‹ Histoire de mon tempsChapitre 164 sur 223 · LE MARÉCHAL MARMONT ET M. LOUIS · texte numérisé non relu

LE MARÉCHAL MARMONT ET M. LOUIS

toutes manières; il vit éclater une scène extrêmement pénible pour ceux qui y assistaient. Oe fut entre le maréchal Marmont et M. Louis. Le maréchal était de ceux qui, sans en faire partie, entraient le plus souvent dans le conseil; la discussion s'établit sur une mesure concernant l'armée, dont on aurait voulu diminuer la dépense; M. Louis, qui, comme ministre des finances, était dans une position peu commode, s'éleva avec vivacité contre l'énormité des dépenses de l'état militaire en France. Il manquait de tact et de mesure et se laissa aller à dire que le mieux serait de se débarrasser incessamment de ce fardeau; puisqu'on allait avoir la paix, il fallait réduire l'armée au plus petit pied possible. Ce projet ne pouvait avoir l'approbation du maréchal, qui essaya de faire sentir que les derniers malheurs de la France, même les pertes de territoire qu'elle allait subir, nécessiteraient au contraire le maintien d'une force militaire qui seule pouvait encore la rendre respectable en Europe; d'autant plus respectable que l'armée française, malgré ses revers, restait encore par son organisation, par les grands talents, les hautes réputations qu'elle comptait dans ses rangs, la meilleure du continent et serait pendant longtemps la plus redoutée. M. Louis, en répliquant, s'exprima assez légèrement sur ces grands talents, ces hautes réputations qui n'avaient pas empêché le pays de tomber, qui peut-être l'avaient poussé dans la triste situation où on le voyait placé. M. Marmont perdant patience, l'apostropha de la plus rude manière; des mots injurieux furent dits de part et d'autre, on eut toutes les peines du monde à ramener un peu de calme. Je ne crois pas que le maréchal reparut au conseil depuis ce jour; en effet, il eût été difficile de remettre ces deux personnes en présence.

Quant à moi, je n'eus jamais à me plaindre. J'ai été traité parles membres du conseil avec égards. Loin de me causer le momdre désagrément, tous ceux qui, à cette époque,

avaient une part active dans la conduite des affaires ont cherché à rendre moins pesant le fardeau que j'avais à porter. Absorbé par tant de soucis, il ne me vint pas à la pensée de faire quoi que ce fût pour prévenir en ma faveur les princes sous le gouvernement desquels nous allions passer, ni pour me ménager plus particulièrement l'appui des personnes qui influenceraient leur opinion. Il me semblait que ma conduite devait suffire pour me faire connaître. Je n'avais aucune idée de ce qu'on pouvait attendre d'une cour où tant d'agents qui n'avaient rien fait, dont tout le mérite consistait dans leur bonne volonté, s'empresseraient de déprécier les services de ceux qui avaient porté le poids si lourd des derniers mois.

Dès le jour de l'arrivée de Monsieur, les conversations qu'il eut avec le Czar, avec M. de Talleyrand, avec les membres du gouvernement provisoire et les ministres, ne lui laissèrent aucun doute sur la nécessité d'accepter, au moins dans les premiers moments, la direction du gouvernement provisoire. M. de VitroUes l'y avait déjà préparé, quelles que fussent ses inclinations personnelles, en dépit des insinuations, des conseils même qui lui venaient des royalistes empressés à le circonvenir. Il a adopté sans difficulté le plan que j'ai indiqué plus haut, qui consistait à lui faire déférer la lieutenance générale par le Sénat. Tout fut donc aussitôt disposé pour obtenir ce résultat; il ne se fit pas attendre; dès le 14, le Sénat se présenta chez le prince pour accomplir la dernière œuvre qu'on attendait de lui. Il n'avait pas été aussi unanime qu'on s'y était attendu; dans la séance du 13, quelques voix s'étaient élevées, sinon contre la mesure proposée, du moins pour sojitenir qu'elle ne devait être prise qu'avec certaines précautions, dont la première serait d'exiger que le prince s'engageât préalablement pour lui et le Roi son frère à accepter l'acte constitutionnel. Cette idée fut combattue par le motif qu'il y aurait dans cet engagement une nul-

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lîté radicale; que le Roi, n'ayant pas donné à son frère le droit de le contracter, pourrait ne pas se croire obligé de le tenir, qu'alors on se trouverait dans la plus fausse position. Cette objection l'emporta; il fut décidé à une grande majorité que la lieutenance générale serait déférée à Monsieur, le lendemain.

