‹ Histoire de mon tempsChapitre 145 sur 223 · PRÉPARATION DE LA CONSTITUTION · texte numérisé non relu

PRÉPARATION DE LA CONSTITUTION

Le numéro du Moniteur qui contenait la lettre du maréchal Ney annonçait aussi que la Constitution, dont la préparation avait été confiée au gouvernement provisoire et soumise à l'examen d'une commission nommée par le Sénat, venait d'être adoptée à l'unanimité. Louis-Stanislas- Xavier était rendu aux vœux des Français.

Comment se pouvait-il qu'on fût arrivé avec tant do rapidité à ce résultat?

En mettant en avant l'idée d'une constitution nouvelle, on semblait préoccupé avant tout des intérêts du pays. La restauration de la maison de Bourbon ne se présentait plus comme un but, mais comme une conséquence. Ce plan fut conçu par M. de Talleyrand, il en poursuivit l'exécution avec une habileté, une persévérance très remarquables, qui lui font grand honneur. C'est lui qui dicta la première proposition faite par le Sénat au gouvernement provisoire, de préparer une constitution. Tout est sorti de là. Dès le surlendemain, il assembla chez lui quelques hommes choisis parmi ceux qui semblaient le plus capables d'avoir un avis en semblable matière. En première ligne, son choix se porta sur M. Lebrun, duc de Plaisance, ârchitrésorier ; il était revenu à Paris depuis l'évacuation de la Hollande, où il remplissait les fonctions de gouverneur général. Il avait reçu le 30 mars, comme tous les fonctionnaires, l'ordre de quitter la capitale; il n'en avait tenu compte et, sans faire de bruit, sans que personne y prît garde, il était resté chez lui. Dès qu'il sut l'entrée des alliés et le rôle que M. de Talleyrand paraissait destiné à jouer, il n'hésita pas à aller le trouver et à se ranger sous son aile. M. de Talleyrand le pria de jeter sur le papier quelques idées, pouvant servir de base au projet de la nouvelle constitution et de texte à la discussion.

Le choix de ce rédacteur paraissait très bien entendu. Outre son mérite comme écrivain, M. Lebrun avait une vieille réputation de capacité en matière de gouvernement

et d'administration; il avait été membre de l'Assemblée constituante, n'avait jamais cessé, depuis le conseil des Anciens, d'occuper une situation considérable dans les gouvernements qui s'étaient succédé. Il eut l'air d'accepter la commission de fort bonne grâce. Nous fûmes assemblés chez M. de Talleyrand pour l'entendre, le 3 avril au soir, la déchéance ayant été prononcée dans la matinée.

La réimion se trouvait composée de vingt à vingt-cinq personnes : tous les membres du gouvernement provisoire, plus le général Desselle, M. Louis, l'abbé de Pradt et moi; pour le Sénat, autant que je puis m'en souvenir, M. de Marbois, M. Lanjuinais, M. Abrial, M. de Pastoret, M. de Fontanes, M. Fabre, M. Cornet, M. Emmcry, M. de Malleville, M. Lambrecht, M. Vimar et quelques autres encore dont les noms m'échappent; enfin, comme représentant les alliés, MM. de Pozzo, de Nesselrode et, je crois, M. de Hardenberg. Tout le monde assis, rangé tant bien que mal dans une fort petite pièce de l'entresol, M. de Talleyrand, ayant placé M. Lebrun à sa droite, prit la parole avec sa bonne grâce habituelle. Il nous informa que M. le duc de Plaisance avait bien voulu se charger d'un travail préparatoire, qui, venant d'un homme aussi éclairé, aussi profondément versé que lui dans ces difficiles matières, pouvait abréger la besogne et jeter une vive lumière sur la discussion.

Nous écoutions de l'oreille la plus attentive, persuadés que nous allions, en effet, entendre les propositions les mieux étudiées; le silence était profond. M. Lebrun, tirant avec assez de peine de sa poche un fort beau volume, relie en maroquin rouge, nous dit, de ce ton goguenard et bourru tout à la fois dont il n'a jamais su se départir, les paroles que voici : « La besogne, messieurs, ne m'a pas, a comme vous allez le voir, coûté une fort grande peine; « je l'ai trouvée toute faite ; il ne m'a pas fallu beaucoup de réflexion pour être assuré qu'en bien travaillât je ne

Page 1