‹ Histoire de mon tempsChapitre 135 sur 223 · M. DE VICENCE CONSEILLE L'ABDICATION · texte numérisé non relu

M. DE VICENCE CONSEILLE L'ABDICATION

tout ce qu'on avait su des dispositions de TAulriche, après la dernière correspondance avec M. de Metternich, il était difficile de croire que l'empereur François dût voir sans un profond regret la ruine absolue de sa fille et de son petit-fils. Or, l'empereur Alexandre devait bien quelques ménagements à un tel allié ; il se pouvait donc qu'il y eût encore des chances pour un dénouement qui conserverait le trône de France à la dynastie napoléonienne. Pour cela, il fallait se résoudre à un grand sacrifice, il fallait avoir le courage d'abdiquer. Le duc de Vicence en donna le conseil.

M. Fain a écrit, dans son Manuscrit de 1814^ qu'il y était autorisé par quelques paroles prononcées avant son départ de Paris. Selon cet auteur, il était parvenu à se faire un peu mieux écouter de l'empereur Alexandre et en avait obtenu un commencement de retour vers les intérêts de la Régente et de son fils, intérêts qui, sous plus d'un rapport, pouvaient balancer, dans l'esprit des souverains coalisés, ceux de la maison de Bourbon.

Malgré la confiance que mérite M. Fain, je crois qu'il va trop loin. Rien ne m'autorise à penser que M. de Vicence ait eu d'autres assurances à donner à l'appui de son conseil que les présomptions que son esprit lui suggérait. L'empereur Alexandre, au contraire, avait mis une grande insistance à faire connaître que rien de ce qui lui avait été dit par le duc de Vicence, dans l'audience qui lui avait été accordée, n'avait fait impression sur son esprit; une note avait été insérée à ce sujet dans le Moniteur. Les hésitations dans lesquelles on va le voi;r tomber ne sont point en contradiction avec ce que j'avance ici; elles s'expliquent suffisamment par la gravité de la résolution dont il lui fallut, au dernier moment, accepter la responsabilité.

Quoi qu'il en puisse être. Napoléon ne fut point ébranlé par cette première tentative du duc de Vicence ; la preuve en est dans l'accélération du mouvement qu'il imprima à

ses troupes, pendant la journée du 3, et dans le serment qu'il fit prêter à sa garde. Mais il devait bientôt avoir d'autres assauts à soutenir. Le 4, au lever du jour, la nouvelle de la déchéance prononcée par le Sénat était connue dans Fontainebleau; dès la veille, il avait été facile de reconnaître, à plus d'une parole échappée, les inconvénients du voisinage si rapproché de la capitale; des communications fréquentes et rapides s'étaient nécessairement établies entre les généraux qui l'entouraient et leurs familles restées à Paris; or, C'était surtout dans les rangs les plus élevés que les communications exerçaient une puissante influence. Les femmes, les parents, les amis écrivaient, demandaient, suppliaient qu'on voulût bien en finir, qu'on se décidât enfin à terminer des combats qui ne pouvaient avoir que les plus funestes résultats. Ce qu'on n'écrivait pas formellement, on le faisait clairement entendre, on trouvait des oreilles très disposées à l'écouter. Ainsi, c'était parmi les hommes que l'Empereur avait élevés le plus haut que se rencontraient non pas seulement un grand découragement, mais même une ferme volonté d'abandonner sa cause.

A très peu d'exceptions près, des sentiments fort différents se rencontraient dans les rangs inférieurs, surtout dans les jeunes généraux, dans les jeunes officiers ; leur courage croissait en proportion des périls dont ils se voyaient entourés, leur fidélité s'exaltait à la vue des malheurs qui s'amoncelaient sur la tète de leur chef, de leur Empereur, de leur héros ! Il en était de même parmi les soldats, dont le dévouement, bien autrement désintéressé, prenait naissance dans les plus nobles et les plus généreux sentiments.

Telle était la situation morale de l'armée, de l'étatmajor et du palais, lorsque arriva la nouvelle de la déchéance prononcée par le Sénat, jusque-là si doux et si soumis ; l'émotion fut considérable.

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