‹ Histoire de mon tempsChapitre 160 sur 223 · MONSIEUR A LIVRY · texte numérisé non relu

MONSIEUR A LIVRY

Le Roi se trouvait atteint, en Angleterre, d'un accès de goutte qui ne permettait pas de fixer le moment de son départ. Il fallait sortir au plus vite d'une situation précaire qui n'était pas sans péril. On allait donc assister à un spectacle aussi étrange qu'imprévu. Après vingt-deux ans d'exil, pendant lesquels rien n'avait empêché le plus profond oubli; après tant d'événements, de batailles auxquels il était resté étranger, on allait revoir celui des chefs de la race royale qui le premier avait fui en terre étrangère et avait été l'objet d'une animadversion spéciale. Il allait être comme l'ange de la paix, comme le gage assuré de toutes les félicités après lesquelles on soupirait. Dans cette capitale où le sang de son frère couronné, de sa sœur, de sa belle-sœur, la Reine, avait été versé sur l'échafaud; où, trois semaines auparavant, pas un homme sur mille ne soupçonnait son existence, toutes les voix allaient l'acclamer, bénir son retour. La garde nationale, où le 31 mars on n'aurait pas trouvé une seule compagnie à laquelle on pût sans danger proposer de changer la couleur de la cocarde, qui n'y avait consenti que quatre jours auparavant avec grande hésitation, allait se précipiter au-devant de lui, portant la nouvelle couleur, ardente, enthousiaste, comme si elle n'avait jamais eu d'autres sentiments.

Le 11, on sut dans la matinée que Monsieur était arrivé à trois lieues de Paris. Toutes les personnes qui lui avaient été attachées autrefois, toutes celles qui avaient eu avec lui anciennement ou récemment des relations, se hâtèrent d'aller lui rendre leurs hommages. Le petit village de Livry, où il séjourna le 11, fut dans la soirée visité par une grande affluence, au milieu de laquelle se rencontrèrent bon nombre des gardes nationaux que leur zèle et une curiosité fort naturelle avaient amenés. Monsieur les reçut avec aménité et bonne grâce, tous furent enchantés de lui. ils revinrent avec un ruban blanc ajouté à leur cocarde blanche; il leur avait été distribué par Mmes de Damas

et de Chastellux, cliez lesquelles était logé Monsieur.

Parti de Livry le 12 de bonne heure, Monsieur trouva à Bondy des détachements de toutes les légions de la garde nationale, au milieu desquels il s'avançajusqu'à la barrière de Pantin. Il était à cheval, en uniforme de la garde nationale ; son arrivée à la barrière eut lieu un peu avant trois heures; le gouvernement provisoire, le conseil municipal, un groupe nombreux d'officiers généraux, ayant à leur tète les maréchaux, s'y étaient rendus dès midi pour le recevoir. Il fut harangué par M. de Tallcyrand pour le gouvernement provisoire, par M. de Chabrol pour le corps municipal. Ses réponses furent de bon goût. Cependant il n'en faudrait pas juger avec une foi entière sur ce qui a été inséré dans le Moniteur^ le lendemain; c'était l'ouvrage de M. Beugnot qui, comme de raison, l'arrangea et auquel il faut laisser le mérite de cette phrase si heureuse : « Je « revois la France enfin, rien n'y est changé, si ce n'est « qu'il s'y trouve un Français de plus. » Je ne puis douter qu'elle ne soit due à l'auteur que je cite; il en est convenu avec moi.

Le discours de M. de Talleyrand, conçu en cinq ou six lignes, était remarquable par l'affectation de n'être qu'une vive et courte effusion du cœur. M. de Chabrol s'était plus avancé, et la France avait été par lui fort à propos mise en scène. Aussi son discours eut-il beaucoup de succès; la plume habile et élégante de son beau-père M. Lebrun fut reconnue.

Le plus beau temps favorisa l'entrée solennelle; le spectacle était magnifique. Le cortège s'avança par le faubourg et la rue Saint-Denis jusqu'à Notre-Dame, où le prince devait rendre ses actions de grâces et entendre un TeDeum. Ce trajet eut lieu au milieu d'une foule immense qui saluait le prince par des acclamations enthousiastes. Les alliés avaient eu pour ce jour-là la délicatesse de consigner toutes leurs troupes dans les casernes. On ne voyait donc que la

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