DÉFECTION DE MARMONT
grand et décisif événement. En enlevant à Napoléon une partie si considérable de son armée, en découvrant sa position dans un des points les plus importants, il devait nécessairement déconcerter tous ses plans et le mettre presque à la merci des alliés.
M. de Koch croit et dit que la convention conclue avec le maréchal est venue d'autant plus à propos pour ceux-ci que, sur la seule apparence du mouvement que Napoléon allait tenter sur Paris, ils avaient été tellement effrayés do la nécessité d'accepter une bataille sous les murs de la capitale, que leur résolution était déjà prise, dans le conseil, de l'évacuer et de revenir prendre position à Meaux. Suivant lui, l'ordre de ce mouvement rétrograde allait être expédié au comte Barclay de ToUy lorsque le généralissime en fit suspendre l'envoi, en rendant compte de ses pourparlers avec le duc de Raguse.
M. de Koch est si généralement véridique que son erreur tient sans doute à de faux renseignements. Mais d'abord il est certain que la négociation est partie de Paris, que le prince de Schwarzcnberg n'en a été que l'intermédiaire, qu'ainsi il n'a point eu d'avertissement à donner à cet égard. Je crois avoir été aussi bien placé que qui que ce soit pour connaître la vérité sur un fait de cette importance; je puis assurer que pas un indice ne l'a fait soupçonner; loin delà, les probabilités semblaient se multiplier à chaque instant pour un engagement général et prochain : nous étions trop vivement inquiets pour que rien de ce qui pouvait accélérer ou éloigner ce danger dût nous échapper.
Les rapports, d'ailleurs, étaient trop fréquents entre le gouvernement provisoire et les conseils de l'empereur Alexandre pour qu'un changement aussi capital ait eu lieu une seule minute dans ses résolutions sans que nous en fussions informés. Plusieurs actes patents et publics témoignent de sa volonté bien arrêtée de partir pour se porter en avant et arriver de sa personne sur le théâtre des opé-
rations militaires. Il avait, dans la supposition de cette absence momentanée, nommé le général Pozzo di Borgo son représentant auprès du gouvernement provisoire, et avait accepté l'abbé de Pradt pour l'accompagner en même qualité de la part de ce gouvernement. Certainement, s'il eût dû évacuer la capitale pour se retirer sur Meaux, il n'eût pas été dans le cas de prendre semblable précaution, bien assuré que les membres du gouvernement provisoire n'avaient d'autre parti à prendre que celui de le suivre.
La nouvelle de la convention du maréchal Marmont fut pour nous un grand soulagement. Il y a des situations qu'on ne se figure jamais bien, avant de les avoir subies. Lorsque, cinq jours auparavant, je m'étais décidé à embrasser la cause des Bourbons, j'avais surtout en vue l'avantage de mettre promptement un terme aux maux de mon pays; mais toutes les chances qu'il faudrait courir pour arriver à ce résultat étaient loin de se présenter à mon esprit. Quand je touchai au moment où cent cinquante mille étrangers allaient fondre sur ce qui restait encore de tant de braves, qui pendant vingt années avaient fait l'honneur de la France, parmi lesquels il me fallait compter beaucoup de généraux et d'officiers qui m'étaient particulièrement connus, quelques-uns même intimement, mon cœur se brisait; je voyais à la fois ma perte absolue, irrémédiable, et celle de toutes les personnes qui avaient pris le même parti que moi, si Napoléon venait à triompher : s'il était vaincu, la complète destruction des derniers éléments de la gloire et de la puissance militaire de la France. Qu'on juge des sentiments qui se combattaient en moi!
Je sais tout ce qu'on a dit, tout ce qu'on a le droit de penser sur le maréchal Marmont : hélas ! il est certain que je ne voudrais pas que l'acte qui lui est reproché pesât sur ma mémoire; cependant il a rendu un très grand service. Il faut se hâter de l'affirmer, trop de personnes seraient tentées d'en douter : il l'a rendu sans exiger aucune condition,