On remarqua que, dans cette occasion, M. Fouché, qui prenait séance pour la première fois depuis son retour, s'était conduit avec prudence. Non seulement il avait insisté pour l'adoption pure et simple de la proposition, sentant bien que le moment de faire des difficultés était passé, mais il avait évité de faire partie de la députation chargée de porter la résolution au prince et avait été le premier à dire qu'il fallait se garder d'offrir à ses yeux des personnes dont la vue pourrait lui rappeler de pénibles souvenirs. Cette sage réserve lui fit honneur dans l'esprit de ceux qui en eurent connaissance, et lui porta profit dems l'esprit de Monsieur. De ce moment date la confiance qui lui fut accordée par ce prince; il en a recueilli le fruit dans une circonstance mémorable.

Le débat dont je viens de rendre compte fit un assez mauvais effet, il mettait le comble aux maladresses dont le Sénat s'était rendu coupable dans la rédaction de sa Constitution. Le lendemain 14, il parut aux Tuileries, conduit par M. de Talleyrand. Le décret accordait le pouvoir; mais la nécessité pour le Roi d'accepter la Charte constitutionnelle, comme première condition de son règne, était soigneusement maintenue.

Monsieur, dans un discours concerté avec M. de VitroUes et quelques autres de ses serviteurs intimes, plus qu'avec M. de Talleyrand, n'hésita pas à répondre qu'il avait pris connaissance de l'acte constitutionnel qui rappelait au trône de France le Roi son auguste frère ; qu'il n'avait pas reçu de lui le pouvoir de l'accepter; mais que, connaissant ses sentiments et ses principes, il ne craignait pas d'être T.n. 23

désavoué en assurant qu'il en admettrait les bases. Ainsi le prince avouait Femploi du mot rappelle, mais il faisait en môme temps pressentir la nécessité de certaines restrictions qui devaient être apportées à l'acceptation de l'acte constitutionnel, et qui se trouvaient clairement indiquées par l'énumération assez habilement faite de ces bases que le Roi admettrait sûrement et sur lesquelles devait reposer, ajouta-t-il, la monarchie pondérée par le gouvernement représentatif divisé en deux Chambres. On retrouve à peu de chose près dans cette énumération la déclaration qui fut, un peu plus tard, donnée à Saint-Ouen. On peut donc dire* avec vérité que le 14 avril, l'œuvre du Sénat fut en partie déchirée, et qu'il ne resta que les dispositions auxquelles il aurait dû lui-même avoir la prudence de se borner. Cette prompte résolution, à laquelle l'abbé de Montesquiou n'était point étranger, fut très désagréable à M. de Talleyrand; il la trouva imprudente : l'humeur qu'il en témoigna lui nuisit dès lors dans l'esprit de Monsieur. Pour premier usage du pouvoir qui venait de lui être remis, Monsieur forma aussitôt un Conseil d'État provisoire dans lequel, suivant ce qui avait été convenu, tous les membres du gouvernement provisoire trouvèrent place, plus le maréchal Moncey, le maréchal Oudinot et le général DessoUe. Le baron de Vitrolles dut faire les fonctions de secrétaire de ce conseil, avec le titre de secrétaire d'État provisoire. Telle fut la première récompense des services qu'il avait rendus, des dangers qu'il avait courus. Les commissaires délégués aux fonctions ministérielles conservèrent tous leurs portefeuilles; leur importance se trouva même sensiblement accrue, parce qu'ils eurent l'avantage de travailler directement avec le prince.

Malheureusement, parmi les hommes qui se trouvaient ainsi appelés à l'éclairer, il n'y en avait aucun qui réunit aux connaissances et aux qualités de l'esprit, le caractère qu'il aurait fallu posséder pour lui faire accepter sur les

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