur si évite dente de celui qu'ils vont combattre, comment voulez- « vous qu'on n'entrevoie pas pour eux la possibilité d'un « grand revers? — Vous avez raison, me répliqua le duc, « aussi va-t-on chercher d'autres sûretés que celles-là. — « Où prétendez-vous en trouver? — Il y a déjà des mesures « prises; on ira au-devant de la chance qu'il faut en effet « redouter. » Alors il m'expliqua qu'un certain nombre d'individus déterminés, et conduits par un vigoureux b..., — je prends ses propres termes, — revêtiraient des uniformes de chasseurs de la garde qu'on avait dans les magasins de l'École militaire, et que soit avant, soit pendant l'action, ils s'approcheraient de Napoléon à l'aide de ce déguisement et en délivreraient la France. Le sentiment d'indignation qui se peignit sur ma physionomie, en entendant cet odieux aveu, l'empêcha de me donner de plus amples renseignements que je tâchai en vain d'obtenir. Seulement, quand je lui demandai où on avait pu trouver des hommes capables de faire un tel coup : « Ah ! « cela n'est pas difficile, me répliqua-t-il, nous en avons « de toutes les couleurs, des chouans, des jacobins, etc. » Je retournai chez moi, après cette conversation, l'àme pénétrée des plus tristes réflexions, déplorant les ren-

Page 1