MISÈRE DES FAUBOURGS
fait beaucoup d'honneiu* en tenant la campagne avec une poignée de soldats contre des forces ennemies très supérieures.
M. Beugnot» à peine arrivé, donna les mains à une mesure à laquelle je tenais beaucoup et qui fut adoptée sur ma dememde. Ayant été longtemps préfet, il savait aussi bien que moi à quel point les agents spéciaux de la police générale étaient odieux dans les départements et combien on serait heureux de s'en voir délivré. Il savait aussi que loin de servir le gouvernement, ils lui nuisaient presque toujours, entravant la marche de l'administration, décourageant et déconsidérant les administrateurs locaux. Le gouvernement provisoire décida donc, sur nos vives instances, que les fonctions des directeurs généraux, directeurs particuliers, commissaires généraux et spéciaux de police étaient réunies à celles des préfets et des souspréfets. L'arrêté fut rendu le 10.
Notre tâche à tous était lourde, au milieu de cette foule d'irilérêts privés qu'il fallait servir, de cette immense quantité de détails qui tous acquéraient de l'importance par la nécessité de tout ménager, de ne blesser personne. A tous ces sujets d'inquiétude pesant sur moi s'ajoutait le devoir de faire vivre un grand nombre d'artisans pendant tout le cours de l'hiver. Il y avait une grande misère dans cette classe, principalement agglomérée dans les faubourgs. Durant les derniers jours qui précédèrent l'entrée des alliés, l'interruption des travaux fut complète. Les ouvriers, en bâtiment surtout, ne trouvèrent plus moyen de s'occuper. Cette situation était d'autant plus inquiétante que beaucoup d'entre eux étaient étrangers à la ville, n'y avaient pas de domicile fixe, n'avaient rien à perdre, devaient par conséquent se tenir toujours prêts à courir là où pouvait se former un rassemblement, naître une occasion de tumulte. Le seul remède était de les soulager un peu, mais comment se procurer les fonds nécessaires? J'ai déjà parlé de l'exces-
sive pénurie du Trésor, toutes les caisses ayant été vidées au moment de l'évacuation. Fort heureusement, il y en avait une qui se remplissait par les circonstances qui avaient amené la détresse de toutes les autres. La masse d'officiers de toutes nations qui affluaient à Paris se portaient avec passion dans les maisons de jeu. Le fermier, voyant qu'il faisait d'énormes bénéfices, songea à se les assurer en se ménageant la bienveillance de l'autorité; il vint me déclarer qu'il était dans l'usage de verser tous les jours trois mille francs entre les mains du ministre de la police, qu'il les tenait à ma disposition (1). Je lui ordonnai de verser l'arriéré et le courant à la caisse de la préfecture de police; puis j'organisai avec ces fonds un service de secours dans les faubourgs et dans les quartiers les plus nécessiteux. Je me servis principalement pour la distribution de ce secours des dames de la Société maternelle» qui se trouvaient répandues dans tous les quartiers et avec lesquelles Mme Pasquier était en relations habituelles. Elles s'acquittèrent de ce soin avec le zèle le plus éclairé, s'aidèrent des conseils des maires, des curés, des commissaires de police, et arrivèrent ainsi avec assez de certitude
(1) Cette affaire des jeux, quelques jours après, donna lieu à beaucoup de vilaines intrigues et amena une scène plaisante à mon sujet. Tous les individus accoutumés à exploiter cette veine de fortune ne tardèrent pas à reconnaître qu'elle allait devenir très productive. Plusieurs imaginèrent qu'il devait être aisé de déposséder le fermier actuel et de se faire mettre à sa place. Il ne fallait pour cela qu'offrir un prix de ferme un peu plus considérable et de grands avantages personnels & celui qui aurait la volonté et le pouvoir de réaliser cette opération. Ils me firent donc arriver des propositions assez adroitement colorées et par toute espèce d'intermédiaires. Je répondis toujours que je ne me croyais pas le droit de rompre un bail en cours. Alors, arrivèrent des dénonciations sans fin contre le fermier, qui était un misérable, un jacobin, un terroriste, un ennemi juré des Bourbons. Je n'en tins pas compte et répondis une fois pour en finir, que le jour où j'aurais le pouvoir de rompre le bail des jeux, j'en userais, mais pour qu'il n'en fût jamais passé d'autres. Gela ne fut pas plus tôt su qu'un cri de haro s'éleva contre moi. Ces intrigues n'ont pas manqué de me susciter la haine de gens qui bientôt n'ont pas été sans moyens de me nuire.