L'ABDICATION
D'autre part, l'idée d'une abdication volontaire n'était pas venue au duc de Vicence ; seulement d'autres l'avaient conçue. S'il faut en croire M. Fain, Napoléon lui-même avait contribué à répandre, en discutant avec quelques personnes, la proposition qui lui en avait été faite.
Les moments devenaient précieux. L'ordre donné pour transférer le quartier général à Ponthierry faisait craindre un prochain engagement qui ne laisserait plus le moyen de rien tenter. Après la parade, — elle avait eu lieu à midi suivant l'usage , et dans la cour du Cheval blanc , — Napoléon , au moment où il rentrait dans son appartement pour faire ses derniers préparatifs de départ, fut suivi par les principaux personnages de son état-major qui lui demandèrent une conférence. Elle était impossible à refuser. Voici la liste de ceux qui, à ma connaissance, étaient présents, et qui ont pris part aux débats : le prince de Neufchâtel, le maréchal Ney, le duc de Dantzig, le duc de Reggio, le maréchal Macdonald, le duc de Bassano, le duc de Vicence, le grand maréchal Bertrand. Quelques personnes moins importantes s'y sont trouvées, dit-on ; je crois que M. Fain a été du nombre.
La proposition d'une abdication volontaire fut faite sous la condition d'une régence qui conserverait le trône au jeune Napoléon. L'Empereur ne fut pas facile à convaincre ; la discussion se prolongea longtemps. Il ne céda très certainement qu'à des instances faites sur un ton qui lui prouva qu'il n'avait rien à attendre désormais de ses plus anciens compagnons d'armes ; que leur découragement avait paralysé ce qui pouvait leur rester encore de dévouement. Or, que pouvait-il faire, ou tenter seulement, n'étant plus entouré de ces vieux noms, de ces vieilles renommées qui étaient le cortège obligé de la sienne? Le maréchal Ney passe pour avoir été le plus animé dans cette scène, son langage alla môme, dit-on, jusqu'à la violence. Napoléon céda enfin et rédigea en ces termes, de sa propre main,
l'acte qui lui était demandé : « Les puissances alliées ayant « proclamé que l'Empereur Napoléon était le seul obstacle (c au rétablissement de la paix en Europe, l'Empereur « Napoléon, fidèle à ses serments, déclare qu'il est prêt à « descendre du trône, à quitter la France et même la vie, « pour le bien de la patrie, inséparable des droits de son « fils, de ceux de la régence de l'Impératrice et du maince tien des lois de l'Empire.
c A Fontainebleau, le 4 avril 1814. »
Le duc de Vicence, le maréchal Ney et le maréchal Macdonald furent immédiatement chargés de porter cet acte à Paris, d'aller droit à l'empereur Alexandre pour le lui remettre et pour traiter avec lui des moyens d'en assurer l'exécution.
En passant par Essonnes, ils demandèrent au duc de Raguse de les accompagner. Était-ce par ordre de l'Empereur? était-ce, comme le prétend le maréchal Marmont, de leur propre mouvement, pour donner plus de poids au message dont ils étaient chargés? Je ne saurais le dire. Toujours est-il que le duc de Raguse se trouva dans une très fausse position. Son arrangement avec le prince de Schwarzenberg était convenu dès la veille. Il en avait reçu la ratification le matin, tout était disposé pour le mouvement qu'il devait opérer dans la nuit sur Versailles. Son embarras fut donc grand, lorsqu'il vit arriver chez lui, entre huit et neuf heures du soir, le duc de Vicence et ses collègues, et lorsqu'ils le pressèrent de se joindre à eux ; il voulut d'abord refuser, mais le prétexte qu'il mit en avant était de peu de valeur, il se vit bientôt forcé de s'en départir. Mais alors il lui fallait partir sur-lechamp, sans avoir eu le temps de s'entendre sur sa nouvelle situation avec les généraux auxquels le commandement allait échoir en son absence, et dont les deux principaux