M. DE TALLEYRAND ET M. DE MONTESQUIOU
ferait de lui-même, indubitablement, le choix qu'on voulait lui imposer poliment. Il résulta de ce débat que la secrète mésintelligence qui subsistait déjà entre M. de Talleyrand et l'abbé de Montesquiou en fut sensiblement accrue. Ces deux personnages ne s'étaient jamais aimés; la nécessité seule les avait momentanément réunis; chacun d'eux tirait le plus possible de son côté et ne se gênait pas pour fronder la conduite de l'autre; chacun d'eux aussi avait dans le gouvernement ses amis et ses partisans. Ceux de l'abbé de Montesquiou étaient à la vérité les moins nombreux; mais comme on s'attendait à lui voir une grande part dans la confiance du Roi, tout le monde le ménageait. Il était particulièrement bien avec M. Louis, qui cependant savait aussi se maintenir avec M. de Talleyrand dans une liaison fort intime. On sait les relations que j'avais eues avec M. l'abbé de Montesquiou dans le courant de janvier; il lui en était resté une grande bienveillance pour moi. Il me mettait donc habituellement dans la confidence de ses mécontentements que je m'efi*orçais de calmer, d'adoucir; dans les circonstances où nous étions, toute division était fâcheuse. Avec beaucoup d'esprit et de bonnes qualités, je n'ai jamais connu d'homme plus sujet h préventions que l'abbé de Montesquiou ; je n'en ai jamais vu de plus obstiné dans celles qu'il avait une fois conçues. Je me gardai, comme de raison, d'entrer dans ces démêlés; je sentais qu'il serait fou de se compromettre, alors qu'on n'y était pas obligé.
Déjà j'avais eu plus d'une occasion de remarquer qu'à mesure que les difficultés s'aplanissaient, les esprits les plus accommodants devenaient plus difficiles; chacun téîlait davantage à ses opinions et ménageait moins celles des autres. Les réunions du gouvernement provisoire étaient devenues trop nombreuses. M. de Talleyrand en ouvrait la porte avec une grande facilité. Outre les ministres qui y avaient naturellement leur entrée, outre le
général DessoUe et moi, il n'y avait pas de jour où quelque personnage ne fût invité par lui, au moins pour une fois, à s'asseoir autour de la table ronde. Il y avait sans aucun doute dans cette manière d'agir des avantages; il fallait se faire des partisans : mais la discussion en devenait aussi plus difficile; avec un peu de prudence, on était moins tenté d'y prendre part.
Entrant un jour dans la salle du conseil, j'y trouvai M. Fouché établi, aussi à son aise que s'il eût été une des premières colonnes de l'œuvre qu'on s'efforçait de fonder (1). Il arrivait du Midi, d'où il s'était vu, dans le mois de février, repoussé par le préfet de Lyon qui l'avait prié de sortir de la ville, que ses intrigues agitaient beaucoup trop. Heureusement, il n'avait pu parvenir jusqu'à la capitale que par de longs détours, ce qui nous avait, dans les premiers jours du mois d'avril, épargné sa présence. M. de Talleyrand, qui certainement ne l'avait vu paraître qu'avec déplaisir, n'avait pas cependant su lui refuser une marque de confiance déjà accordée à tant d'autres. Cette facilité de sa part était un des griefs de l'abbé de Montesquiou et un des motifs pour lesquels il refusait fort souvent d'assister aux séances.
Le jour où nous eûmes à supporter la présence de M. Fouché fut, si j'ai bonne mémoire, malheureux de
(1) M. Fouché n'avait pas occupé longtemps le gouvernement d'Illyrie où il avait été envoyé de Dresde pendant l'été de 4813. Cette province étant retombée au pouvoir de TAutriche aussitôt la reprise des hostilités, il se réfugia d'abord À Trieste, que, bientôt après, il lui fallut abandonner encore. Napoléon imagina alors de lui faire reprendre le titre de gouverneur de Home, où il alla s'installer pour un moment. Le but secret de sa mission était de surveiller et de contenir le roi de Naples sur lequel on lui supposait toujours beaucoup d'ascendant. Il fit en effet un voyage & Naples, où il ne pénétra rien; il repartit fort peu de jours avant la signature du traité conclu entre Murât et l'Autriche, traité auquel il n'avait jamais voulu croire malgré les avertissements de l'ambassadeur de France, M. Durand. De Naples il était revenu à Florence et n'avait pas tardé à repasser en France, le mouvement hostile qui se manifestait dans toute l'Italie ne lui permettant pas d'y demeurer.